Longtemps seule ambiance visuelle de la photographie et du cinéma puis éclipsé par la couleur, le noir & blanc n’a jamais été totalement mis à l’écart. Ces techniques apportent en effet une certaine magie dans l’image. Le noir & blanc fascine car il nous emmène ailleurs voire nous séduit.

L’univers artistique de Noa Tzur se nourrit de cette imagination. Ses photographies captent l’attention avec fracas et féminité. Les corps et leurs gestes se manifestent de façon brutale sans abandonner une certaine tendresse. L’image nous convoque sans cesse et nous y répondons…

Entretien avec Noa Tzur, photographe expressionniste.

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Avec votre appareil photo, racontez-vous des histoires ? La photographie est-elle pour vous une autre forme d’écriture ?

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Absolument. L’appareil photo est ma grande expression artistique et je ne fais jamais de retouches. Tout ce qui est visible dans le cadre est vraiment arrivé sur le plateau.

J’utilise l’appareil photo pour raconter ma propre histoire puis j’imagine une nouvelle avec la notion « et si ». J’écris et je dessine également, mais rien n’est à mes yeux aussi précis et juste que la photographie. La visualisation et les fragments de réalité, comme un modèle vivant – moi-même ou d’autres personnes –, m’offrent ce que l’écriture et le dessin ne peuvent pas. Je peux figer une pensée ou une émotion dans le temps grâce à sa visualisation – il en reste des fragments de réalité.

Écrire et dessiner, une fois relus et revus, donnent finalement l’impression d’un souvenir lointain reconstitué.

Je pense que c’est la raison pour laquelle je suis si profondément attirée par la photographie : cette part de vérité visuelle contenue dans une image qui demeure pour l’éternité. C’est, selon moi, ce qui se rapproche le plus d’un souvenir.
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Le noir et blanc vous permet-il de mettre en valeur la peau et les expressions corporelles ?

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Pour moi, la photographie en noir et blanc restitue la réalité dans ses détails, avec plus de précision que la couleur. À mon sens, c’est le seul moyen de dire la vérité.

Dépouillée de la « distraction » qu’est la couleur, la photographie ne conserve que l’expression et l’histoire. C’est ce qui la rend si captivante, mais aussi si difficile à aborder. Je pense que si l’on convertit une photo couleur en noir et blanc sans parvenir à en saisir l’histoire, elle ne fonctionne tout simplement pas.

La photographie en noir et blanc est un défi, un pari, une épreuve. Je la prends très au sérieux et si je sais que si je ne parviens pas à retranscrire ce qui ne peut être édulcoré, mon travail est inutile.
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© Noa Tzur
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Trouvez-vous l’inspiration dans les films muets ?

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J’aime à penser qu’une photographie est une forme de film muet : elle se voit à l’œil nu et raconte une histoire sans avoir besoin de mots. J’ai toujours admiré l’idée de créer sans avoir à expliquer verbalement le sens de mon œuvre, car les mots sont limités. Ils ont un début, une fin, et leur nombre est restreint.

Les films muets me réconfortent en me faisant comprendre que je n’ai pas besoin d’expliquer mon art : l’explication est là, sous nos yeux, il suffit de la regarder suffisamment longtemps. Mon plus grand souhait pour mon art est qu’il soit vécu plutôt qu’expliqué.
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Vos modèles ont-ils une communion particulière avec le spectateur ?
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© Noa Tzur

Les modèles communient avec moi pendant la création de mes œuvres. Je souhaite qu’ils en fassent autant avec le spectateur.

Quant aux détails, je ne sais pas – c’est très personnel. Dès l’instant où les modèles deviennent des œuvres d’art et sont exposées au monde, l’interprétation est entre les mains du spectateur. Au fil des années, j’ai reçu des réactions mitigées du public. Certains se sentent apaisés par leur regard, d’autres hantés par l’image, d’autres encore ressentent ma présence à leurs côtés sans que je sois physiquement là.

Néanmoins, la communion est une forme de rituel, et j’aime à penser que l’interaction entre mes modèles et le spectateur est sacrée. Après tout, c’est une sorte de béatitude, quand on y pense ! Être en présence d’une personne figée dans le temps aussi longtemps qu’on le souhaite. C’est le pouvoir que reçoit tout modèle photographié : celui de devenir, en quelque sorte, immortel.
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Que révèlent vos autoportraits ?

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Je ne sais pas vraiment ce qu’ils révèlent. Je sais seulement qu’ils ont une signification pour moi.

Ces photographies représentent mon passé et mes luttes actuelles. Mon enfance n’a pas été heureuse. J’ai beaucoup souffert. J’ai eu tendance à être aussi à l’aise avec la dépression qu’avec le bonheur.

Je ne savais pas quelle était ma place dans le milieu où j’étais née. Au début de l’âge adulte, j’ai trouvé du réconfort dans la drogue et l’alcool. J’ai fait plusieurs tentatives de suicide et j’ai été victime de viol.

