Inspiré d’un conte romantique de Wilhelm Hauff choisi par le chef d’orchestre allemand Matthias Pintscher, le livret du poète et pianiste Daniel Arkadij Gerzenberg se présente comme une (grande) fable. Empreint de l’atmosphère mystérieuse de la Forêt-Noire, « Nuit sans aube » se déroule à la façon d’un songe.

Tout en suggestion, comme seul l’opéra peut le faire (et oui Thimothée Chalamet!), il traite de la place du trauma et des croyances dans la vie, et de notre rapport à la nature, entre aliénation et mysticisme.

James Darrah Black a quitté la Californie pour mettre en scène « Nuit sans aube » à l’Opéra comique de Paris du 11 au 17 mars 2026. Au milieu du chaos, la magie perdure et sublime les personnages.

Entretien avec James Darrah Black, metteur en scène « illusionniste ».

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Le chant a-t-il une part de magie sur scène ?

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Même si tout le monde n’a pas ce sentiment, moi je le pense. Nous avons tous une voix unique – à l’opéra, c’est le seul véritable instrument biologique qu’aucune autre personne ne peut reproduire à l’identique.

La voix d’un chanteur est en effet unique en son genre et j’aime travailler avec des artistes qui sont aussi acteurs. J’arrive à percevoir la couleur et le timbre de leur voix. Ces artistes donnent une profondeur et une résonance sonore (au sens propre !) à leur propre rôle.

Ils sont capables de transformer une infime partie de leur constitution biologique en un son qui porte. Leur voix peut mettre aller au-dessus de grands ensembles orchestraux et d’instruments de musique.  J’y vois un caractère mythologique et ancestral.

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Le décor est rempli toujours de détails. Les accessoires racontent-ils aussi des histoires ?

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© Bernd Uhlig

Pour mon équipe, l’objectif est de toujours « montrer quelque chose de nouveau ». Dès le début du projet, Matthias [Pintscher], le compositeur et chef d’orchestre, voulait explorer de longs paysages sonores ainsi que des environnements complexes. « Nuit sans aube » repose sans cesse sur une tension psychologique quasi-opératique.

Le décor et les accessoires sont donc conçus pour susciter des émotions. Ils doivent être omniprésents, voire pesants… Ils sont à l’image de nos pensées cycliques, de nos obsessions, de nos réactions traumatiques.

Même si « Nuit sans aube » comporte peu d’accessoires, je voulais que ces derniers fassent ressentir des émotions. Changer constamment de décor et multiplier les éléments décoratifs ne correspondait pas à l’énergie que je percevais dans la partition. J’ai par conséquent opté pour une approche plus linéaire et cinématographique. L’Opéra comique de Paris est non seulement magnifique, mais il permet aussi d’ajouter des nuances spectaculaires dans le jeu des acteurs. En outre, les détails sont visibles par le public.

Nous n’avons pas conçu d’immenses murs de théâtre – tout est compressé – Il y a l’illusion d’un cadre de film 16:9 à l’horizontal.
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Les cadavres de loups sur scène symbolisent-ils un combat contre la Nature ?

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Le loup fait partie intégrante du récit du livret. « Nuit sans aube » est une histoire inquiétante. Elle est racontée par une force dangereuse, énigmatique et surnaturelle. Nous avons donc imaginé une nature anéantie.

Les loups symbolisent entre autres la violence, le traumatisme et l’exploitation de la nature à des fins mercantiles. Je pourrais en dire plus mais je ne veux pas gâcher la surprise. Je veux laisser le soin au spectateur d’interpréter cette mise en scène.
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© Bernd Uhlig
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L’Homme est-il le véritable grand méchant loup ?

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Je ne le crois pas. « Nuit sans aube » évoque avant tout d’un système : le capitalisme à son stade ultime. Des hommes ont choisi l’inégalité comme arme de pouvoir. Je ne fais qu’aborder ce sujet.

Pourtant, j’aime penser que chaque être humain, lorsqu’il est nourri, aimé et reconnu, est capable d’utiliser à la fois sa tête et son cœur.
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Quel est le rôle de la vidéo sur la scène de « Nuit sans aube » ?

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La vidéaste Hana Kim est une artiste de génie… elle compose à la fois la subtilité et une harmonie visuelle. Son travail a toujours consisté à amplifier le récit sans éclipser la musique.

Dans « Nuit sans Aube », Hana a réussi un travail de conception vidéo qui amplifie, manipule et déforme le parcours psychologique de Peter, le personnage principal.
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L’univers de la peinture vous inspire ?

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Je pourrais m’étendre longuement sur la peinture, mais sachez que j’ai eu un magnifique labrador noir nommé Twombly. Cela peut donner vous donner une idée de mes goûts pour la peinture…

Mon mari et moi-même adorons le travail du peintre Alex Chaves. Il vit à Los Angeles, et ses œuvres ornent les murs de notre maison.

Je dirais que la peinture m’inspire surtout dans ma vie privée. Cette inspiration se répercute ensuite sur mon travail. Cependant, ce n’est pas dans mes habitudes de m’inspirer du travail d’autrui.
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© Bernd Uhlig
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« Nuit sans aube » (Das Kalte Herz) est un conte de fées de Wilhelm Hauff, paru en 1837. Comment adapter ce récit ancien en un cauchemar moderne ?
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Matthias serait plus à même de répondre à cette question : c’est lui qui a choisi l’œuvre, et le livret était déjà écrit et finalisé avant mon arrivée.

En tant que metteur en scène, je peux dire que j’ai rapidement compris que « Nuit sans aube » n’était pas adaptation. C’est autre chose. Cette œuvre s’inspire certes en partie du conte de Hauff mais Matthias a composé et a donné naissance à une œuvre qui prend une forme différente et qui se révèle à la fois passionnante, méditative et évocatrice. « Nuit sans aube » est certes un opéra inédit mais il fait également appel à nos connaissances.
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© Bernd Uhlig
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La plupart des personnages de « Nuit sans aube » sont des femmes. Cela permet-il une ambiance particulière autour de Peter, le personnage principal ?
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Je voulais éviter un énième opéra où la femme meurt sans avoir la moindre influence. Je perçois cet opéra comme l’histoire d’une mère et de son fils. Ainsi, la mère, avec ses multiples facettes, résonne presque comme un écho à d’autres femmes mystérieuses présentes sur scène.

Tout au long de ma vie, j’ai moi-même été marqué par des femmes fortes et singulières tout au long et je pense que je ne suis pas une exception. Je souhaitais explorer cette idée à travers le parcours de Peter et l’œuvre elle-même.
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Paris occupe-t-elle une place particulière dans votre cœur ?

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C’est le séjour le plus long que j’aie jamais passé à Paris. Le printemps est déjà là et c’est magnifique ! Ce que j’ai préféré, c’est découvrir le talent et la vie des figurants, danseurs et artistes, ainsi que celle de l’équipe technique et des talentueux artisans du L’Opéra comique.

Ce lieu un endroit fantastique pour faire ensemble de l’art. J’ai pu également découvrir le quartier. C’est une autre belle facette de Paris.
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© Bernd Uhlig

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Photo de couverture : © Bernd Uhlig

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