Véritable vamp du cinéma argentin mais contrainte de quitter son pays natal à cause de la haine féroce que lui vouait la Première dame Eva Perón, Tilda Thamar (1917-1989) a su trouver sa place en France dans des films tels que « L’Ange rouge » (1949) ou encore « Amour et compagnie » (1950).

Avec ses décolletés vertigineux, ses yeux incroyablement clairs, sa folle créativité et son incroyable audace, l’auto-proclamée bombe atomique argentine est devenue une troublante égérie du cinéma. Peintre, céramiste ou encore réalisatrice, Tilda Thamar a toujours surpris son monde.

Dans son livre, « Tilda Thamar – la bombe atomique argentine » (2025 – Editions L’Harmattan), Eric Antoine Lebon dresse le portrait d’une artiste passionnée mais aussi torturée. La panthère des Andes a encore des choses à raconter.

Entretien avec Eric Antoine Lebon, biographe de Tilda Thamar.

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D’origine allemande, issue d’une famille aisée et respectée, mariée à un aristocrate, le comte Toptani. Pour quelles raisons Tilda Thamar avait-elle besoin de briller davantage ?
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Dès son enfance, galvanisée par les biographies de grandes personnalités de l’Histoire mondiale et les revues de cinéma en vente dans la librairie tenue par son père, Matilde Abrecht (de son vrai nom) voulait fasciner son entourage. Son ambition et sa pugnacité sans limites sont comparables à l’aplomb des jeunes candidats à la célébrité d’aujourd’hui, prêts à tout pour se faire un nom, passer à la télévision ou cumuler le maximum de vues sur les réseaux sociaux.

Le monde du cinéma, à l’ère muette, était nimbé d’une véritable magie. Les acteurs vedettes des productions hollywoodiennes faisaient rêver les foules et appartenaient d’une certaine manière à une nouvelle noblesse. Ambitieuse, la future Tilda Thamar voulait comme eux susciter l’émerveillement et, par un jeu de miroir, s’éblouir elle-même de cette consécration.
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© Studio Harcourt
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Blonde, Tilda Thamar représente déjà un certain exotisme dans son propre pays. C’est elle qui trouve son surnom, la Bombe atomique argentine. Tilda Thamar est-elle avant tout une curiosité en Europe et aux Etats-Unis ?
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Tilda Thamar mettait un point d’honneur à soigner sa communication. Partout où elle se rendait, il lui importait d’être remarquée. Elle est vite devenue une curiosité tant aux USA qu’en France. Les journaux ont repris le surnom qu’elle s’est inventée pour leurs gros titres. Son pseudonyme a été savamment élaboré alors qu’elle était encore illustratrice de revues, en utilisant des initiales doubles comme Greta Garbo, Charles Chaplin et plus tard Marilyn Monroe, et en s’inspirant de la vamp Hedy Lamarr, nouvel espoir de la MGM dont le nom était lui-même emprunté à Barbara La Marr, ancienne sirène du muet. Le mérite de Tilda est de n’avoir pas eu recours à un publicitaire ou à un impresario et d’avoir créé seule son nom et sa légende, avec son imagination.
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Actrice, modèle, peintre, réalisatrice, productrice et scénariste (de « L’Appel » 1972) – Tilda Thamar est-elle multiple afin de ne pas tomber dans l’oubli ?
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Certainement. Tilda Thamar a toujours beaucoup travaillé, multipliant les participations à de très nombreux films, quitte à faire de mauvais choix, pour toujours occuper le terrain. Elle voulait montrer l’étendue de sa palette, sa capacité à incarner des personnages différents (Comme dans Ronde de Nuit de François Campaux (1949), où elle tient quatre rôles, dont le sien) et à prouver son aptitude à maîtriser moult disciplines, de la peinture à la mise en scène. Elle s’est beaucoup investie dans L’Appel (1973)», dont elle assumait à la fois la réalisation, l’interprétation, la production, et même la conception des décors : un insuccès notoire où elle se livrait avec une sincérité presque désarmante. Ses multiples essais dans les domaines les plus divers (elle a même conçu des parfums, des bijoux, des céramiques…) s’expliquent par une hyperactivité sans limite d’une femme particulièrement remuante et turbulente, fourmillant d’idées, dont les journées paraissaient toujours trop courtes.
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Dessin d’Alejo Vidal Qaudras – fondation AVQ, Gabriela de Meaux

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La comparaison avec Eva Perón est inévitable. Est-ce une lutte sans merci entre les deux artistes argentines ?
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Tilda Thamar et Eva Perón se sont toujours détestées. La première était très cultivée, polyglotte, issue d’un milieu aisé tandis que la seconde était d’origine infiniment modeste, n’ayant pas eu la chance d’étudier. Pourtant, curieusement, les deux femmes ont gravi très lentement, et à un rythme parallèle, les marches de la gloire avec autant d’acharnement que de difficultés. Devenue l’épouse du dictateur Juan Perón, Evita tentera d’évincer sa rivale de l’écran (et bien d’autres actrices) en les privant de rôles. Ironie du sort, ce bannissement se révélera un cadeau, car Tilda tentera alors sa chance en Europe, et y remportera un succès enviable et inespéré.

Malgré tout, Tilda Thamar vouera à son ancienne collègue une rancune tenace et continuera de la maudire, même sur ses vieux jours, bien après le décès de la passionaria argentine.
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Tilda Thamar est-elle une artiste qui souhaite provoquer le scandale ?

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Bien avant que l’expression n’existe, Tilda Thamar savait provoquer le buzz, avec une maestria peu commune, pour toujours susciter l’intérêt des médias. On ne compte plus ses coups d’éclats et crêpages de chignons, qui feront les choux gras de la presse internationale.

