Artiste incontournable de la bande dessinée, Ana Mirallès surprend son monde à chaque publication. Dessinatrice de la grande série Djinn (Editions Dargaud), la dessinatrice espagnole a su également explorer la vie d’Ava Gardner mais également le vaudou avec la série « Eva Medusa ». Chez Ana Mirallès, le corps est un personnage principal, la sensualité une ambiance troublante, l’Orient une fascination graphique et historique.

Dans ses bandes dessinées, chaque être possède une beauté et un caractère propre. Dans « Ana » (Editions Daniel Maghen – 2022), Ana Mirallès se livre toute en sincérité. L’inspiration est sans cesse en mouvement.

Entretien avec Ana Mirallès, artiste multiple.

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La carrière de dessinatrice était-elle une évidence pour vous ?

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On peut parler d’une période précoce où je ne pensais pas à ma carrière, mais à ce qui me plaisait, notamment la bande dessinée que j’ai eu la chance de découvrir dans mon entourage familial.

Tout ceci a stimulé mon désir de dessiner. J’ai toujours voulu me consacrer aux Beaux-Arts sans pour autant me spécialiser. J’aimais de nombreuses disciplines et je n’arrivais pas à m’imaginer devenir auteure de BD parce qu’en Espagne, le statut de dessinateur de bandes dessinées était socialement inférieur à celui par exemple de peintre ou de sculpteur.

Heureusement, j’ai débuté mes études à un moment d’ouverture politique et sociale. De nombreuses possibilités, autrefois inimaginables dans notre société s’offraient à nous. Il y avait des passerelles vers différents environnements culturels.

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Vous avez commencé à faire de la bande dessinée dans les années 80 – univers dominé par les hommes. Avez-vous été témoin de changements ? Les dessinatrices ont-elles un style propre à elles ?
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J’ai commencé à publier en 1982 dans des revues jusqu’à mon premier album, « Eva Medusa », chez Glénat en 1991. On était une minorité à essayer de trouver notre place dans une structure éditoriale calée sur les goûts des lecteurs, majoritairement des hommes. Les genres étaient variés : horreur, humour, aventure, science-fiction, western, historique, pour enfants… Et en Espagne, on avait aussi des BD pour public féminin jusque dans les années 70.

Depuis, le paysage a bien changé. Je pense qu’on a contribué à briser ce corsage de genres avec des œuvres différentes. On apporte un autre regard et d’autres valeurs, un reflet plus proche de la réalité de notre société. Il n’y a pas de style féminin, si c’est ça que vous demandez.
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Eva Medusa est-elle un personnage fascinant malgré ses défauts ?

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En réalité, je ne vois pas de défauts chez Eva Medusa, au-delà de ceux que lui attribuent le temps et la considération sociale. Les goûts évoluent, tout comme le traitement des sujets. Antonio Segura a été l’un des meilleurs scénaristes espagnols de l’Histoire. J’ai eu la chance de travailler avec lui. Mon style à cette époque était déjà défini, mais le directeur de collection de Glénat a insisté pour le « dompter », m’orientant vers des territoires plus proches du réalisme, tant en couleurs qu’en dessin.

Je considère Eva Medusa comme une œuvre de maturité d’une autre époque, plutôt qu’une œuvre immature. Les 13 titres de Djinn m’ont donné une solidité et une maîtrise du dessin propres au travail, mais je pense que le génie, qu’Antonio et moi avons déployé avec Eva Medusa, reste vivant pour quiconque souhaite découvrir l’œuvre avec des yeux neufs.
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Y a-t-il un point commun entre toutes les femmes que vous avez dessinées ?

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Avant de dessiner, je m’immerge dans le scénario jusqu’à construire un récit cohérent et solide dans ma tête. Cela inclut bien sûr les femmes ! Je m’efforce de ne pas confondre mon style avec la personnalité et les circonstances de mes personnages. Tous les dessinateurs ont un biais graphique évident — c’est le seul point commun que je trouve. Je tente de différencier les personnages formellement, ainsi que dans leur psychologie. Ce qui reste, c’est mon style — rien de plus.

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Les coiffures que vous dessinez reflètent-elles la personnalité des femmes ?
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Je pense que vous faites référence à des questions d’ambiance. Si l’on parle de jeunes femmes, on voit toutes sortes de coiffures. Les cheveux sont un élément fondamental de la conscience féminine dès l’enfance. Les coiffures parlent de la personnalité, mais je ne crois pas que ce soit une question de genre non plus. La différence, c’est qu’elle est plus visible chez les femmes, car elles ne les perdent pas aussi facilement que les hommes, et que c’est aussi un puissant élément de séduction. Je m’efforce que la coiffure soit cohérente avec la personnalité et la profession du personnage. Si vous avez la chance d’avoir les cheveux de Jade, il est naturel qu’ils vous confèrent une force et une confiance supplémentaires.
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Comment est née la série Djinn ?

