Lorsque le sujet est le monde des images, on trouve des étincelles dans les yeux de la photographe et réalisatrice Sarah Salazar. Une passion – c’est évident mais il y a également autre chose : Des idées, des projets. L’art est une sphère sans fin où chacun peut s’exprimer, se trouver.
Les photographies et les films de Sarah Salazar portent en eux de la beauté mais également des interrogations. Les visages s’illuminent, les yeux fixent ce que le spectateur ne peut voir, le ciel reflète un bonheur ou des tourments. Le mystère est chez lui.
« Corps Raccords » (2026 – Editions Noélie Bernard) est le premier livre de Sarah Salazar. Telle une fusion, les photographes se mêlent aux corps et aux images. L’ouvrage capture des humeurs et nous racontent des (belles) histoires.
Entretien avec Sarah Salazar, conteuse des images.
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Y avait-il une évidence à ce que vous deveniez un jour une spécialiste de l’image ?
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Enfant, j’avais du mal à écrire, à dessiner. Les gestes me résistaient dû à quelques soucis de motricités fines qui se sont résorbés en grandissant. Ma mère l’avait compris. Elle voyait pourtant que je passais mon temps à observer le monde. Alors, un jour, elle m’a offert un appareil photo.
J’avais 8 ans. Avec ce Nikon Coolpix, j’ai découvert qu’il existait une autre manière de raconter ce que je ressentais.
À 12 ans, j’ai convaincu mes parents de m’acheter un premier vrai appareil pour continuer à photographier. Je n’arrêtais pas de leur piquer leur iPhone – Ils en ont eu marre (Rires). Mes amis sont devenus mes premiers modèles.

Vers 16 ans, j’ai commencé à travailler avec des agences de mannequins et comédiens. Mais ce qui m’intéressait n’était pas seulement leur image. Je cherchais ce qui affleurait derrière le visage.
Plus tard, j’ai étudié la photographie puis le cinéma. J’ai toujours aimé que les disciplines se répondent : l’image, les mots, le mouvement. Le cinéma est sans doute l’art qui permet de réunir tout cela.
Je crois que tous les jours je ne cesse d’apprendre à regarder. J’ai parfois l’impression de percevoir la personnalité d’un photographe dans ses images. Notre manière de capturer, cadrer, mettre en lumière le monde veut dire beaucoup sur nous.
Et je crois que les visages resteront toujours mon territoire préféré. Ils sont les paysages les plus mystérieux qui soient.
Ces jeunes acteurs qui passent devant votre objectif sont-ils avant tout de belles rencontres ?
Oui. Une séance photo est rarement une simple séance photo.
Il y a quelque chose qui se dépose dans ces moments-là. Une confiance, parfois une confidence. L’image devient un prétexte pour se rencontrer, pour créer du lien. Par moments j’ai l’impression de faire de l’art-thérapie. (Rires)
Certains modèles sont devenus des amis très proches. D’autres ont laissé dans ma mémoire des phrases qui continue de m’accompagner après la séance.
Photographier quelqu’un, c’est lui accorder du temps. C’est lui dire : « Je te vois et t’accepte tel que tu es. » C’est le rare moment de vie où il est impossible de mentir, c’est ce qui rend les gens si vulnérables face à un appareil photo, je crois.
Je pense que si je n’avais pas travaillé dans l’image, j’aurais aimé travailler dans le soin. Il existe un lien entre les deux : prendre soin, c’est aussi apprendre à regarder l’autre avec attention. J’aime écouter les gens, les mettre à l’aise et créer un espace où ils peuvent être eux-mêmes.
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Les corps, ces « enveloppes », sont-ils une obsession ?
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Peut-être davantage une interrogation qu’une obsession ou alors je n’ose pas me l’avouer. (Rires) J’entretiens un rapport particulier au corps, à mon corps.
Je vis avec une maladie chronique douloureuse et épuisante au quotidien. Mon corps m’accompagne, me limite parfois, me rappelle constamment sa présence. Cela influence forcément ma manière de le représenter.
Et puis il y a le fait d’être une femme. Nous grandissons dans un monde où les corps sont regardés, commentés, évalués, jugés.
J’ai envie de les montrer autrement. De les sortir de la seule question du désir. De les regarder dans leur quotidien, leur fatigue, leur douceur, leur vérité. On fait tout avec notre corps, et on a parfois tendance à l’oublier, à ne pas chérir le fait de pouvoir se déplacer sans encombre, de manger, de respirer.
Je photographie presque toujours les mêmes personnes pour mes nus. Toujours dans cette idée de créer un lien particulier avec le modèle. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de dévoiler les corps mais de les écouter.
Les danseurs, par exemple, m’émeuvent beaucoup. Ils habitent leur corps comme on habite une maison familière. Chaque geste semble porter une histoire. Ils possèdent une conscience très forte de leur corps et de ce qu’il raconte.
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Les hommes et les femmes sont-ils faits pour être ensemble ?
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Je crois surtout que nous sommes faits pour nous rencontrer. Nous partageons le même monde. Il serait dommage de vivre côte à côte sans chercher à se comprendre.
