Conscient du danger, Ulysse souhaite tout de même écouter le chant des sirènes, ces femmes-oiseaux à la voix ensorcelante. Le roi d’Ithaque demande à son équipage de se boucher les oreilles et de l’attacher au mat. Bouleversé par l’émotion, Ulysse ne sort pas indemne de cet étrange concert.

Le chant lyrique fascine par sa beauté. La voix se transforme, s’intensifie pour raconter une histoire. Musique se mêle au charme, à la séduction et au désespoir. Ainsi, la magie apparaît…

Sophie Arama est chanteuse d’opéra, danseuse, actrice. Elle conjugue les talents pour donner le meilleur de soi. La voix et le geste se mettent en scène pour à nouveau fasciner Ulysse.

Entretien avec Sophie Arama, artiste pluridisciplinaire.

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Vous êtes actrice et chanteuse lyrique. L’art est selon vous multiple ?

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La sensibilité artistique l’est en effet. Une chanteuse d’opéra est aussi une comédienne. Une comédienne peut aussi se mettre à chanter ou à danser.

La pluridisciplinarité s’est imposée à moi dès mon plus jeune âge. J’ai toujours été très attirée par les pratiques artistiques, mais aussi par le sport : j’ai notamment fait de la gymnastique artistique. Par la suite, je me suis tournée vers le théâtre, en suivant des cours au Cours Florent. Dans cette équation, il y avait aussi ce voisin qui habitait juste au-dessus de chez mes parents et qui était professeur de chant. Depuis l’enfance, j’entendais les vocalises de ses élèves, de l’âge de six ans jusqu’à mes quinze ou seize ans, lorsque j’ai finalement décidé d’aller le voir. Nous entendions ces vocalises et nous nous amusions à les imiter, parfois même à nous en moquer, tant ces voix nous semblaient étranges.

Un jour, mes parents ont réalisé qu’il était professeur de chant. À ce moment-là, alors que je faisais du théâtre, je suis allée le rencontrer. Tout m’est apparu comme une révélation. Il y avait là tout ce qui me parlait profondément, le rapport au corps, d’abord, car le chant lyrique est une pratique extrêmement physique, puis la découverte du son lui-même. Lors de ce premier cours, ce professeur m’a proposé d’écouter l’une de ses élèves, une soprano dramatique à la voix magnifique. J’ai pu l’entendre dans un espace assez intime, et cette expérience m’a profondément bouleversée. J’ai été littéralement traversée par les vibrations, saisie par la puissance et la présence du son.

Aux premières vocalises et avec une grande évidence j’ai ressenti littéralement que j’avais trouvé ma voix.

Avant cela, je dessinais beaucoup, j’avais intégré un atelier de dessin et recopiais des portraits. Mais au moment où j’ai commencé à chanter, j’ai immédiatement commencé à explorer la relation musique/peinture. Lorsque je chantais, je percevais des formes, des couleurs, des volumes, comme une synesthète. J’ai alors ressenti le besoin de retranscrire ces sensations en peinture.

L’art est par essence profondément multiple. J’ai du mal à concevoir qu’un artiste ne puisse pas être inspiré par une autre forme d’art. Il n’est d’ailleurs pas rare de rencontrer des comédiens qui chantent, des chanteurs qui jouent, ou encore des artistes qui explorent.

Un artiste se nourrit de la création dans toute sa diversité et se laisse inspirer par elle dans toute son ampleur. Créer demande souvent de puiser dans une palette de sensibilités, de langages et de talents multiples. C’est précisément cette richesse qui permet d’aller au bout d’une intention et de donner pleinement corps à une œuvre… à sa vision.
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Chanter est-ce aussi incarner un personnage ?
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La maîtrise du chant prend des années mais il est également évident qu’il faut en plus jouer un personnage. Incarner permet un dialogue entre le compositeur et le public. J’ai abandonné le Cours Florent pour le chant lyrique. Pourtant, j’ai eu le besoin plus tard de reprendre des études de théâtre afin de trouver ce qui allait me donner plus de liberté dans mon interprétation, plus de justesse.

L’opéra est intrinsèquement lié au jeu d’acteur, à l’interprétation d’un personnage et d’un rôle. Au bout du compte, nous sommes là pour raconter une histoire, pour incarner un personnage plus ou moins proche de nous.

Le compositeur lui-même, lorsqu’il écrit un opéra, cherche avant tout à raconter une histoire et à donner vie à des personnages. Lorsque nous entrons pleinement dans cette incarnation, de nombreuses difficultés techniques vocales semblent s’effacer, parce qu’elles trouvent alors leur sens dans le caractère du personnage lui-même. La technique n’est plus dissociée de l’interprétation et devient le prolongement naturel de l’intention dramatique.
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Chaque concerto, opéra nécessite-t-il des recherches, un temps, une concentration unique ?

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Le répertoire classique appartient au présent. C’est un art bien vivant. La technicité peut masquer cet aspect. Quand Mozart composait, il s’amusait de parler de son temps. L’opéra offre une multitude d’émotions. Je m’en nourrie. Le son raconte une histoire.

Lorsque je travaille une partition ou un opéra, j’ai toujours à l’esprit que chaque œuvre appartient aussi à une époque. Il me semble essentiel de faire des recherches sur le compositeur, mais aussi sur le contexte historique et artistique dans lequel l’œuvre a été créée.

Chaque période possède ses propres codes stylistiques et esthétique qui engendre une manière particulière de penser le rapport au texte, au son et à la scène. Connaître tout ce contexte est fondamental, cela permet de nourrir l’interprétation, de mieux comprendre les intentions du compositeur et d’aborder l’œuvre avec davantage de justesse et de profondeur.
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Il y a donc un dialogue avec le public ?

