De par ses images, ses mots et sa présence, Susanne Junker impose une énergie autour d’elle. Ancienne mannequin, cette artiste allemande s’exprime avec force, vigueur et panache.

Ses autoportraits rappellent combien l’image est une réponse percutante aux obscurantismes et autres misogynies. Le(s) corps devient une défense imparable.

Susanne Junker aime la photographie. C’est une histoire d’amour, de haine et de compromis. L’art est décidemment sans limites…

Entretien avec Susanne Junker, artiste et force féminine.

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Dès l’adolescence, vous pratiquiez le self-observation. L’évolution de votre corps a-t-elle été une épreuve ? Est-ce également un défi de vivre dans un pays divisé (vous viviez en Allemagne de l’Ouest) ?

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Mes parents possédaient une armoire à glace dans la salle de bains dont les portes, ouvertes en grand, créaient un jeu de reflets à l’infini. Dès l’âge de dix ans, je jouais avec elle, étudiant les différentes lumières et les angles de mon visage. Pourquoi cela me fascinait-il ? Je ne sais pas. C’était ainsi, tout simplement.

L’adolescence, je l’ai traversée tant bien que mal, comme tous les ados. J’étais très grande, très mince, avec des cheveux roux, on m’appelait « l’allumette ». Ça m’agaçait profondément. Mon idole, c’était Nena (chanteuse de la chanson 99 Luftballons). Je m’habillais comme elle : bandeau dans les cheveux, t-shirt des Rolling Stones, jean rayé.

© Susanne Junker

J’ai grandi dans un village de Bavière, en Allemagne de l’Ouest. Mais mon père venait des environs de Leipzig, en Saxe, donc de RDA. En 1961, il avait passé la frontière six semaines seulement avant la construction du Mur de Berlin. Il avait dû laisser derrière lui ses parents et sa petite sœur. Je suis donc une Allemande « reunis ou séparée en deux parties ».

Dans les années 1970 et 1980, il nous était permis de rendre visite à notre famille en RDA, eux ne pouvaient pas venir. Ces voyages étaient une source de stress permanente. Pour moi, enfant, ils étaient traumatisants. À la frontière, on démontait la banquette de notre voiture, on nous fouillait pendant des heures. Je croyais que mon père était un criminel, tant le traitement était humiliant.

Et lorsque nous franchissions la frontière, j’avais l’impression de passer d’une vie en couleurs à un film en noir et blanc. Tout était gris. L’air était chargé de charbon, il puait. Tout avait une odeur différente. Les magasins étaient vides.

L’Allemagne divisée était donc bien un défi pour moi. Pour les familles ouest-allemandes sans attaches en RDA, l’Est était plus lointain que l’Alaska, ce qui est tout de même stupéfiant, non ? N’étions-nous pas un seul et même peuple ?

Aujourd’hui, je suis heureuse d’avoir connu les deux. La chute du Mur, le 9 novembre 1989, fut pour moi un événement d’une importance bouleversante. J’étais assise devant la télévision avec ma mère. Les larmes coulaient sur mon visage.

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En 1989, vous participez à l’âge de 16 ans à la compétition Miss Vogue Germany et devenez mannequin pendant 12 ans. Que retenez-vous de cette période ?
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Quand j’ai terminé troisième à Miss Vogue Germany, j’étais encore une enfant. Tout s’est enchaîné à une vitesse folle, soudain j’étais à New York, ça démarrait bien, et pendant 12 ans j’ai travaillé comme mannequin. C’était LE rêve absolu. L’époque des supermodèles, qui vendaient leur perfection physique. Même pour moi, travaillant dans ce milieu comme « mannequin normale », elles restaient inaccessibles.

C’était un monde de promesses, d’attentes, de compétition, de glamour, de richesse, de liberté, de honte, de pauvreté, de dépendance et de harcèlement sexuel, exercé par des hommes qui s’y « autorisaient », toléré par des femmes qui « regardaient ailleurs ».

Les années 90, c’était aussi les techno-raves, le sida, la drogue, MTV. Une culture pop se construisait, qu’Andy Warhol aurait adorée, et sur laquelle nos réseaux sociaux d’aujourd’hui sont entièrement bâtis. Mon corps comme objet pour les autres, c’était mon revenu, mon gagne-pain. Et la célébrité me rongeait aussi : on voulait ces couvertures emblématiques, l’ELLE française par exemple.

Personnellement, le 11 septembre 2001 a été un point de rupture, mais en réalité, je m’étais déjà depuis longtemps détournée du rôle de muse et d’objet pour les autres, pour devenir l’auteure de moi-même. En 1999, j’avais enfin montré mes autoportraits, et avec cette première exposition, « Supermodels ? » je devenais « officiellement » artiste, alors que je pratiquais l’art depuis des années, en parallèle du mannequinat, sans vraiment en avoir conscience.
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© Susanne Junker
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Étiez-vous effarée par le male gaze ?
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Le male gaze ne m’a pas vraiment effrayée, parce que c’était ainsi, partout, tout le temps. Dans le mannequinat, il atteignait simplement son paroxysme : il était légitimé. Les mannequins devaient être « évaluées ».