Mes autoportraits sont le portrait le plus honnête de ce que je ressens. Ils sont bruts, sans fard, d’une authenticité rare et d’une franchise implacable. Et d’une certaine manière, à ce jour, l’autoportrait est l’univers où je me sens le mieux.

Je me suis photographiée moi-même avant de photographier qui que ce soit d’autre.
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© Noa Tzur

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Y a-t-il une forme d’érotisme froid dans votre travail ?

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Absolument. J’ai grandi dans un foyer où la sexualité était un sujet ouvert et souvent abordé. Mon père a veillé à nous éduquer, mes sœurs et moi, dans la croyance que les femmes sont des êtres à la fois sacrés et supérieurs aux hommes.

J’ai donc passé beaucoup de temps à réfléchir à ce qui se passe lorsque l’on combine les deux : la femme et la sexualité. J’étais très sexuelle dès mon plus jeune âge et immensément fascinée par le sujet. J’éprouvais un besoin constant d’en apprendre le plus possible et de l’expérimenter de multiples façons.

C’est à ce moment-là que j’ai découvert l’idée du polyamour, qui, je le croyais alors, me permettrait de trouver les réponses à mes questions et de satisfaire mes besoins. Aujourd’hui, en observant mon propre travail, je constate que je me suis détachée de toute intimité émotionnelle et que je me suis trop attachée à l’idée que la sexualité serait le pouvoir suprême et unique. Cela transparaît clairement dans mon travail.
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© Noa Tzur
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Quand prenez-vous des photos en couleur ?

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Généralement par « erreur », par inadvertance. Je ne photographie jamais intentionnellement en couleur. N’y pensez même pas. Si jamais cela arrive, c’est un de ces rares moments où, pour une raison obscure que je ne comprends ni n’apprécie, je suis incapable de voir les choses clairement. Ce n’est jamais prévu, c’est rare, et je n’aime pas ça.
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Vous voyez-vous comme une artiste européenne ?

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J’ai grandi en Roumanie. Puis, à l’âge de 16 ans, je suis partie en Israël. C’est un âge difficile pour s’intégrer pleinement à un nouvel environnement, et c’est pourquoi, encore aujourd’hui, je me sens plus européenne dans ma façon de penser, dans mes préférences personnelles, mes goûts et mon langage artistique.

Je suis aussi plutôt introvertie. J’aime observer de l’intérieur. Je suis assez réservée – je crois que c’est un trait assez européen. Je perçois les Israéliens comme extrêmement extravertis – Je les envie parfois.

Mon identité est européenne. J’ai l’impression que si mon art était une personne, il se sentirait plus à l’aise et en paix en Europe.
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© Noa Tzur

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Êtes-vous parfois surprise par votre propre travail ? Lors des prises de vue ou de la post-production, avez-vous l’impression d’être spectatrice ?
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Souvent. Cela peut même me surprendre totalement. Quand cela arrive, je me surprends à contempler mon travail – à le regarder sans cesse – à le fixer pendant des heures – c’est comme de la « masturbation ».

Non pas que je me prenne pour un génie, mais je crois sincèrement que pendant le moment de la réalisation, je ne suis qu’un instrument, un réceptacle. Je ne fais que transmettre quelque chose au monde.

Je me sens souvent détachée de mon travail, presque comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre. Je suis le spectateur de ma propre œuvre plus qu’on ne le croit. J’aime tellement cette sensation : observer mon art de la même manière comme si j’étais une spectatrice.

Cela m’ouvre la porte à l’analyse, à la découverte et à la redécouverte quotidienne de mon travail. C’est bien plus intéressant pour moi que de ne plus rien ressentir et d’être en parfaite harmonie avec mon travail.
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Que souhaitez-vous explorer à présent ?

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Honnêtement, je souhaite que mon travail actuel et passé soit reconnu à sa juste valeur, afin d’avoir l’envie et le besoin d’explorer de nouvelles facettes et d’autres univers artistiques.

Je pense que si mon travail actuel obtenait la reconnaissance qu’il mérite, mon esprit serait enfin plus libre d’explorer de nouvelles directions. Mais je sais que quelle que soit la direction que je prendrai ensuite, elle sera en harmonie avec mes engagements passés. Il y a cette phrase écrite par l’écrivain américain Paul Auster, tatouée sur mon corps : « Lorsque le jour se tiendra devant moi, le jour me suivra ». Pour moi, cela signifie qu’à la fin de la journée, l’existence se résume à un tout constant. Peu importe le passé, le présent ou l’avenir. Il faut sans cesse rester dans le « maintenant », pas seulement au sens d’aujourd’hui, quel que soit le sens que vous donnez à ce terme. Qu’importe ce qui va arriver, je serai toujours moi-même. Exactement la même personne – et pourtant différente.
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© Noa Tzur
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