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Il existe deux versions : celle de Jean Dufaux et la mienne. Pour ma part, elle m’a saisie à une période de déception et d’impuissance, après la publication de À la recherche de la Licorne, une œuvre sur laquelle Emilio Ruiz et moi avons travaillé main dans la main pendant trois ans, avec l’aide même de l’auteur du roman, Juan Eslava, pour la documentation — un travail immense auquel nous avions placé de grands espoirs. Finalement, elle a été publiée… et rien ne s’est passé ! Nous ne comprenions pas pourquoi elle n’était ni promue ni suscitait le moindre intérêt de la part de l’éditeur, donc des lecteurs et de la presse. À ce moment de découragement, Dominique Burdot m’a présenté Jean Dufaux, qui a su me convaincre, non seulement par son grand talent, mais aussi par son prestige en tant que scénariste dont les œuvres étaient promues et soignées. Je lui en suis très reconnaissante, ainsi qu’à Dargaud Benelux, et j’ai tout donné pour Djinn — je n’ai rien gardé en réserve. C’est désormais mon œuvre de référence, malgré toutes les divergences que nous avons eues.

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La série Djinn est-elle pour vous un véritable voyage en Orient (histoire, vêtements, architecture, paysages) ?
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Bien sûr. Elle a éveillé en moi un intérêt incroyable pour les thèmes orientaux, les empires de poudre, les Ottomans, les Safavides, les Moghols… Ce sont les cultures les plus raffinées et élaborées de l’Histoire.
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Est-il difficile de choisir la couverture de vos livres ?

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Le problème a toujours été celui de mon éditeur, Yves Schirlf, à qui je fournissais des idées, des croquis. On peut dire que lorsque je doutais le moins de moi-même, les résultats étaient meilleurs. Quand mes idées se diversifiaient, nous entrions souvent dans un territoire ambigu qui me causait une certaine anxiété, une peur de ne pas avoir trouvé le bon choix. Malgré tout, je crois que nous ne nous en sommes pas trop mal sortis !
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Avez-vous eu des difficultés à trouver le bon dessin pour l’actrice américaine Ava Gardner ?

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Non, cela a représenté beaucoup de travail agréable. Étudier son visage fascinant, sa silhouette et sa posture incroyables a été un plaisir. Disons que j’ai passé plusieurs mois à étudier ses photos, jusqu’à mémoriser ses proportions et ses gestes pour pouvoir les interpréter de mémoire.
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Comment travaillez-vous avec Jean Dufaux ? Avez-vous parfois des débats animés ?
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Cela a évolué au fil des années. Au début, il m’envoyait les planches sans que je comprenne le scénario. Je lui ai suggéré de me fournir les scénarios complets — ce qu’il a fait — et à partir de là, les choses se sont améliorées.

Jean est une personne aimable, polie et drôle. Il est facile de travailler avec lui, mais il faut accepter que les rênes du récit lui appartiennent. Il ne permet aucune ingérence dans le développement de l’intrigue, et mes contributions se concentrent sur le langage non verbal, les attitudes des personnages, et ma vision à travers le goût pour la beauté dans tous ses aspects : cadrages, éléments, costumes, traitement des couleurs, expressions. J’ai tenté d’humaniser et de rapprocher l’œuvre, dans la mesure du possible, de ma vision du monde. En chemin, nous avons eu des désaccords que Jean a toujours exposés et respectés. En fin de compte, il reste l’auteur de l’intrigue et de tous les dialogues.
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Vous revoyez de temps en temps vos propres dessins ?

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Tout dépend du temps que j’ai. Si c’est une page de BD avec une date de rendu fixe, je ne doute pas de mes choix. Le story, c’est le sketch pour décider des persos, des cadrages, du rythme, de la mise en scène, de l’ambiance, des couleurs… Après, faut juste le faire, sans hésiter.

Pour les illustrations, en général, l’idée vient d’une vision que je m’efforce de reproduire. C’est plus organique, c’est un univers fermé où je peux ajouter des trucs en cours de route.
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Vous les critiquez ou certains continuent de vous inspirer encore ?

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Je pense toujours que j’aurais pu faire mieux. Toujours.

Parfois, je refais une version d’un même dessin, mais ce n’est pas très fréquent.
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Pour vous, les animaux sont-ils des personnages à part entière ?

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Les animaux sont des personnes comme dit le personnage littéraire Dersou Ouzala.

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Tout être vivant sur la planète a les mêmes droits que nous pour développer sa vie pleinement. Dit comme ça, tu vois bien que ma façon de voir les choses est loin de la réalité.

Dans « Wáluk » (Editions Dargaud – 2015), ma seule collaboration avec le scénariste Emilio Ruiz, les animaux (ours et chiens, dans ce cas) sont les protagonistes. Nous voulions parler de leur vie, de leur environnement menacé et de leurs problèmes de survie pour qu’on se reconnaisse. Leurs problèmes sont aussi les nôtres.

Nous sommes dans le même bateau. Comme les animaux, nous subissons le changement climatique. C’est une menace pour tous les écosystèmes, y compris le milieu urbain. C’est totalement absurde de croire qu’on peut vivre dans un bunker, loin de toute interaction avec la nature dont dépend notre survie.

Du coup, oui, les animaux sont des personnages à part entière.
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Qu’avez-vous envie de dessiner maintenant ?

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J’ai envie de laisser un peu libre mon esprit et ma main. J’ai porté de nombreux projets nécessitant une documentation approfondie pour rendre l’histoire crédible. Maintenant, j’ai envie de mettre l’accent sur le dessin, d’expérimenter tant graphiquement que narrativement. Avant de m’engager dans une nouvelle histoire, je dois ressentir une impérieuse nécessité de la faire. C’est là où j’en suis.
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Image de couverture : © Daniel Maghen

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