Autrice et artiste passionnée par le pouvoir des images, Nine Antico navigue entre bande dessinée, cinéma et musique. Dans « Obsession » (Editions Dargaud – 2025), à travers un troublant voyage à Venise, elle s’interroge sur son propre désir. Nine Antico entraîne ainsi le lecteur dans les parts les plus obscures et les plus fascinantes. « Madones et Putains » (Editions Dupuis – 2023) avait déjà cette énergie. Dans l’intime, le sacré côtoie le désir, les corps se dévoilent. Tout au long de sa carrière, Nine Antico montre ces instants. La bande dessinée est remarquable lorsqu’elle touche ce que l’on ne veut pas voir.

Entretien avec Nine Antico, artiste des lumières et des ombres.

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Est-ce le cinéma qui vous a fait aimer la bande dessinée ?

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Oui. Il y a de fortes similitudes entre le cinéma et la bande dessinée notamment avec les cadrages. Une case est autant pensée et travaillée qu’un plan dans un film. Daniel Clowes, dessinateur de « Ghost World » est un très bon exemple de synergie. Son rythme et sa narration sont éloignés de la BD franco-belge classique et se rapprochent plus du cinéma. J’aime également beaucoup les bandes dessinées de Blutch car elles sont libres et pensées différemment.

J’aime réaliser des story boards car c’est le moment où toute l’intrigue et toute l’ambiance se décident. Je n’ai pas de projection mentale de mes images. Ces dernières s’imposent à moi lorsque finalement je réalise un story board.
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© Nine Antico
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Vos illustrations et vos bandes dessinées (« Rock this way », « Autel California », le film « Playlist ») ont-elles des dimensions musicales ?
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Oui. J’ai pris l’habitude de dessiner lors de concerts. Il y a des musiques qui me traversent et par le dessin, j’essaye de capter un élément sensoriel. J’aime également beaucoup dessiner la danse. Il y a une énergie et des mouvements magnifiques.

J’apprécie de plus le hors champ. Lorsque je cite des chansons des années 60-70 dans mes bandes dessinées, je fais en sorte que ce soit des paroles connues et que le lecteur entende la musique.

J’ai une sensibilité particulière pour la musique do it yourself de Daniel Johnston, le punk et les riot girls. Les initiatives étaient spontanées et tous ces sons font partie de mon identité. J’adore aussi des artistes comme Phil Spector et Brian Wilson. J’ai une certaine nostalgie musicale.
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Dessiner le corps est-il toujours un exercice délicat car il est bien souvent personnage principal ?
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J’ai toujours aimé dessiner et montrer les corps. J’évite juste de leur donner une esthétique trop lisse.
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« Il était deux fois Arthur » (Editions Dupuis – 2019) traite lui aussi du corps mais avant tout masculin. Pourquoi avoir choisi de donner les crayons à Grégoire Carlé ?
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Il n’y avait pas beaucoup de place pour les personnages féminins. J’étais transportée, inspirée, par les destins de ces deux hommes, Arthur Cravan et Jack Johnson. Cependant, je ne me délectais pas autant de les faire exister graphiquement alors j’ai préféré confier le dessin à Grégoire Carlé, dont j’admirais le travail.
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© Editions Dupuis

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Comment est venue l’idée de « Vulga Vulgaris » (Editions Le-Monte-en-l’air – 2022) ? Riez-vous de vos délires ?
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Le documentaire « Clean with me (after dark) » (2019) de Gabrielle Stemmer m’a beaucoup inspiré. Des épouses de militaires se filmaient sur Internet en train de faire le ménage. En lisant les commentaires sous les vidéos, on pouvait constater que quelques spectateurs étaient absolument ravis de voir un tel spectacle. Ces extases m’ont fait rire et j’ai voulu les transposer en bande dessinée.

J’ai également trouvé intéressant de réaliser une BD cul à propos d’une héroïne, A2B, qui ne fait jamais l’amour. Elle trouve sa voie et son plaisir en faisant le ménage. « Vulga Vulgaris » a été un puzzle que j’ai assemblé.

La dessinatrice Amina Bouajila a réalisé le story board lorsque je lui ai raconté mon histoire. J’ai adoré cet exercice.
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© Le Monte en l’air – BD Cul
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« Nous étions dix » – « Madones & Putains » (Editions Dupuis – 2023) – « Une Obsession » – L’Italie est-elle devenue elle aussi une obsession ? Une fantaisie ?
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Je me suis rapprochée de mes origines paternelles. L’Italie a toujours été une réalité pour moi et en même temps j’ai en effet une fascination pour l’iconographie religieuse et la mythologie transalpine. Dès l’enfance, j’ai pu voir ces images chez mes tantes.  
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« Une Obsession » fait-il écho au « Goût du Paradis » (Editions Les Requins marteaux – 2008) ?

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Il est vrai qu’il y a un écho avec ma première bande dessinée. « Le Goût du Paradis » est né avec l’accumulation des dessins ironiques et humoristiques. Il n’y avait pas d’histoire préétablie.  Je n’avais pas étudié la bande dessinée. L’aspect autobiographie est devenu naturel. Je voulais parler de la connexion entre ma conscience et mon corps.

Avec « Une Obsession », je m’interroge à nouveau.
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© Nine Antico
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Venise est-il l’antithèse d’Aubervilliers ?

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On pourrait dire cela. Venise a un rapport au temps très différent. Avec la Cité des Doges, on peut s’interroger sur l’Histoire et l’immortalité. Venise est restée figée. J’ai pu le ressentir lors de mon voyage. Aubervilliers a été la ville de mon enfance. J’y perçois moins de magie.

J’aimerais étudier davantage le carnaval et la République de Venise.
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Au-delà du contexte et des thèmes abordés, la réalisation d’« Une Obsession » a-t-elle connu des moments de bonheur car inventive ? 
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L’exercice était délicat car je racontais des moments intimes qui pouvaient dérouter. J’ai davantage de plaisir à trouver le bon ton, l’aspect graphique du livre et intégrer des références culturelles.

J’avais écrit un scénario bien établi mais je m’interrogeais sur le dessin. Je me suis laissée aller. L’architecture et la fantaisie du carnaval m’ont beaucoup influencé et j’ai trouvé la bonne identité graphique.  
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© Nine Antico
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Image de couverture : © Dargaud

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