Dans l’art comme ailleurs, le dialogue reste essentiel. C’est souvent dans l’espace qui sépare deux êtres que naissent les plus belles histoires.
Mon premier court métrage, « Parle-lui de moi », parle justement de cela : de l’absence, du manque, de ce qui continue à exister lorsqu’une personne n’est plus là.
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Le cinéma est-il votre plus grand rêve ?
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Le cinéma est un horizon. J’aimerais réaliser des longs métrages. Construire des univers où la lumière, les corps, les mots et la musique dialoguent ensemble.
Cependant, je ne pourrai jamais abandonner la photographie. Pour moi, elle ressemble à une respiration. Le cinéma est peut-être un fleuve ; la photographie demeure une source.
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Quel est votre rapport à la mode ?
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La mode est souvent réduite à son aspect commercial. Pourtant, elle possède une dimension profondément poétique et artistique.
Un vêtement raconte quelque chose de celui qui le porte. Il prolonge le corps, accompagne les gestes, révèle parfois une émotion.
La photographie de mode devrait être considérée plus comme un terrain d’invention. Un espace où les couleurs, les matières et les décors peuvent rêver ensemble. Je pense que c’est la photographie la plus plasticienne qui soit.
Après tout, le vêtement est notre seconde peau.
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Le décor a-t-il lui aussi une présence majeure dans vos films ?
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Absolument. Un décor n’est jamais un simple arrière-plan. C’est un personnage silencieux.
Les murs gardent une mémoire. Les objets racontent des habitudes. Une pièce peut parler autant qu’un acteur.
J’aime que les comédiens prennent le temps de rencontrer les lieux avant de tourner. Qu’ils s’y perdent un peu. Qu’ils apprennent encore plus à les habiter.
Dans « Parle-lui de moi », nous avons beaucoup travaillé les décors, leurs couleurs, leurs textures. Dans « Harmonie », le rythme et la musique occupaient davantage l’espace. Mais dans les deux cas, le décor participe à l’émotion.
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Que raconte votre livre « Corps Raccords » ?
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Corps Raccords est né de plusieurs rencontres.
Mon éditrice, Noélie Bernard, m’a proposé de faire dialoguer mes images avec des mots. Nous avons alors contacté l’autrice et poétesse Kiyémis.
Ses textes ont répondu à mes photographies comme une voix répond à une autre voix. Le livre est devenu un échange. Une conversation faite de corps, de mots, de tendresse et de lumière.
J’ai commencé cette série il y a six ans avec Tabatha et Romain, deux artistes qui sont aussi amis dans la vie.
Entre eux, il existe une confiance rare. Quelque chose qui ressemble à une chorégraphie secrète.

Leurs corps se connaissent, se souviennent, anticipent. Ils ont appris le poids de l’autre, sa fatigue de celui-ci, ses résistances, ses abandons. Chaque image est une tentative de rapprochement, une manière de tenir ensemble sans se perdre. Les corps deviennent matière, toiles. Ils se plient, se compressent, s’imbriquent jusqu’à brouiller les frontières individuelles. La peau touche, soutient, glisse. Il n’y a plus vraiment deux corps, mais une forme mouvante, instable, traversée par l’effort et la confiance. Comme une danse lente, silencieuse, faite de portés précaires et de chutes contenues. Le mouvement n’est jamais spectaculaire : il est retenu, intérieur, chargé d’une tension sourde. Chaque geste engage l’autre, chaque déséquilibre devient un langage. La douleur est présente mais discrète.
Elle affleure dans les muscles tendus, dans les postures inconfortables, dans l’attente. Elle n’est pas montrée, mais ressentie. Elle parle de ce que coûte le lien, de ce qu’il exige.
« Corps Raccords » interroge les traces laissées par les relations : celles que l’on porte dans le corps, même lorsque l’autre s’éloigne ou disparaît. Les souvenirs s’inscrivent dans la chair, modèlent les gestes, hantent les silences.
L’image reste ouverte. Le regard du spectateur vient s’y déposer, prolonger le mouvement, habiter l’espace entre les corps. La photographie n’existe pleinement que dans cette rencontre, là où les corps photographiés et ceux qui regardent se rejoignent, à l’unisson.
J’aimerais les photographier encore dans plusieurs décennies. Voir comment le temps transforme les gestes. Voir ce que les corps racontent lorsqu’ils vieillissent ensemble.
Tenir ce livre entre mes mains a été une émotion immense. Comme si un rêve avait trouvé sa forme définitive.
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Quels sont vos prochains rêves ?
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Je travaille sur un court métrage consacré à la boxe. J’aime cette idée d’une violence qui côtoie la grâce. Et puis il y a ce projet qui m’accompagne depuis longtemps : un long métrage où la danse contemporaine est très présente.
Le scénario existe déjà.
Je crois que tous mes projets parlent finalement de la même chose : des corps qui cherchent leur place, des êtres qui tentent de se rejoindre, et de ce mystère qui continue de nous relier les uns aux autres.
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