Artiste multiple, Kent a toujours vogué vers de nouvelles aventures. Starshooter, Métal Hurlant, production, radio,… les univers ont été abondants. Pas surprenant que Kent s’associe alors avec le scénariste José-Louis Bocquet pour imaginer en bande dessinée le Cabaret Voltaire. En pleine Première Guerre mondiale, de jeunes artistes de toutes origines imaginent une nouvelle forme artistique. Le mouvement Dada naît au Printemps 1916 blotti à Zurich.
Chant, poésie, musique, peinture… chaque soir, au Cabaret Voltaire, on brûle tous les codes du vieux monde en un feu d’artifice artistique. La bande dessinée « Cabaret Voltaire » (2026 – Editions Delcourt) restitue cette énergie avec une multitude de couleurs, de formes et de personnages. Le livre est une fête qu’il faut diffuser au plus grand nombre.
Entretien avec le dessinateur Kent.
.
.
.
.
Chanteur, musicien, parolier, écrivain, peintre, dessinateur,… Comment peut-on expliquer une telle énergie créative ?
.
.
.
.
Je ne l’explique pas. Aimer ce que l’on fait c’est déjà beaucoup. J’aime particulièrement le dessin.
.
.
.
.
Vous n’avez d’ailleurs jamais arrêté de dessiner. (même pendant l’époque Starshooter)
.
.
.
.
Entre 1986 et 2006, j’ai arrêté la bande dessinée. Pour la musique, il y a eu de temps en temps des interruptions. Parfois ce fut des choix parfois non.
.
.
.
.

.
.
.
.
Métal Hurlant a-t-il été une révélation ?
.
.
.
.
Absolument. L’arrivée de Métal Hurlant original dans les années 70 a été bouillonnante. Je me souviens encore d’avoir entre les mains le premier numéro. C’est tout ce que j’attendais. Tout ce qui était marginalisé et dénigré entrait dans une revue. L’époque était à l’exploration.
Métal Hurlant allait au-delà de la bande dessinée. Jean-Pierre Dionnet s’intéressait à tout et nous faisait découvrir des artistes lointains mais passionnants.
En réalisant « Le Cabaret Voltaire », j’ai pu trouver des échos à la naissance de Métal Hurlant.
.
.
.
.
Que retenez-vous de vos échanges avec Tardi ?
.
.
.
.
Progressivement, j’ai eu un intérêt pour la bande dessinée plus adulte.
Tardi avait sa propre pédagogie. Il adaptait ses conseils à mon propre style de dessin. Un autre maître du dessin a été très important pour moi c’était Philippe Druillet. A l’âge de 13 ans, alors que j’étais en vacances à Paris, je décide de regarder dans l’annuaire téléphonique. J’y trouve le nom de Philippe Druillet. Je décide de l’appeler. Druillet décroche et je me présente comme un jeune dessinateur. Il me demande de passer chez lui le jour même. C’était improbable. Nous nous rencontrons mais Druillet est surpris de ne pas voir mes dessins. Je ne les avais pas puisque j’étais en vacances (rires). Nous avons passé toute l’après-midi ensemble. Les échanges étaient formidables.
.
.
.
.
Votre dessin a-t-il une musique ?
.
.
.
.
Même lorsque j’écris des romans, j’entends de la musique. Lors de la découpe, je plonge dans le silence. Passé ce stade, j’écoute en permanence de la musique. Vous ne pouvez pas imaginer tout ce que j’ai écouté dans ma vie…
Pour « Le Cabaret Voltaire », je pouvais mettre en fond sonore Elton John ou Bauhaus. De nos jours, j’apprécie la musique contemporaine.
.
.
.
.
Comment est né le projet « Cabaret Voltaire » ? Comment avez-vous travaillé avec José-Louis Bocquet ?
.
.
.
.
José-Louis avait ce projet en tête depuis des années. Louis-Antoine Dujardin, directeur artistique aux éditions Delcourt, m’a recommandé. Nous nous sommes rencontrés pour réaliser « Le Cabaret Voltaire ».
.
.
.
.

