Figure mystérieuse des rues de Bourges pendant plus de 40 ans, Marcel Bascoulard (1913-1978) continue de fasciner. De ses rues dépeuplées et de ses larges perspectives émanent en effet une sorte de vertige réaliste, une intense poésie. Certains de ses motifs font songer aux grands maîtres de la gravure, par leur sens extrême du détail et la profondeur de leur espace. Pourtant, l’artiste autodidacte Bascoulard a été ignoré voire méprisé par le monde qui l’entourait.
Adolescent, il assiste au meurtre de son père par sa mère. Très vite, il devient clochard, déambulant dans les rues de Bourges. Bascoulard meurt le 12 janvier 1978, assassiné dans le terrain vague qui lui sert de domicile.
Dans « Bascoulard – dessinateur virtuose, clochard magnifique et femme inventée » (Editions Les Cahiers dessinés – 2023), Patrick Martinat étudie minutie le parcours de cet artiste maudit. Une façon de retrouver Bascoulard.
Entretien avec Patrick Martinat.
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« Dessinateur virtuose, clochard magnifique, femme inventée ». Doit-on comprendre que Marcel Bascoulard était un être multiple et inclassable ?
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Marcel Bascoulard est atypique pour plusieurs raisons. Non seulement sa vie est prise entre parenthèse par deux meurtres, celui commis par sa mère sur son père et son propre assassinat 46 ans plus tard, mais il choisit à peu près à la même époque de devenir clochard comme d’autres entre dans les ordres et de s’habiller en femme pour se photographier ainsi vêtu, ce qu’il fera tout le reste de sa vie.
Toute sa vie il va vivre en marge, préférant les cabanes puis les logis les plus précaires au nom d’une liberté qui lui est vitale.
Il se fout de passer pour un simple d’esprit alors qu’il ne cesse de se cultiver, apprenant des langues (allemand, russe, suédois…) grâce à des dictionnaires, est abonné à nombre de revues, est un grand lecteur de Jules Verne, de Victor Hugo, un bon connaisseur des écoles de peinture, françaises et étrangères. Sa mémoire est peu commune. A un journaliste venu l’interviewer en 1968 qui vient de lui glisser « L’esprit doit sur le corps prendre le pas devant » il réplique aussitôt « Les Femmes Savantes, acte 2, scène 7 ».
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En 1932, désespérée, la mère de Bascoulard tue le père. Marcel a-t-il toute sa vie fuit la violence en se plongeant dans l’art ?
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Le meurtre du père n’a pas vraiment un traumatisé Marcel qui adorera toute sa vie sa mère tandis qu’à chaque occasion, notamment dans ses poèmes, traitera son père de « monstre » ou de « père exécré ». L’art graphique n’est pas une issue pour lui mais une seconde passion, la première étant de conduire des locomotives. Mais il est vrai qu’il n’est pas belliqueux. Bascoulard est un poète (il en a laissé plus d’une centaine), souvent abscons parfois intéressants pour qui tentent de les décrypter. Il est foncièrement antimilitariste et anticlérical.
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Les hommes et les femmes (« la foule vulgaire ») sont très souvent absents des gouaches, des croquis et des photographies. Etait-ce une façon pour Bascoulard de trouver une certaine paix ?
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Bascoulard est un asocial misanthrope excentrique. Mais il est aussi généreux, sensible, touchant. Il aime provoquer, dérouter. Son rêve serait de ne pas être connu, d’exercer son art librement à sa convenance et de vivre de l’air du temps. Dans l’une de ses rares interviews télévisées il le dit clairement. Dans ses dessins, la moindre présence humaine est bannie et ses autoportraits, à quelques exceptions près le montrent seul. Globalement, les gens l’ont déçu. Il s’en confie déjà dans ses lettres de jeunesse au seul maître de dessin dont il a accepté de suivre les conseils, Joseph de la Nézière. En premier lieu, sa clientèle qui lui réclame toujours les mêmes dessins pour les payer au rabais l’irrite. Puis ceux qui se moquent de lui, ce qui le fâche. Il pratique suffisamment l’autodérision pour dénier, dans l’esprit d’un Cyrano, à quiconque le droit de lui servir des sarcasmes.
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Que révèlent les autoportraits ?
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Son côté comédien. Bascoulard aime se mettre en scène, changer d’apparence. Il pose en haillons agenouillé comme figé par une apparition faisant alors penser à un chevalier errant ou un moine soldat. Une autre fois il pose en costume cravate, cheveux gominés, rasé de près. Une autre fois encore en guenille grimaçant saluant avec une casserole en guise de chapeau. Mais ce sont surtout ses autoportraits, habillé en femme, qui constituent une œuvre à part entière établie sur plus de 30 ans dont il reste des centaines de clichés (que j’ai réuni pour un ouvrage à paraître).
