Sans connaître véritablement les raisons, nous éprouvons un grand plaisir à entrer dans une salle de cinéma. Pendant au moins 1H30, nos yeux sont rivés sur un grand écran. La magie opère ainsi.

Le cinéma est à la fois un refuge, une mémoire et même un territoire des rêves.

Ayant puisé dans ses souvenirs d’enfance irlandaise, le réalisateur David Gleeson livre un film poignant, « Once Upon a Time in a Cinema » (2026). Présenté lors du Festival de cinéma britannique et irlandais de Dinard, le long métrage nous invite à s’interroger lorsque les images deviennent des émotions et que les salles obscures portent les traces de nos vies.

Entretien avec David Gleeson, réalisateur des beaux instants.

.
.
.
.

Votre histoire avec le cinéma a-t-elle commencé dans une vieille salle irlandaise ? Et quel était le film ?

.
.
.
.

J’ai en effet grandi dans une famille de propriétaires de cinémas. Mon grand-père a ouvert au début des années 40 une salle dans la petite ville de Cappamore, dans le comté de Limerick (sud-ouest de l’Irlande). C’était un entrepreneur qui avait toujours de grandes idées. Il tenait à l’époque une sellerie — l’un des 3 établissements de ce type en ville. Les selliers étant, en quelque sorte, les “mécaniciens automobiles” à ce moment-là.

Dans les années 1930, lors de l’électrification de la paroisse, une grosse équipe d’ingénieurs allemands de chez Siemens sont arrivés en ville. Ils ont installé des baraquements pour loger les ouvriers, avant de poursuivre leur chantier dans la paroisse voisine. Mon grand-père a racheté l’un de ces baraquements, qu’il louait une fois par mois à un exploitant de cinéma itinérant nommé “Billy Walsh’s Talkies”.

Véritable homme de spectacle, Billy Walsh arrivait en ville sur un tracteur tirant une remorque chargée de bobines de films. Il utilisait le tracteur comme générateur afin d’alimenter un vieux projecteur et proposait une soirée composée de courts-métrages (Charlie Chaplin, « Les Petites Canailles », etc.), avant de repartir vers la ville suivante.

© A Contra Corriente

En voyant les recettes générées par ces projections itinérantes, mon grand-père s’est dit : « Tiens, il y a de l’argent à se faire dans le cinéma ! ». Il a donc décidé d’ouvrir sa propre salle.

Toutefois, comme il se laissait facilement distraire, mon grand-père s’est vite désintéressé de l’affaire. Mon père a donc dû quitter l’école à 14 ans pour reprendre l’activité. Au cours des quatre décennies suivantes, il a ouvert 3 autres cinémas.
Mon père a pris sa retraite en 2020, vendant l’entreprise une semaine seulement avant l’arrivée du COVID. Une semaine plus tard, il n’aurait même plus pu la donner. Il a passé 79 années ininterrompues dans le milieu du cinéma, présent dans le hall 5 soirs par semaine, 52 semaines par an. Sans jamais prendre de vacances, mon père a sans doute connu la plus longue carrière au monde dans ce secteur.

L’un des derniers films qu’il a vus avant de disparaître, à l’âge de 90 ans, fut “A Star Is Born” (2018) de Bradley Cooper. Il a fait remarquer, à cette occasion, qu’il était peut-être la seule personne encore en vie à avoir vu, au cinéma et lors de leur sortie respective, les cinq versions de “A Star Is Born” — la première étant “What Price Hollywood” (1936).

Mon père vouait un amour sincère au cinéma, sous toutes ses forms. Ses goûts n’ont jamais cessé d’évoluer. Son film préféré était “L’Homme des vallées perdues” (1953), son acteur favori, John Wayne, et, au moment de sa mort, son réalisateur de prédilection était Quentin Tarantino. Le personnage principal de “Once Upon a Time in a Cinema” est, tout naturellement, inspiré de mon père.

Issu d’une fratrie de sept enfants, nous avons tous travaillé dans le milieu du cinéma, et ce, dès que nous avons su parler. Dire que j’ai grandi dans une salle de cinéma n’a donc rien d’exagéré.