.
.
.
.
Avec l’étude historique du Cabaret Voltaire, y’avez-vous retrouvé un écho à votre jeunesse punk ?
.
.
.
.
D’une certaine manière, oui. Les membres du Cabaret Voltaire avaient un esprit potache et par conséquent anti-intellectuel. Jeune, j’avais ce goût de la provocation gratuite. J’aime particulièrement l’esprit de Tristan Tzara et Marcel Janco. Leur façon d’être a fait écho à mes années lycée. Avec des camarades de classe, nous organisions des pièces de théâtre et des expositions. C’était tout et n’importe quoi – au même titre que le Cabaret Voltaire.
.
.
.
.
Voltaire, Rimbaud,… Le Cabaret Voltaire met en avant ceux qui autrefois ont été des contestataires. Avez-vous voulu rendre 1916 plus proche de nous ?
.
.
.
.
Avec José-Louis, nous avons souhaité retranscrire l’aspect humain du mouvement. On oublie cet aspect lorsque l’art devient consacré. Quand les historiens abordent le mouvement Dada, le Cabaret Voltaire est assez peu abordé voire trop intellectualisé. Avec notre bande dessinée, nous avons souhaité rappeler que ces artistes se sont retrouvés ensemble à Zurich à cause de la Première Guerre mondiale. Au lieu de s’affronter, ils ont créé ensemble.
« Le Cabaret Voltaire » rappelle les origines humaines. Si Tristan Tzara n’avait pas écouté Marcel Janco, il aurait continué ses études à Paris et peut-être que Dada n’aurait pas existé.
Contrairement en France, le mouvement est plus connu que le surréalisme en Allemagne.
.
.
.
.

.
.
.
.
Votre album est-il la revanche des femmes en particulier Emmy Hennings ?
.
.
.
.
José-Louis Bocquet a toujours mis un point d’honneur à rappeler le rôle des femmes à travers les siècles. L’Histoire a surtout mis en valeur les hommes car très souvent écrite par des hommes.
« Le Cabaret Voltaire » tient en effet à remettre à l’honneur les femmes. C’est grâce à la célébrité de la chanteuse Emmy Hennings que le Cabaret Voltaire peut ouvrir ses portes. Sophie Taeuber a également eu un rôle majeur. Sur le plan esthétique, elle a pu influencer les autres artistes. Taeuber réalise les costumes et les masques du cabaret.
.
.
.
.
Comment avez-vous imaginé la couverture ?
.
.
.
.
La couverture devait donner beaucoup d’informations. En une seule image, il fallait montrer ce qu’était le Cabaret Voltaire. Le maquettiste Philippe Ghielmetti a trouvé la bonne idée. Il y a des couleurs, des personnages fantasques et des mots dans tous les sens.
Philippe aime beaucoup le mouvement Dada et cela se sent avec cette couverture. Cette dernière rappelle la mise en page de l’Almanach.
.
.
.
.

.
.
.
.
Quel est le rôle des couleurs ?
.
.
.
.
Dans « Le Cabaret Voltaire », il y a deux partis pris : la bichromie, ajouté au noir & blanc, évoque le quotidien des artistes. Dès que l’art est évoqué, la quadricolore apparaît. C’est une façon de montrer ce qui se passe dans la tête des personnages.
.
.
.
.
Croyez-vous toujours au Grand soir ?
.
.
.
.
Comme pour les dadaïstes, je crois surtout en l’énergie du désespoir. Tristan Tzara avait beaucoup d’ambitions. Le poète allemand Richard Huelsenbeck est celui qui a été le plus loin puisque c’est lui qui a mis en lien le mouvement aux courants révolutionnaires.
Le Grand soir des dadaïstes c’était l’art total. Lorsque j’étais punk, j’ai réalisé que dans le monde entier, d’autres jeunes voulaient casser les barrières. Cependant, une explosion dure le temps de la déflagration puis tout le monde revient à ses habitudes.
Je pense que toutes les tendances politiques croient au Grand soir. C’est juste que ce n’est pas le même pour chacune.
.
.
.
.

.
.
.
Image de couverture : © Delcourt







