Photographe, modèle, vidéaste, directrice artistique, réalisatrice… Cami Zole se démarque par sa multiplicité, par sa passion des images mais également par sa rigueur. Les photographies et les vidéos racontent à chaque fois une histoire – au spectateur de comprendre l’intrigue et autres ressentis. Chaque projet de Cami Zole donne l’opportunité d’explorer de nouveaux mondes et de conjuguer poésie et mystère.

Peu avant la rencontre, une pluie battante s’est abattue. Le déluge s’arrêta net lorsque nous avons retrouvé Cami Zole. La magie a opéré…

Entretien avec Cami Zole, photographe des corps et des mouvements.

.
.
.
.

En quoi le rôle de votre mère a-t-il été crucial pour votre vie d’adulte ?

.
.
.
.

Ma mère m’a transmis quelque chose de magique : la liberté.

Elle a eu le courage de partir avec son sac à dos et moi sous le bras à l’autre bout du monde, sans argent, sans certitudes, mais avec une immense confiance dans la vie. Nous n’avions rien matériellement, mais elle m’a offert une enfance incroyablement riche.

Elle travaillait dans plusieurs théâtres et j’ai grandi dans les coulisses, au milieu des costumes, des décors, des artistes et des metteurs en scène venus du monde entier. Je pouvais observer des univers se construire sous mes yeux. Elle faisait aussi de la photographie argentique et transformait parfois notre salle de bain en laboratoire.

Tout ce que je fais aujourd’hui vient probablement de là.

.
.
.
.
A quel moment la photographie est-elle devenue une réflexion artistique ?

.
.
.
.

J’ai commencé à réfléchir le jour où mes images ont commencé à me poser plus de questions que je ne leur en posais.

© Cami Zole

Pendant longtemps, je pensais improviser. Puis j’ai regardé mon travail et j’ai découvert que mon inconscient avait visiblement un plan.

J’avançais surtout à l’instinct et pourtant certaines choses revenaient sans cesse : les mêmes personnages, les mêmes ambiances, les mêmes obsessions.

C’est en me demandant pourquoi ces images revenaient constamment, ce qu’elles racontaient de moi et ce qu’elles cherchaient à dire, que la photographie est devenue une réflexion artistique.

Aujourd’hui, la réflexion et le travail préparatoire qui précèdent un shooting me passionne parfois plus que le shooting lui-même.
.
.
.
.
Votre pseudonyme vous donne-t-il le devoir d’aller toujours plus loin ?

.
.
.
.

Il ne me donne pas le devoir d’aller plus loin mais m’encourage à assumer ce que j’aurais tendance à censurer autrement.

Le nom Cami Zole est arrivé bien avant la photographie. Une amie me surnommait comme ça à l’école. Le nom est resté et, avec le temps, j’ai fini par comprendre qu’il contenait déjà une partie de mon univers.

J’aime sa symbolique. Il y a quelque chose de sauvage, d’excessif, de légèrement incontrôlable. C’est à la fois ma force, mon excentricité et mon garde-fou.

La camisole évoque l’enfermement, mais aussi tout ce qui cherche à s’en échapper : les personnalités multiples, les normes que l’on questionne, l’imaginaire que l’on tente de contenir sans jamais y parvenir.

Ce nom crée une distance entre la personne que je suis au quotidien et celle qui fabrique des images. Il me rappelle que je peux continuer à explorer mes obsessions sans avoir peur d’aller trop loin.

En réalité, je suis beaucoup plus sage que Cami Zole.
.
.
.
.

© Cami Zole
.
.
.
.

Le sauvage est-il plus fascinant que le milieu urbain ?

.
.
.
.

Ce n’est pas vraiment par la fascination que je pourrais les comparer.

J’ai grandi entre plusieurs pays, plusieurs cultures et plusieurs paysages. Pour moi, un lieu ne tient pas seulement à son apparence, mais surtout à l’énergie qu’il dégage.

Ce qui me fascine, ce n’est pas tant le décor que l’atmosphère.

La nature possède cette capacité extraordinaire à transformer un paysage banal en quelque chose de presque mythologique. Un orage qui arrive, une lumière qui tombe, le vent qui se lève… et soudain tout change. J’ai beaucoup vécu au contact de la nature, alors c’est certain qu’elle nourrit profondément mon imaginaire.

Mais un marché aux poissons, une vieille maison figée dans le temps ou même une pièce de béton vide peuvent susciter exactement la même émotion chez moi. Ce qui m’inspire, c’est la sensation, parfois presque viscérale, qu’un lieu fait naître en moi.

D’ailleurs, c’est souvent un lieu qui déclenche mon imaginaire avant même un personnage.

.
.
.
.
En termes d’images, le cinéma vous influence-t-il plus que la photographie ?

.
.
.
.

Oui, clairement.

J’aime la photographie, mais je pense souvent comme une réalisatrice.