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Pour le chant lyrique, la notion de 4ème mur est souvent mentionnée. Dès les répétitions, nous pouvons l’envisager. Pourtant, sur scène, nous ressentons aussi les vibrations de la salle. C’est comme une méditation collective. Les artistes transmettent des émotions. Par conséquent, le dialogue est ouvert. Le public peut alors être accueillant ou fermé. Nous construisons ensemble un moment.

Le public est un élément essentiel dans la création artistique. Sans lui, rien n’est tout à fait possible. Par sa seule présence, il nous donne l’élan, et d’une certaine manière l’autorisation, de continuer à créer. Chaque personne reçoit entend regarde à sa manière, elle comprend, l’interprète et la ressent selon sa propre sensibilité, son histoire, son expérience, ou même selon ce qu’elle a vécu au cours de la journée.

Le rôle du public est immense dans le processus artistique. C’est lui qui donne à l’œuvre son ampleur, sa résonance et cette part de magie si particulière. Il lui offre un écho profondément poétique et permet à la création de prendre pleinement vie.
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Quelle fut l’idée initiale d’ALGO RYTHMES – Jeudi 22 mai 2025 – « Le monde selon l’IA » ?

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ALGO RYTHMES est une soirée en collaboration avec Konbini durant laquelle j’ai eu le plaisir de performer au Jeu de Paume. Le Jeu de Paume m’a invité à proposer une performance dans le cadre de l’exposition « Le monde selon l’IA », au sein de l’installation et de la conception artistique de Christian Marclay.

Mon intervention durant l’exposition Le monde selon l’IA, au sein de l’œuvre conçue par Christian Marclay, est née d’une envie : mettre l’opéra à l’épreuve de l’intelligence artificielle. J’ai donc intitulé cette performance L’opéra à l’épreuve de l’IA.

Je trouvais particulièrement intéressant de faire dialoguer un répertoire classique avec cet instrument tout à fait singulier imaginé par Christian Marclay : un dispositif capable de générer en temps réel des images et des sons à partir d’un algorithme conçu par l’artiste, nourri par des milliers d’images collectées sur Snapchat.

Cette rencontre entre la tradition lyrique et cet environnement technologique ouvrait un espace d’expérimentation inédit, où la voix de l’opéra entrait en résonance avec une machine produisant ses propres associations visuelles et sonores.
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Avez-vous un rituel avant d’entrer sur scène ?

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Le doute et même la peur nous accompagnent avant la performance. Des douleurs et des tocs apparaissent. Avec le temps, tout s’est adouci. Je fais en sorte d’être dans les meilleures conditions possibles mais sur scène, vous ne pouvez pas tout contrôler. Je m’adapte aux situations.   

Malgré tout mon rituel avant d’entrer en scène consiste à tenter de faire les choses avec calme. Lorsque c’est possible, j’essaie de m’offrir des journées très lentes, où je prends le temps d’éveiller ma voix et mon corps avec douceur.

J’aime aussi m’entourer de mes lectures favorites et de mes sources d’inspirations.  Je relis notamment certains extraits de « Du spirituel dans l’art », en particulier sur la peinture, de Vassily Kandinsky. Ce sont des textes qui font sens pour moi, qui m’accompagnent et viennent nourrir ma présence ainsi que mon imaginaire avant la performance.
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Vous jouez Lorie dans « Dieu, Ma Mère et Sylvie Vartan » (2025). Est-ce le début d’une aventure cinématographique ?
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Interpréter Lorie dans Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan et incarner la fille de Roland Perez qui était joué par Jonathan Cohen a été pour moi un très grand bonheur.

Le synopsis de ce film est fortement inspiré d’une histoire vraie et m’a profondément bouleversée. En tant que mère, il est difficile de ne pas être chamboulée et inspirée par ce parcours, et tout particulièrement par celui de la mère de Roland Perez, magnifiquement interprétée par Leïla Bekhti.

Je suis moi-même de confession juive, et cela a fait naître en moi de nombreux échos très forts entre cette histoire et mon propre parcours personnel. Il y avait quelque chose de profondément familier dans cette trajectoire, dans cette manière de transmettre, d’aimer et de porter les siens, qui m’a touchée de façon très intime.

Je me suis toujours vue comme comédienne. Avec une aussi belle expérience, j’espère pouvoir continuer à jouer dans d’autres films. Sur scène, les codes sont différents et la pression est plus importante. Face à la caméra, vous pouvez rester vous-même. Ce fut également un plaisir de travailler avec une équipe de techniciens et acteurs. 

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Que souhaitez-vous à présent ?

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J’ai le projet de créer davantage de liens entre le chant lyrique et l’art contemporain. Je veux prouver que le répertoire classique peut s’avérer actuel. Les arts peuvent se compléter.

J’aimerais incarner une chanteuse d’opéra au cinéma. Le parcours d’un artiste est passionnant à raconter. Il y a des échecs mais aussi des victoires. Tout est intéressant.

Ce qui me semble particulièrement intéressant dans un parcours artistique, c’est qu’il ressemble finalement à n’importe quel chemin de vie. Il y a des difficultés, des déceptions, mais aussi des victoires.

Le tout peut parfois sembler chaotique, voire même difficile ou laid. Pourtant, la beauté se trouve partout. Même dans les moments les plus tristes, les plus dépouillés de beauté apparente, il est possible de percevoir une forme de poésie, une lumière discrète qui affleure malgré tout.

L’essentiel, pour moi, est de continuer à avancer, de garder le mouvement, de faire confiance à son instinct et d’écouter cette petite voix intérieure qui nous guide et nous ramène à ce qui est juste.

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