Enfant, mes professeurs me répétaient souvent que j’avais une belle plume et que je pourrais sûrement devenir écrivain. Cependant, l’écriture est un exercice difficile — que je perçois toujours comme une corvée —, et cela ne m’attirait guère à l’époque. Puis, à 14 ans, j’ai découvert “Autant en emporte le vent” (1939) dans le cinéma de mon père. Ce fut une véritable révélation : le souffle épique, les personnages, les couleurs, les mouvements de caméra, la musique de Max Steiner… Je suis sorti de la salle sur un petit nuage, réalisant que je pouvais conjuguer ce pour quoi on me disait doué avec ce que j’aimais par-dessus tout. Comme frappé par la foudre, j’ai compris, sur l’instant, que je voulais devenir réalisateur.

Mais, dans l’Irlande des années 80, il n’existait ni industrie cinématographique ni école de cinéma. Aucune voie ne s’offrait donc à moi pour concrétiser ce rêve.

Après avoir exercé des métiers très variés — notamment 5 années dans l’industrie pétrolière en mer du Nord et 2 années dans le cercle polaire arctique —, je n’ai jamais perdu de vue mon objectif. Il m’a fallu attendre la trentaine bien entamée, mais j’ai fini par signer mon premier long métrage, “Cowboys & Angels” (2003).

Avoir enfin réalisé mon rêve — écrire et réaliser un long métrage — a été une expérience si gratifiante que j’aurais pu, en toute sérénité, m’arrêter là. Heureusement, l’industrie m’a offert la possibilité de poursuivre.
.
.
.
.

L’histoire se déroule en 1984 – pourquoi cette année revient-elle si souvent au cinéma selon vous ?

.
.
.
.

Parce que les années 1980 ont constitué la dernière décennie durant laquelle les cinémas familiaux, dans les petites villes, sont restés viables. Sans que nous le sachions à l’époque, c’était la dernière période avant que la logique des grands groupes ne s’empare véritablement du secteur.

Dans les années 80, il était possible de programmer une nouveauté pendant 5 soirées à 20 heures, voire parfois seulement 2 soirées, ce qui laissait la place à d’autres films lors des séances tardives, des matinées, ou encore des doubles programmes le samedi ou le dimanche soir – une pratique courante chez nous.

Ce modèle de distribution a basculé dans les années 90, lorsque les distributeurs ont imposé que toute nouveauté soit projetée à chaque séance, et ce, pendant au moins 2 semaines. Cette exigence a rendu bon nombre de cinémas de petite ville non rentables.

C’était aussi la dernière décennie où a existé ce type de public : un public qui transcendait les catégories démographiques, des spectateurs qui se rendaient au cinéma certains soirs, peu importe le film à l’affiche. Il arrivait souvent que des clients achètent leur billet et demandent, au moment d’entrer : « C’est quoi comme film ? ». J’ai toujours trouvé cela très amusant.

Mais le cinéma était bien plus qu’un simple lieu de projection. C’était un véritable carrefour pour la ville, où les clients filaient tout droit du pub vers la salle obscure. Puis, dans les années 90, les multiplexes ont fait leur apparition. Conjugués à l’essor de la vidéo et du divertissement à domicile, ils ont bouleversé toute l’industrie. Jusque-là, on pouvait toujours intégrer un vieux film à une double séance, mais avec l’arrivée de la VHS, ce n’était plus possible : tous ces classiques populaires étaient désormais disponibles à la location, juste à côté, dans le vidéo-club du coin.

© A Contra Corriente

À l’époque, je craignais que ce ne soit la fin des cinemas mais mon père m’a expliqué que ce secteur avait, en réalité, toujours connu des crises. En Irlande, croyez-le ou non, la première menace a été l’arrivée de la radio. La radio existait depuis les années 30, mais c’est dans les années 40 qu’elle s’est généralisée dans les foyers. Ce fut donc la première menace. Puis est venue l’époque des salles de bal, avec l’ouverture du « Star Ballroom » juste en face du cinéma, à Cappamore. Ensuite, l’arrivée de la télévision a provoqué une crise majeure, suivie par l’apparition de la télévision en couleur. Par la suite, le développement des « pub lounges » — des espaces plus confortables que les bars traditionnels — a constitué une nouvelle menace sérieuse. Puis est arrivée la vidéo, suivie du DVD, et ainsi de suite. Aujourd’hui, nous en sommes au streaming.