Même après son décès, un nu de Tilda Thamar « Desnudo XXI » par la très talentueuse photographe Annemarie Heinrich continuera de provoquer le scandale pour avoir été exposé dans la vitrine d’une galerie de Buenos-Aires. Sur ce cliché absolument splendide, Tilda détourne son visage tout en exhibant de façon très provocante le reste de son anatomie. L’effet est saisissant.
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Studio San Miguel 1947
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Tilda Thamar est-elle sa plus grande fan ?
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Effectivement. Tilda Thamar regrettait de n’être pas parvenue au bout de ses ambitions, au niveau qu’elle pensait mériter, déplorant que les plus grands cinéastes du cinéma français n’aient jamais songé à l’engager, en raison du caractère trop exotique de sa personnalité. Elle aurait adoré jouer pour des metteurs en scène de la trempe de Marcel Pagnol, René Clément ou René Clair. 

François Truffaut et Jean-Luc Godard, fans de la première heure, n’inscriront jamais son nom aux génériques de leurs films. La bombe atomique argentine s’est toujours impliquée totalement dans ses projets artistiques en travaillant d’arrache-pied ses rôles au cinéma. Consciente de la médiocrité de certains de ses films, et de la vacuité du personnage de vamp auquel on la confinait, elle éprouvait parfois le sentiment de rater sa carrière, de ne pas être reconnue à sa juste valeur, maudissant le mauvais sort.
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Quel est le style pictural de Tilda Thamar ? Est-elle ce fauve en liberté ?

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Très inspirée par le Douanier Rousseau, le surréalisme de son ami Salvador Dali, et le courant pop art très en vogue à la fin des années 60, Tilda Thamar représentait sur ses toiles des animaux en liberté, alanguis dans des environnements chatoyants et fantaisistes. Son œuvre est éminemment féminine et décorative. Ses panthères très emblématiques étaient très prisées par les clientes de la jet set. Si la vedette de cinéma s’est souvent défendue d’avoir réalisé des autoportraits sous forme animale, elle a concédé à quelques amies proches que c’était bien son regard qui ressortait sur chaque fauve. Pour la couverture de mon ouvrage, j’ai choisi l’une de ses fameuses panthères, plutôt qu’un des fabuleux clichés de la blonde Tilda par Sam Lévin ou le studio Harcourt, au risque d’étonner quelques mordus de cinéma. Après tout, ne valait-il mieux pas opter pour une réalisation de Tilda par Tilda, à 100%, plutôt qu’une pose à la Marilyn Monroe, pour rendre hommage à cette star qui s’est entièrement construite elle-même envers et contre tout? Les toiles animalières de la star argentine méritent d’être redécouvertes. Tilda ne serait pas peu fière de constater que sa biographie est en vente au Musée du Luxembourg, lieu d’exposition qui a si souvent rendu hommage aux artistes sud américains et aux femmes : belle consécration posthume de ses talents de peintre.
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Par Alejo Vidal Qudras avec autorisation de la fondation AVQ et Gabriela de Meaux
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Elle était également modèle.

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Tilda fut souvent peinte par son second mari, le peintre mondain Alejo Vidal-Quadras, dont elle était le modèle favori. Très renommé dans le gotha mondain, il a notamment été le portraitiste de la Comtesse de Paris, du Roi Juan Carlos d’Espagne, du Shah d’Iran, de Grace Kelly, d’Audrey Hepburn, Maria Callas et Marilyn Monroe. Sensible et fin psychologue, il avait le don d’enjoliver et d’amincir ses célèbres modèles, et de les dépeindre tels qu’ils rêvaient d’être. Inspiré, il a représenté son épouse telle une reine ou princesse…en écho à son titre de comtesse grâce à son premier mariage.
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La mort soudaine de Tilda Thamar en 1989 a-t-elle été celle d’une star ?

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Son décès brutal et fracassant dans un accident de voiture à Clermont-en-Argonne a quelque chose d’étrange et mystérieux qui cadre bien  avec les légendes tragiques des stars de cinéma.
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Tilda Thamar à Portofino coll. L. Ducher-Grandjean – archives S. de Tervagne
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Comment est perçue Tilda Thamar aujourd’hui en Argentine ?

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Même dans son pays natal, elle est tombée dans l’oubli, hormis chez les personnes très âgées ou les cinéphiles les plus connaisseurs. Néanmoins, ce n’est pas une exception. Au fil du temps, les stars d’une époque lointaine finissent par disparaître de la mémoire collective. Qui se souvient de Claudette Colbert, une des premières stars françaises à Hollywood ou de Micheline Presle ?

Alors que son ennemie jurée Eva Perón demeure une véritable icône, une figure majeure de la vie culturelle et politique de l’Argentine.
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Qu’est-ce qui vous surprend encore chez Tilda Thamar ?

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Sa folie douce, qui donne tout son relief à son personnage de séductrice excentrique gentiment déjantée. J’ai beaucoup aimé plonger dans l’univers de cette actrice fantasque, qui détestait les gens qui se prennent au sérieux et trouvaient terribles ceux qui y parvenaient. J’admire aussi sa ténacité à toutes épreuves, qui s’explique notamment par son combat mené contre la poliomyélite pendant son enfance. Tilda avait toujours la force de se relever malgré les difficultés. Son audace était sans limites. Au sortir d’un déjeuner chez Picasso, elle eut le culot de fouiller dans les poubelles du Maître pour réaliser un montage de ses dessins déchirés, et de lui demander de signer sa réalisation.

On s’attache forcément aux personnages sur lesquels on écrit et qui occupent pendant deux ans une grande partie de vos soirées. Tilda voulait faire rêver. N’est-ce pas une ambition louable ?

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© Lise Cormery
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Photo de couverture : « L’Ange rouge » © René Château Vidéo

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