Il se trouve beau habillé en femme alors qu’il a choisi de vivre en clochard, satisfait de « sentir le bouc, la charogne ». Se vantant de ne prendre un bain que tous les dix ans, il prend soin de se préparer longuement pour les séances photo. Il revendique son droit à s’habiller comme il l’entend, comme il se revendique intellectuel. Ses autoportraits peuvent être considérés comme une volonté d’anticiper son impact sur les mémoires, son droit à la postérité.
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La tenue (robes et haillons) était-elle une façon de rester à l’écart de la société ? De rester spectateur ?
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S’habiller en femme n’est pas à ses yeux une façon de rester à l’écart de la société, c’est au contraire une façon d’exister en marge du monde. Il distribue ses clichés comme des cartes de visite et chaque fois qu’il a manifesté publiquement, le plus souvent contre l’armée -il n’a jamais admis avoir été réformé – il s’est habillé en femme comme s’il enfilait une tenue de combat. Observer la société ne l’intéresse pas. Il vit en longeant un monde qu’il tolère sans l’approuver, conscient que son choix de vie désarçonne ses contemporains.
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Les relations entre Bascoulard et la ville de Bourges sont-elles sans cesse instables ?
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Entre Bascoulard et Bourges, la relation a longtemps été ambiguë. Localement certaines mémoires continuent à considérer que le succès de ce clodo dont on ne faisait pas grand cas des dessins est plus ou moins usurpé.
Il n’a été que toléré de son vivant par la plupart des berruyers. Il sentait mauvais et faisait peur aux enfants. On lui achetait ses dessins parce qu’ils ressemblaient à des photographies et l’on boudait ses paysages aujourd’hui considérés comme des chefs d’œuvres. Lui-même n’a pas compris qu’on le regarde comme un témoin urbain comme ce fut le cas en 1968 lorsqu’une exposition lui a été consacrée dans les murs de la maison de la Culture. Sa reconnaissance internationale commence à être admise.
Mais aujourd’hui la ville a pris en considération la mesure d’un artiste exposé internationalement, une personnalité emblématique au même titre que l’autre figure locale, Jacques Cœur Grand argentier de Charles VII.
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Bascoulard recopie de façon très précise les cartes, apprend de nouvelles langues. Était-il un sédentaire aigri ?
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Bascoulard n’était pas aigri mais plutôt déçu par la société qui n’avait pas su lui ménager la place qu’il pensait pouvoir légitimement revendiquer. « Voyageur immobile » et poète lointain cousin de Giono, il s’est d’abord interdit de s’éloigner de sa mère internée à Bourges lorsque Montmartre s’offrait à lui, puis s’est résigné à s’installer à Bourges. Bascoulard dessinateur des vieilles pierres (photo 3) est un paysagiste frustré.
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Bascoulard est assassiné en 1978. A-t-il été victime de l’incompréhension des autres ?
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Bascoulard est surtout victime d’une boutade. Sans avoir d’autre argent que ce que lui rapporte petitement la vente de ses dessins, Bascoulard est un généreux. Sans défense. Dans les années 1970, des jeunes gens désœuvrés le côtoient. Qui vont finir par la racketter. Il s’en plaint à qui veut l’entendre mais personne ne le croit. Un jeune détenu à Chartres lui envoie des lettres pour lui réclamer de l’argent. Bascoulard confie « quand il va sortir de prison il va me tuer ». Il sera libéré quelques jours avant l’assassinat de Bascoulard. Les enquêteurs ignoreront cette piste. Celui qui sera condamné avait trouvé un emploi grâce à l’aide de l’artiste clochard. Un pauvre gars tombé au mauvais moment, mais pas forcément le meurtrier. Une partie de Bourges se reproche de n’avoir pas écouté les plaintes du menacé et se sent implicitement coupable…Jusqu’à ne pouvoir, encore aujourd’hui, réfréner quelques montées de larmes.
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Après des dizaines d’études, qu’est-ce qui vous surprend encore chez Marcel Bascoulard ?
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Beaucoup de choses. Ceux qui l’on connu lui ont tissé quantité de minuscules légendes. L’homme est énigmatique, quelqu’un difficilement cernable. Or, une fois débarrassée de toutes ces anecdotes plus ou moins apocryphes, son existence se révèle remplie de contradictions, de mystère. Un exemple parmi d’autres. Il existe le tapuscrit non édité d’un roman policier au titre à la Simenon : « Le Professeur Prévost est mort ». Le roman commence par la découverte d’un cadavre étendu non loin d’un endroit qui ressemble sans ambiguïté au terrain vague où logeait Bascoulard. Ce dernier désigné comme un « berdin » (un fada en berrichon) est le premier suspect. La description est ici encore sans laisser le moindre doute, c’est le portrait de Bascoulard. Poursuivi une bonne partie du roman, le « berdin » sera innocenté. Le tapuscrit est daté (1972) – son auteur décède en 1976 soit deux ans avant l’assassinat de Bascoulard dans les circonstances imaginées par le romancier…
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Photo de couverture : © Les Cahiers dessinés







