Designer de haute couture, peintre, poète, polyglotte,… Pati Avakian a toujours soif de connaissances. Sa force réside dans son passé – cette artiste franco-arménienne a été victime d’un terrible accident de voiture – mais aussi dans l’envie de partager et de communiquer ses interrogations et ses découvertes.

Pati Avakian interprète les corps et conçoit des énergies. Que ce soit dans le dessin ou dans la mode, elle impose son regard si particulier et si déroutant.

Entretien avec Pati Avakian, artiste multiple.

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Dessin, peinture, haute couture, écriture… Est-ce votre façon de parler de l’humain ?

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Oui. J’ai tant de choses à raconter, à partager. Ce sont des langages différents mais le sujet reste toujours le même : l’humain.

Je ne change pas de direction, je change juste de forme d’expression. Je ne change pas ma discipline, je change de langage. Je reste pour l’instant centrée sur l’humain.
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Le corps est-il votre personnage principal ?

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Le corps n’est pas un personnage. C’est une présence, une matière vivante, presque semblable à une pâte à modeler. Le corps suit les mouvements et les ordres de l’esprit, en silence et modestement.

Mon esprit dirige et domine mon corps et mon cœur. Il écoute très rarement le corps, sauf lorsqu’il est dans une douleur extrême. Par contre, je ne prête jamais attention au cœur. Pour moi, le cœur n’est là que pour respirer.

Mon corps garde les traces, les tensions, les douleurs, les cicatrices – celles de mes fractures. Je ne mets pas en scène mon corps. Je le prépare juste pour qu’il puisse apparaître dans sa vérité.
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© Pati Avakian
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Vos origines arméniennes vous donnent-elles un caractère artistique à part ?

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Je ne pense pas que ce soit une question d’origine. C’est une question d’éducation qu’ils m’ont donné mes parents, et surtout de renaissance.

Ce que je suis aujourd’hui, vient de ce que j’ai traversé, de ce que j’ai dû comprendre et de la manière dont j’ai choisi de me relever.

Il est clair mes origines font partie de moi. Elles portent mon histoire, ma base. Cependant, mes origines ne me définissent pas à elles seules. Elles m’accompagnent, et j’en suis profondément fière.
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L’art est-il avant tout une résistance ?

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Résister, c’est survivre. C’est refuser de disparaître. Mais l’art va plus loin. Il ne résiste pas seulement, il transforme. L’art est une guérison, une résilience, mais surtout une nécessité.

Et créer, ce n’est pas survivre. C’est devenir.
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© Pati Avakian
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Dolce & Gabbana, Saint-Laurent, Elie Saab… devez-vous vous intégrer à chaque fois à une marque ou gardez-vous une certaine indépendance créative ?
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© Pati Avakian

Travailler pour des maisons de luxe implique de respecter une identité, une histoire et une exigence. Mais dans ce cadre, je n’abandonne jamais mon indépendance et ma personnalité, non pas créative, mais professionnelle.

Le savoir-faire engage une responsabilité. Quand on le maîtrise, on doit défendre ce qui est juste. Il ne faut jamais trahir ce que l’on ne voit ni ce que l’on sait. Il m’est arrivé parfois d’avoir des désaccords avec certains collègues mais je ne me suis jamais trahie. Je suis toujours restée fidèle à ma parole. Je n’ai jamais aimé mentir pour vendre.

Je préfère une satisfaction réelle et durable plutôt qu’une adhésion artificielle.

C’est là que je me situe : dans cet équilibre entre respect de la maison et fidélité absolue à la vérité, à ma profession et à moi-même. Sans personnalité et sans caractère fort, on ne dure pas longtemps dans le métier.
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Que révèlent vos couleurs ?

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Elles révèlent des états. Mes couleurs ne décorent pas – elles exposent. Elles parlent de tensions, de messages, de sensations. Ce ne sont pas des choix esthétiques mais bien des prises de position.

Je ne cherche pas à épuiser le regard. Chaque couleur a un poids et est toujours à sa place. C’est pour cette raison que je les utilise avec retenue. Je ne pas veux fatiguer les yeux. Il faut laisser l’histoire respirer et se révéler par elle-même. Si j’en met trop, le regard ne s’arrête pas. Il glisse sans voir, sans observer. Trop de couleurs brouillent la vision. Les miennes ouvrent un passage.
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Votre corps, votre posture (peinture réalisée debout) et vos tenues sont-ils également au service de l’art ?
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Peindre debout n’est pas un choix – c’est une nécessité. Je ne peux pas rester assise longtemps. L’accident m’a laissé de profondes séquelles : 21 fractures, dont 3 au bassin.

Ma douleur est multiple : tranchante, brûlante, sourde, persistante jour et nuit. Elle use mon corps. Cependant, debout, je tiens. L’esprit dépasse le corps. C’est lui qui impose de rester, de continuer, de ne pas céder. Il suffit d’un peu de force et de la volonté.

Mes tenues, elles, ne sont pas faites pour attirer. Je tiens à ce qu’elles restent simples mais toujours féminines. Je ne travaille pas non plus en jogging.
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Que souhaitez-vous explorer à présent ?

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Aller plus loin. Que mes messages passent, qu’ils touchent, qu’ils aident. Non pas pour donner un exemple,

mais pour rappeler que tout peut basculer

lorsque l’esprit décide.

Les mots ont une force. Ce que l’on dit, ce que l’on pense finit par se transformer.

Je n’explore pas le cœur. J’explore l’esprit humain. Parfois, même moi, je suis surprise

de sa puissance.

C’est là que tout commence, et que tout peut changer.

L’esprit décide.

Le corps écoute.

Le cœur respire.
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© Brieuc Cudennec

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Photo de couverture : © Brieuc Cudennec

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