Les castings, les go-sees chez les photographes, on vous déshabillait du regard, souvent dans un cadre privé, et les avances sexuelles directes n’étaient pas rares. Beaucoup de photographes faisaient venir les filles chez eux, officiellement pour un go-see, en réalité pour cancaner et faire de l’inspection de bétail. Dans les agences, c’étaient surtout des hommes qui regardaient les filles sous l’angle de leur utilité, qui les rabaissaient dès qu’elles avaient quelques kilos de trop, qui ne les mettaient pas en garde contre les prédateurs. Mais pour être juste : les femmes qui travaillaient dans ces agences ne faisaient pas mieux. De cette époque, qui revient aujourd’hui dans les médias avec les Epstein Files, ils et elles sont TOUS des complices.

Les mannequins qui réussissaient cherchaient souvent, rapidement, à se trouver un de ces prédateurs comme petit ami, ou un photographe, quelqu’un du milieu, pour être moins vulnérables.

Bien sûr, ça semblait bizarre. Mais comme je disais, c’était ainsi. Ni moi ni mes amies mannequins ne questionnions vraiment. Les questions sont venues progressivement, à travers mon travail artistique, mais beaucoup de choses ne se sont vraiment ébranlées qu’avec #MeToo.

Devant l’objectif, le male gaze était évidemment totalement admis. L’image typique : le photographe avec son long objectif phallique, et le mannequin à demi-nu qui se prélasse. En 12 ans de carrière, je peux compter sur les doigts d’une main les photographes femmes avec lesquelles j’ai travaillé. Je crois que cette frustration m’a poussée à me photographier moi-même, souvent nue, mais selon mes propres termes.
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© Susanne Junker

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Avez-vous toujours eu le souhait de devenir vous-même créatrice ? Vous avez repris votre image.
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Adolescente, je voulais devenir styliste de mode. Je me suis renseignée du mieux que je pouvais sur la marche à suivre, j’ai même interrogé le conseiller d’orientation qui intervenait dans notre école. Il m’a découragée sans ménagement : des milliers de filles avaient ce rêve, m’a-t-il dit, et c’était pure chimère. Je n’avais de toute façon aucune chance et ferais mieux de choisir un métier « sérieux ». J’ai détesté cet homme. Et j’ai dû me résoudre à envisager un travail « normal ».

Puis le concours de mannequinat a eu lieu, et je suis arrivée troisième. Cela a donné à ma vie une direction totalement inattendue.

Ce « parcours » de réappropriation, on pourrait le lire ainsi : j’étais d’abord devant l’objectif, puis derrière, et devant en même temps. Ensuite, quand j’avais mon Art Space à Shanghai, j’ai accompagné d’autres artistes, j’ai appris à gérer un espace d’art tout en créant moi-même. J’ai toujours cherché à connaître et comprendre les deux côtés.
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Avec « stageBACK », vous travaillez en Chine entre 2008 et 2014. Avez-vous ainsi eu une approche différente de notre culture occidentale ?
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J’ai en tout cas acquis un regard sur la culture chinoise. Comme je le mentionnais dans ma réponse précédente, j’ai travaillé à Shanghai de 2006 à 2014 environ, d’abord comme photographe, puis j’ai ouvert en 2008 mon espace d’art « stageBACK », parce que je voulais faire partie du développement culturel de la ville. Shanghai était en plein boom. Chaque jour, un nouveau restaurant, un nouveau bar, une nouvelle galerie ouvrait ses portes. Je voulais contribuer à façonner cette diversité naissante.

© Susanne Junker

Les galeries là-bas représentaient essentiellement des artistes chinois, et quasi aucune artiste femme. Mon propre travail ne trouvait sa place nulle part. Je ressentais aussi qu’une ville de 17 millions d’habitants avait absolument besoin d’espaces d’art à programmation internationale. J’ai commencé à inviter des artistes allemands en collaboration avec le l’institut Goethe. D’autres instituts culturels ont suivi, et même des artistes américains ont exposé au stageBACK. L’accent était toujours mis sur l’art provocateur, quel qu’en soit le medium, et sur la performance. Je prenais un malin plaisir à déjouer les autorités culturelles qui débarquaient pour censurer. Je m’en sortais à chaque fois, parfois par l’autocensure, je dois l’admettre.

Je disais toujours : tout le monde devrait vivre six mois en Chine. Là-bas, tout est simplement différent. La langue seule fonctionne à l’opposé de notre façon habituelle de communiquer. C’était une époque folle, et avec la plupart des gens qui s’y trouvaient à cette période, je suis toujours en contact étroit.
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Quand souhaitez-vous réaliser des autoportraits ?

