Echo voire reflet de nos propres sociétés, le genre science-fiction fascine autant qu’il terrifie. Depuis George Orwell et son chef d’oeuvre « 1984 », la littérature et le cinéma traitent du futur afin de mieux évoquer le présent et ses bouleversements.

Maria Martinez Bayona est une réalisatrice brillante et surprenante. Son premier film « The End of it » (202) a su captiver le public lors du Festival de Cannes et au Festival de cinéma britannique et irlandais de Dinard. Entourée d’un casting impeccable (Rebecca Hall, Noomi Rapace, Gael Garcia Bernal ou encore Beanie Feldstein), la metteuse en scène espagnole a su traiter du sujet de la mort en nous questionnant sur les progrès des sciences et notre irrésistible désir de prolonger la vie. A l’âge de 250 ans, les choix de Claire, la personnage principale, ont des conséquences qui peuvent devenir des angoisses.

Entretien dinardais avec Maria Martinez Bayona, réalisatrice du futur.

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Selon vous, que révèle la science-fiction au sujet de nos peurs et de nos désirs ?
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© Eye to Eye Pictures

Je crois que la science-fiction est un excellent moyen pour réfléchir à la société dans son ensemble, et plus particulièrement à ses propres structures. Elle nous permet d’aborder ces questions avec une certaine distance, un peu comme si nous nous regardions dans un miroir : nous pouvons alors nous étudier, réfléchir à ce que nous sommes aujourd’hui, à la direction que nous prenons et à ce que tout cela signifie.

A mon sens, la science-fiction est un très bon moyen de méditer sur les préoccupations ou les problèmes propres à notre contexte actuel et d’en explorer les conséquences.

En tant qu’œuvre de science-fiction, « The End of It » tente précisément cela : parler de nous, ici et maintenant, en projetant ce vers quoi nous pourrions nous diriger. Bon nombre des éléments dépeints  dans le film ne se situent pas dans un futur très lointain. Ils se produisent déjà sous nos yeux.

Nous sommes d’ores et déjà obsédés par la prolongation de la vie et de la jeunesse — des objectifs sur lesquels notre société concentre ses efforts. Mais que se passera-t-il une fois que nous y serons parvenus ?
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Avec « The End of It », avez-vous cherché à raconter l’histoire d’un “beau cauchemar” ?

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Oui. Lorsque j’ai commencé à réfléchir à ce qui arriverait si nous pouvions prolonger indéfiniment notre existence, tout en conservant une excellente qualité de vie, ma première réaction a été : « Oh, voilà qui constituerait une vie magnifique ! »

J’aurais même aimé faire partie d’une telle société. Mais plus on y réfléchit, plus cette idée se transforme en une sorte de cauchemar : en l’absence de toute progression, de tout changement ou de toute source d’inspiration, on finit, au fond, par se sentir comme pris au piège.

Parallèlement, l’idée de mourir est profondément effrayante. Cela place Claire, le personnage principal, dans une situation complexe, au cœur d’une contradiction : elle a pris la décision de mourir, mais, au moment fatidique, elle devra bel et bien faire face à cette réalité.
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Quelle est la portée internationale du film ? S’agit-il d’un film espagnol qui a réussi à franchir les frontières ?
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C’est un mélange de plusieurs éléments – espagnol, anglais, norvégien… à l’image de mon propre parcours : je suis à la fois Catalane et espagnole. Je vis à Londres et j’ai voyage et travaillé à l’international.

Mon identité est façonnée par toutes ces sensibilités et ces frontières qui s’entremêlent. Je pense donc que “The End of it” en est le reflet. De la même manière, la logique de l’univers construit dans le film est celle d’une société métissée, composée de personnes aux origines et aux accents très variés. J’espère donc que le film réunit tous ces ingrédients.

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Le film est-il aussi un manifeste féministe ?

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Je l’ignore. Ce que je sais, c’est que Claire est une femme qui se réapproprie sa propre voix, qui va à contre-courant des conventions, qui adopte une attitude rebelle et provocatrice. Mais, en même temps, elle est narcissique et égoïste. Claire n’est pas toujours une « bonne » personne. Ses relations avec sa famille sont loin d’être idéales. C’est une femme complexe, une vraie femme, avec ses nombreux défauts et ses contradictions.
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Rebecca Hall a-t-elle su apporter une dimension originale au film ?

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C’est une actrice incroyable. Rebecca a incarné Claire de manière si vivante et instinctive. C’est le genre d’actrice qui explore sans cesse de nouvelles pistes et qui ne craint absolument pas d’aborder des facettes complexes. Rebecca dégage une aura à la fois ancrée et magnétique ; elle ose plonger dans l’obscurité sans pour autant paraître froide. D’une certaine manière, Rebecca a donné vie à une Claire encore plus riche que ce que j’avais pu imaginer.
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© Eye To Eye Pictures

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Craignez-vous le futur ?

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Je crains beaucoup de choses (rires). Je redoute bien des événements qui pourraient frapper l’humanité.

Nous traversons aujourd’hui une crise environnementale, politique et humanitaire majeure. Il est difficile de ne pas éprouver une profonde anxiété et de ne pas peiner à y faire face.

Avec « The End of It », je ne cherche à donner de leçons à personne. Le film est une réflexion sur ce qui nous fait nous sentir vivants et créatifs, sur ce désir de donner un sens à notre existence ou de laisser une trace. Je ne sais pas s’il s’agit d’un avertissement. C’est plutôt un portrait qui explore ces interrogations.

Je crois qu’il est essentiel de réfléchir à notre situation et à notre identité tant que nous sommes ici-bas. C’est ainsi que se façonne le future.

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Souhaitez-vous vieillir, pour profiter encore davantage de la vie ?

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Nous devrions tous accepter les changements physiques et mentaux que nous traversons. Cela fait partie de la vie.

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Il semble que vous vous intéressez, en ce moment, aux sorcières catalanes…

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Oui en eeffet. Je travaille sur plusieurs projets, dont un film d’époque inspiré par des événements survenus dans les Pyrénées catalanes au début du XVIIe siècle. En peu de temps, environ 400 femmes ont été tuées après avoir été accusées de sorcellerie – principalement dans des villages isolés.

Ces massacres n’avaient, contrairement à ce que je pensais, que peu de liens avec la religion ou l’Inquisition. Ils étaient motivés par la peur pure, la superstition et des intérêts personnels au sein de petites communautés. Les gens se désignaient mutuellement du doigt, en ciblant tout particulièrement les femmes. Cet épisode permet de mieux comprendre les origines et les comportements d’une société.
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© Lluis Tudela

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Photo de couverture : © Eye To Eye Pictures

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