Si un jour vous avez la chance de croiser le regard de Pan Nalin, vous y verrez de la passion. Réalisateur de films aussi mystérieux que passionnants tels que « Samsâra » (2001) que « La Dernière séance » (2021), il imagine des histoires qui touchent le monde entier. Pan Nalin est en effet un artiste ouvert sur le monde, attentif à ce qui nous heurte. Les personnages sont à l’image des lieux : beaux car authentiques.
Pan Nalin ne fait que commencer sa carrière de réalisateur. De nouvelles grandes œuvres seront à réaliser.
Entretien avec Pan Nalin, passionné de cinéma et d’humanité.
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« Si tu veux faire un film, tu dois savoir raconter une histoire » : je cite ici une phrase tirée de votre film « La Dernière séance ». Vous considérez-vous comme un conteur ?
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Je me suis toujours perçu avant tout comme un conteur. C’est ensuite que je suis devenu cinéaste. Dès mon plus jeune âge, j’ai aimé les histoires et ce avant même d’en avoir conscience.
Nous sommes d’abord des auditeurs, pas des conteurs. Puis, un jour, on réalise que l’on a aussi des choses à raconter. J’ai le sentiment que l’art de narrer des histoires a toujours fait partie intégrante de ma démarche. Peu importe le support — pellicule 35 mm, numérique, ou demain l’IA, les effets visuels, la réalité virtuelle, le cinéma immersif ou toute autre innovation à venir. Comme dit un personnage dans l’un de mes films : « L’avenir appartient aux conteurs. » J’y crois sincèrement.
A chaque fois que j’ai élargi mes horizons, j’ai eu ce sentiment. Les bons conteurs sont celles et ceux qui accomplissent de grandes choses. Qu’il s’agisse de fabriquer de belles chaussures ou des voitures, l’acheteur est séduit par l’histoire qui les accompagne.
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L’ambiance compte beaucoup pour vous ?
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Certains de mes films ont été réalisés presque sans scénario établi. Pourtant, mon premier long-métrage, « Samsâra », reposait sur une rigueur extrême. Les acteurs ne pouvaient pas bouger d’un centimètre ; tout était minutieusement pensé, du récit au cadrage précis.
Je crois fermement que, dans le cinéma, certaines histoires naissent avec leur propre ADN. Une histoire peut devenir exceptionnelle si elle est traitée d’une certaine manière. Tout vient naturellement, même si le processus de recherche est intense. On jongle avec la lumière, le temps, l’esthétique et la palette de couleurs. J’ai une histoire formidable, mais quelle lumière y associer ? Est-ce une histoire baignée de lumière du jour ? Est-elle très sombre ou très lumineuse ? La question de la conception sonore se pose également. Dois-je privilégier des sonorités plus organiques ?
Depuis mon premier film, je me suis toujours posé ce genre de questions. Pour « Samsâra », nous avions décidé que, pour bien raconter l’histoire, les 30 premières minutes ne devaient comporter aucune touche de vert à l’image. Tashi, le personnage principal, ne regarde qu’une seule feuille verte avant de la jeter. Plus tard, il quitte son monastère de l’Himalaya. Il traverse un lieu très aride, dépourvu d’arbres. Tashi va croiser un premier arbre, puis pénétrer dans le monde du Samsâra — ce monde où il aura des enfants, une femme, des affaires et de l’argent.
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Cela signifie-t-il qu’un cadre peut être considéré comme une peinture en soi ?
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Je le pense oui. Les artistes jouent sur la juxtaposition. Une peinture peut constituer une œuvre majeure et autonome, mais lorsque l’on observe plusieurs toiles ensemble, une émotion différente émerge. En tant que cinéaste, on est dans une réflexion constante. Votre image n’est pas une peinture isolée ; elle doit prendre tout son sens dans une logique de juxtaposition.
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Vous avez grandi dans l’État du Gujarat. Malgré vos nombreux voyages à travers le monde, vos racines influencent-elles encore votre vision des choses ?
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Absolument. Je reste profondément Indien. J’ai grandi à la campagne. Mes parents ne savaient ni lire ni écrire. Ils ignoraient tout du cinéma et des études supérieures. Mon éducation était donc très ancrée dans le terroir. Elle était naturelle, organique, proche de la terre.

Enfant, nous cherchions tous à fuir ce milieu, car nous aspirions à la vie urbaine et à la modernité. Nous rêvions de prendre notre envol, de partir. Aujourd’hui, on prône l’alimentation bio, alors que je la consommais déjà enfant. Même si nous manquions d’argent, nous possédions déjà ce que l’on qualifie aujourd’hui de luxe, voire de grand luxe : des produits naturels.