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Mon premier autoportrait, je l’ai réalisé en 1995 à Tokyo, où je travaillais comme mannequin pendant quelques mois. Les journées étaient longues et épuisantes, on défilait sans fin pour des catalogues de mode. Sur cette première image, je suis sous la douche, légèrement penchée vers la gauche, comme si j’allais basculer hors du cadre. Le maquillage coule en noir sur mes joues. On dirait que je me lave de quelque chose. J’avais collé mon appareil photo avec du scotch sur le porte-serviettes, faute de trépied. Aujourd’hui encore, j’aime travailler avec du scotch, directement sur ma peau.

De retour à Paris, j’ai montré la photo à mon petit ami de l’époque, un photographe, comme il se doit. Quel cliché ! Il m’a encouragée à continuer en disant : cette image, c’est un « chef-d’œuvre ». J’ai alors acheté un trépied et, dans les années 1990, j’ai photographié la série « Supermodels ? », plus d’une centaine des images, témoins d’une époque, les années 90.

En 2022, j’ai changé le titre en « A Portrait of the Artist as a Young Woman », en référence à « A Portrait of the Artist as a Young Man » de James Joyce, pour souligner l’inégalité historique entre artistes hommes et femmes, et pour affirmer aussi mon âge d’aujourd’hui. La question du point d’interrogation de « Supermodels ? » s’est répondue d’elle-même depuis longtemps. À l’époque, elle était pertinente pour moi. Aujourd’hui, elle ne l’est plus.
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© Susanne Junker

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Vous prenez également des photos de d’autres modèles. Le corps de l’autre est-il fascinant car justement différent ?
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Je travaille avec d’autres femmes de façon corporelle, comme avec des sculptures. C’est particulièrement présent dans la série « 21st Century Woman », où j’ai eu la chance de travailler avec des femmes que je pouvais pousser dans leurs retranchements, comme je le fais avec moi-même. Mais je reste la plus brutale envers moi, avec les autres, j’ai souvent une retenue que je ne m’accorde pas.

C’est pour mon projet ID-Identity que j’ai photographié le plus grand nombre de personnes différentes. Dans ce projet, les gens se maquillent sans miroir. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas seulement de saisir la diversité physique des êtres, mais aussi ce qu’ils font consciemment devant mon objectif. Leur intériorité m’importe autant que leur apparence.

C’est d’ailleurs ce qui m’avait fait souffrir en tant que mannequin : je me sentais comme une enveloppe vide. Alors qu’à l’intérieur, il y avait tant de choses que je devais libérer. Heureusement, j’ai pu tout laisser sortir à travers mon art. Et je peux encore le faire aujourd’hui.
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Y’a-t-il une part d’humour dans vos créations ? Un détournement des corps ?

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© Susanne Junker

Je l’espère, en tout cas. Mais quand quelque chose paraît léger, c’est souvent que beaucoup de travail se cache derrière, et surtout, on se rend vulnérable car je cherche à retourner l’âme comme un gant.

Ma série « Damenbinde» (serviette hygiénique) me fait beaucoup rire, mais elle est aussi sérieuse. Elle reflète notre culture et dérange, surtout les hommes. Rien qu’à cause d’une serviette hygiénique, cet objet chargé de honte pour les femmes, je reçois des messages de haine sur Instagram et perds des abonnés.

Et pourtant, je trouve la serviette hygiénique un outil de travail formidable. On en trouve dans n’importe quel supermarché, elle adhère directement à la peau, on peut y écrire dessus. Mon corps, comme surface de projection, communique à travers les mots inscrits sur lui. Les serviettes hygiéniques sont là pour porter ces mots.
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Que souhaitez-vous explorer à présent ?

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En 2025, ma grande exposition « So What !» a eu lieu à la Kunsthalle de ma ville natale d’Augsbourg, un lieu d’exposition fantastique. Plus de 200 œuvres y étaient présentées. Était-ce déjà une rétrospective ? je me suis posé la question. À vrai dire, ce mot ne me plaît pas encore vraiment. Mais il était merveilleux de voir comment un solide fil rouge traversait mon travail, d’un mur à l’autre, d’une époque à l’autre. Tout faisait sens. Finalement ! C’est ce fil rouge que je veux continuer à suivre, il reste encore beaucoup à raconter.

Il y a quelques mois, j’ai emménagé dans le merveilleux atelier de l’artiste Dana Wyse à Aubervilliers. Depuis quelques jours, l’artiste Megan Laurent y travaille également. Nous appelons cet espace notre laboratoire de fantaisie et de jeu. C’est un club privé de femmes, limité à trois membres. Mais les invitations sont les bienvenues.

En ce moment, je poursuis ma série “Figures for the Base of a Crucifixion”, et je reprends enfin l’écriture de mon roman. Je suis mère d’un fils de 11 ans. Les journées sont bien remplies.
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© Susanne Junker

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Pour en savoir plus : « So What! » de Susanne Junker – Editions Kerber 2025

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Photo de couverture : © Susanne Junker

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