© Cami Zole

Quand je compose une image, je me demande rarement si elle est bien cadrée ou techniquement réussie. Je me demande plutôt ce qui vient de se passer ou ce qui va arriver.

Le cinéma m’a appris la tension, l’attente, le silence. J’aime quand une photographie ressemble à un arrêt sur image. J’aime qu’il y ait plusieurs personnages forts, qu’ils regardent ailleurs, qu’il y ait des indices, des cadres légèrement déséquilibrés, du mouvement, du suspense.

J’aime aussi donner un ordre à une série d’images pour lui faire raconter quelque chose. Mais je donne juste assez de matière pour que le spectateur se raconte sa propre histoire.

D’ailleurs, je ne peux jamais m’empêcher de filmer sur un shooting.

Le mouvement d’une caméra, le rythme d’un montage ou le son d’une portière qui claque sont pour moi presque addictifs.

Je me contente rarement de faire uniquement de la photographie. Des images en mouvement, du son ou encore du texte accompagnent souvent mes séries. J’aime construire des univers où chaque médium apporte une pièce supplémentaire au récit.


.
.
.
.

Y’a-t-il une part de fantastique dans vos images ?
.
.
.
.

Je ne cherche pas à inventer des univers fantastiques. J’aime plutôt dérégler légèrement le réel. Déplacer quelques éléments de quelques centimètres et regarder ce qui se passe.

J’aime les détails qui viennent semer le doute. Une attitude, un regard, une présence, quelque chose qui semble légèrement à côté.

Ce qui m’intéresse, c’est ce moment où l’on ne sait plus très bien si l’image est étrange ou si c’est notre regard qui commence à l’être.

C’est vrai que mes personnages donnent souvent l’impression de savoir quelque chose que nous ignorons. Mais je crois qu’ils appartiennent parfaitement à notre monde. C’est juste qu’ils croient aux fantômes.
.
.
.
.

© Cami Zole
.
.
.
.

Pourquoi selon vous le corps féminin est-il aussi fascinant ?

.
.
.
.

Le corps féminin est l’un des sujets les plus racontés de toute l’histoire de l’art. Il a été célébré, fantasmé, contrôlé, jugé, réinventé. Il porte déjà en lui une infinité de récits.

Ma fascination est probablement plus intime.

Depuis que je suis enfant, je suis captivée par les personnes qui incarnent des formes de féminité très théâtrales. Les talons hauts, les perruques les corps exagérément glamour et peu vêtus.

J’avais à peine neuf ans lorsque je suppliais ma mère de m’emmener apercevoir les drag queens qui déambulaient dans une rue de la ville tard le soir. J’étais fascinée sans vraiment comprendre pourquoi.

D’ailleurs ma mère était l’exact opposé de mes obsessions : Rangers, jean brut, Nietzsche dans le sac à dos.

Moi, je lui offrais des accessoires de star de Las Vegas à chacun de ses anniversaires, comme si j’essayais discrètement de la relooker.

Elle n’a jamais vraiment collaboré. (Rires.)
.
.
.
.

© Cami Zole
.
.
.
.

La danse est-elle un exercice difficile à capturer en images ?
.
.
.
.

Je ne dirais pas difficile. Je dirais que ça relève un peu de la magie.

Pour moi une photo de danse réussie c’est quand il y a un accident heureux. Une jambe qui traverse le cadre sans passer devant le visage du danseur en arrière-plan, une mèche de cheveux qui vole et coupe l’image en deux, une perspective inattendue, une géométrie qui n’a existé qu’une fraction de seconde.

Pour obtenir cela, il faut accepter de danser avec les danseurs.

Il faut courir, changer constamment d’angle, se jeter au sol, ne pas avoir peur de se prendre des coups involontaires et photographier parfois à l’aveugle.

Quand vous déclenchez au bon moment, avec l’appareil tenu à bout de bras dans une position improbable, que la netteté est là où vous la vouliez et que toutes les lignes s’alignent parfaitement, c’est un petit miracle.

La photographie de danse est un sport qui mérite sa place aux Jeux Olympiques !

.
.
.
.
Que souhaitez-vous explorer à présent ?
.
.
.
.

J’aimerais développer un projet au long cours.

J’ai toujours travaillé dans l’urgence. Je suis impatiente, parfois indisciplinée, toujours pressée d’aller vers la prochaine idée.

Aujourd’hui j’aimerais construire un travail qui me demande davantage de patience, de courage et d’implication personnelle.

Continuer à créer des images belles, étranges et cinématographiques, mais les mettre au service d’un sujet plus vaste. Quelque chose de plus humain, peut-être plus social, plus profondément ancré dans le réel.

Je crois que les œuvres les plus précieuses sont celles qui résistent au temps. J’aimerais construire un projet qui grandit avec moi, qui me transforme.

J’aime l’idée que dans 10 ou 20 ans, je puisse regarder ce travail non seulement comme une série de photographies, mais comme un morceau de vie.

.
.
.
.

© Cami Zole

.
.
.
Photo de couverture : © Cami Zole

PARTAGER