Cela influence toujours ma perspective lorsque je raconte une histoire. Certaines choses que j’ai apprises, que mes parents m’ont transmises, me reviennent sans cesse à l’esprit. Elles ne me quittent jamais. Enfant, on perçoit le monde différemment : la lumière, la nature, les êtres humains… tout est vu sous un angle unique.
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Est-ce ainsi que vous imaginiez « La Dernière séance » ?
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Ce film est effectivement une sorte de retour, non seulement en Inde, mais aussi vers ma propre jeunesse et mes souvenirs.
Je me demande si ce film relève davantage de la fiction ou de l’autobiographie. La manière dont on recrée les choses — même si l’on a vécu exactement la même situation — fait que, pour moi, il s’agit de fiction.
Votre propre histoire devient une fiction dès l’instant où vous la transposez dans le langage cinématographique. Bien que « La Dernière séance » s’inspire de faits réels, je puise également mon inspiration dans l’œuvre de nombreux grands cinéastes. On réalise à quel point la fiction est proche de la réalité. Lorsque je regarde et re-regarde mes films, je suis parfois surpris par les similitudes. Cela fait partie de votre être. Vous n’en avez pas conscience au moment de la création, mais c’est bel et bien là. Sur le moment, c’est à la fois merveilleux et à la fois effrayant (rires).
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Une magie s’opère avec le grand écran ?
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Les frères Lumière ont en effet inventé une forme de magie. Le cinéma est quelque chose de spectaculaire. Le public — moi y compris — est ému par ce qu’il regarde, il rit. Devant l’écran, nous pouvons même retomber dans l’enfance.
Lors de la première de « La Dernière séance » à New York, le directeur du festival a déclaré que le public devait voir le film plusieurs fois. Puis, avant la projection, j’ai ensuite avec les spectateurs. Puis lorsque le film a commencé, j’ai senti l’énergie changer radicalement. Une énergie que je n’avais connue auparavant.
Je regardais « La Dernière séance » en compagnie du public new-yorkais. Il y avait des Mexicains, des Noirs, des Asiatiques, des jeunes et des moins jeunes : c’était merveilleux. J’étais littéralement transporté de joie. Un dîner était prévu, mais j’ai décidé de l’annuler. Je me suis assis et j’ai regardé le film en entier. C’était une expérience inédite. L’histoire se déroule dans un petit village du Gujarat mais le public américain s’y est senti profondément lié. Ils ont ri, ils ont pleuré.
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Créez-vous des œuvres différentes ou adoptez-vous des méthodes de travail distinctes selon le support ? Je pense notamment au documentaire.
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Cela fait quelque temps que je n’en ai pas fait, car tout l’écosystème a changé, mais j’ai toujours aimé réaliser des documentaires. Avec un tel genre, la seule chose que vous décidez c’est d’allumer ou d’éteindre la caméra. On ne peut pas contrôler le destin, on ignore ce que le personnage va dire, on ne maîtrise ni la lumière ni les décors.
Le documentaire relève d’une magie différente. C’est ensuite que j’écris l’histoire – une fois le tournage terminé.
Tous mes documentaires ont commencé sans scénario. Il y avait seulement une idée.
Pour « Kumbh Mela, sur les rives du fleuve sacré » (2011), je voulais filmer ce pèlerinage hindou où des millions d’Indiens viennent prendre un bain sacré. Arrivé là-bas avec mon équipe, je me suis laissé emporter.
La fiction, bien sûr, est tout l’opposé. On joue littéralement à Dieu. On modifie la lumière, on choisit le destin du personnage. C’est à la fois passionnant et effrayant.
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Le désir est-il le personnage principal de « Samsâra » ?
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Le désir est comme un rêve. Lorsque j’ai écrit l’histoire, je voulais parler du désir et du destin.
Vous pouvez désirer devenir cinéaste mais le destin a peut-être d’autres projets pour vous. Vous voulez épouser telle femme, mais le destin en a peut-être décidé autrement.
« Samsâra » s’est construit principalement autour de ces deux idées. Les parents de Tashi l’ont emmené dans un monastère alors qu’il avait 4 ans. Il n’a pas eu le choix lorsqu’il est devenu moine bouddhiste ; c’est une tradition dans l’Himalaya. C’était le destin de Tashi. Il a grandi, est devenu un disciple émérite et a accompli un exploit hors du commun : le Lossam Dossam, une retraite méditative de trois ans, trois mois, trois semaines, trois jours et trois heures.