Situer le film en 1984, au moment de l’émergence de la vidéo, était donc un moyen très parlant d’illustrer cette idée d’une industrie qui a toujours été en crise, mais qui, pourtant, parvient toujours à survivre. Par ailleurs, les années 80 correspondent à la période durant laquelle j’ai travaillé en permanence dans le milieu du cinéma. C’était donc une époque que je pouvais dépeindre avec une grande aisance.
.
.
.
.

Aviez-vous l’intention d’aborder Limerick sous un angle fantastique ?

.
.
.
.

Bien que nous ayons en effet tourné à Limerick, le film ne s’y déroule pas vraiment. Dans le film, je ne précise jamais le lieu, car je tenais à ce qu’il reste indéfini. Si nous avons choisi la ville de Limerick, c’est tout simplement parce que c’est là que nous avons déniché le cinéma idéal. Après avoir cherché un lieu de tournage aux quatre coins de l’Irlande, nous sommes tombés, par pur hasard, sur le Royal Cinema — aujourd’hui désaffecté — dans ma ville natale. Construit dans les années 1850 en tant que théâtre, il a accueilli sur sa scène des personnalités comme Oscar Wilde et P.T. Barnum. Dans les années 1920, il a été transformé en cinéma, avant de fermer définitivement ses portes en 1986. Par la suite, le lieu est devenu une salle de concert où le groupe mondialement connu The Cranberries (originaire de Limerick) a donné ses premiers concerts.

Lorsque nous sommes entrés pour la première fois, les lieux étaient dans un état de délabrement total. Nous avons consacré une part importante de notre budget à sa restauration, mais c’était un investissement judicieux. Avec ses éléments d’époque de style Art déco, c’est un cinéma magnifique. Le maire de Limerick est d’ailleurs déterminé à le rouvrir en tant que salle de cinéma et centre culturel.

Je suis très fier d’avoir contribué à ce projet. Enfant, j’allais voir des films au Royal. Y tourner un long-métrage est quelque chose dont je n’aurais même pas osé rêver à l’époque.
.
.
.
.

Aimez-vous manger des frites en regardant un film ?

.
.
.
.

Non. C’est formellement interdit (rires) ! Mon père avait même affiché un grand panneau : « Interdiction de manger des frites ». Cette consigne a d’ailleurs fini par devenir une réplique dans le film.
.
.
.
.

Préférez-vous toujours aller au cinéma pour voir des films ?

.
.
.
.

Absolument. Chez moi, je n’arrive pas à me concentrer sur un film — j’ai 4 enfants, et je remarque aussi qu’avec l’âge, je me laisse distraire beaucoup plus facilement. Alors, je vais au cinéma en permanence. Ayant grandi dans ce milieu, c’est là que je me sens le plus chez moi. Être assis dans une salle de cinéma me donne un sentiment de force ; c’est là que je parviens le mieux à réfléchir. Ce sont mes cathédrales, mes dômes de solitude, mes lieux de réflexion.

Je n’ai jamais fréquenté d’école de cinéma. J’ai appris en regardant des films. Visionner le même film 15  fois constitue la meilleure des formations, l’école de cinéma par excellence. Et il n’est même pas nécessaire qu’il s’agisse d’un bon film.

On peut apprendre tout autant en regardant des films médiocres — et, Dieu sait si j’en ai vu, des films vraiment mauvais…

À l’inverse, j’ai aussi eu la chance de découvrir les plus grands chefs-d’œuvre du cinéma. Avoir pu vivre tout cela au sein des salles exploitées par ma propre famille a été un véritable cadeau. Aujourd’hui, j’ai l’opportunité de partager une partie de ce vécu à travers « Once Upon a Time in a Cinema » est une chose tout à fait merveilleuse.

Toute personne qui a déjà fréquenté les salles obscures se reconnaîtra dans ce film. Partout où il a été projeté, nous avons reçu un accueil chaleureux – quelles que soient la langue ou la nationalité des spectateurs.
.
.
.
.

© A Contra Corriente
.
.
.
.

Photo de couverture : © A Contra Corriente

PARTAGER