Puis, Tashi est tombé amoureux d’une femme. Le désir l’a submergé. C’est un personnage est profondément humain. « Samsâra » était mon premier film et il a connu un immense succès à travers le monde. Miramax l’a distribué dans plus de 100 pays. Honnêtement, je ne savais pas ce qu’était un distributeur au moment de la sortie du film. J’étais encore innocent (rires).
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« Déesses indiennes en colère » (2015) est-il un coup de poing au visage du patriarcat mais aussi de la société indienne ?
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Je voulais faire quelque chose de totalement – opposé à « Samsâra. Pendant des décennies, le cinéma indien grand public a surtout produit des films populaires où les hommes étaient les seuls héros. Je voulais parler de femmes indiennes urbaines. Plus de 250 millions de femmes vivent dans les villes indiennes et pourtant on ne parle jamais d’elles.
Mon équipe et moi avons commencé par interviewer des femmes chefs d’entreprise. Nous avons entendu des histoires formidables. Des détails déchirants ont commencé à émerger, évoquant la souffrance, les viols, les agressions sexuelles. Beaucoup de ces femmes étaient homosexuelles, bien qu’elles fussent mariées et mères de famille. Elles ne pouvaient tout simplement pas révéler au monde leur sexualité. L’homosexualité reste un grand tabou dans la société indienne.
Pendant 2 ans, mon équipe et moi avons agi davantage plus comme des thérapeutes que comme des cinéastes. Des femmes venaient pleurer sur nos épaules. Cela aurait pu faire l’objet d’un documentaire mais nous avons finalement choisi d’imaginer l’histoire de 7 personnages. Cependant, nous n’avons pas écrit de scénario. C’était aux femmes d’être les conteuses- Je n’étais qu’un chef d’orchestre.

Sans scénario, il était très difficile de trouver des financements. De plus, les producteurs disaient que les personnages féminins ne pouvaient pas attirer le public en salles. On refusait de nous financer. Le projet était destiné à être abandonné.
Beaucoup d’amis m’ont rejoint et nous avons mené un vaste processus de casting. L’acteur Dileep Shankar a intégré le projet et a été formidable pour trouver les bonnes actrices.
« Déesses indiennes en colère » a été mon premier film sans scénario mais nous connaissions l’énergie de chaque scène.
Les actrices avaient la totale liberté d’interprétation. La caméra se contentait de les suivre. Les personnages étaient en colère. Elles devaient sans cesse être debout. Cela voulait dire que la caméra devait rester agitée.
Avec « Déesses indiennes en colère », nous avons eu la sensation de réaliser quelque chose de beau et d’organique. C’était comme être en transe.
Amy Maghera incarne Joanna. C’est une actrice à la fois britannique et indienne. Elle ne connaissait personne à Bollywood et son hindi laissait à désirer. Pourtant, Amy est venue avec une énergie incroyable. Son rêve était de devenir actrice. Avec Amy et les autres actrices, les choses se sont mises en place.
Elles ont véritablement porté le film. On peut même dire qu’elles ont crevé l’écran. Lors de la sortie du film en Europe, nous avons loué un grand autocar et avons commencé par l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne, avant de nous envoler pour le Canada. Nous avons découvert que le thème était universel : beaucoup d’Italiennes m’ont par exemple confié que leur propre histoire ressemblait à celles du film.
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Quel rapport entretenez-vous avec le cinéma français ? Souhaitez-vous tourner un film en France ?
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C’est un désir que je nourris depuis longtemps, car je suis venu dans ce pays principalement pour le cinéma.
Après avoir quitté l’Inde, j’ai beaucoup voyagé. Je suis allé à Londres, puis à Hollywood. Mais j’ai fini par arriver à Paris. Certes, Hollywood m’émerveillait, mais pour moi, c’était la capitale du divertissement. Paris, quant à elle, est la capitale du cinéma. Je peux ici voir tous les films qu’il m’était impossible de voir en Inde – y compris les films indiens eux-mêmes. C’est à Paris que j’ai par exemple découvert les œuvres de Satyajit Ray ou de Guru Dutt.
Je souhaite effectivement réaliser un film en France. J’espère que cela fera un jour.
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Quels sont justement vos projets ?
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Je travaille sur un nouveau film. L’histoire se déroule au Japon. Je veux suivre le parcours d’un vagabond. C’est une idée formidable. J’ai besoin de vivre au Japon pour m’imprégner de l’atmosphère juste.
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Photo de couverture : © Brieuc Cudennec







