Habitué des bandes dessinées polar avec des albums comme « Mort aux vaches » ou Les Mystères de la Vème République, François Ravard est comme un poisson dans l’eau avec l’univers de Tardi/Nestor Burma. Après le fantastique « Les Rats de Montsouris » (Editions Casterman – 2020), il renoue avec le détective de Léo Malet en l’invitant chez lui en Bretagne.
« Nestor Burma dans l’Île » (Editions Casterman – Sortie le 16 septembre 2026) est un album soigné et décapant. François Ravard a su adapter et installer une ambiance à la fois colorée et inquiétante. Nestor Burma persiste à penser que la mort d’une vieille connaissance n’est pas aussi naturelle que l’on pense. Les habitants de cette île au large de la côte de granit rose, Men-Bahr, n’ont pas encore tout dit…
Entretien François Ravard, dessinateur de Nestor Burma.
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Le dessin est d’inspiration Tardi, l’écriture est de Léo Malet – Adapter Nestor Burma est-il un exercice périlleux ?
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Je me mets surtout la pression au démarrage, mais une fois lancé, je n’y pense plus !

Lorsque je travaille sur Nestor Burma, j’essaie toujours d’y apporter quelque chose de mon propre univers, même si ce genre de projet impose certaines contraintes. Les personnages principaux, notamment, doivent rester immédiatement reconnaissables, afin que le lecteur puisse les retrouver d’un album à l’autre sans jamais être désorienté.
Dans « Nestor Burma dans l’île », on retrouve d’ailleurs des personnages secondaires que l’on pourrait aisément croiser dans des albums comme « La Faute aux Chinois » (2011), « Mort aux vaches » (2016) ou encore « La Loi des probabilités » (2023). Ce sont des personnages que j’aime dessiner, avec une certaine bonhomie, une présence un peu familière, qui fait aussi partie de mon univers.
Je dirais que Nestor Burma dans l’île est un album que j’ai réalisé avec encore plus de liberté que « Les Rats de Montsouris » (2020). Cette fois, j’ai emmené Burma chez moi, en Bretagne. C’était, d’une certaine manière, une façon de me l’approprier davantage, de faire entrer le personnage dans un territoire qui m’est personnel et familier.
Mais je reste toujours conscient de l’attente du public. Nestor Burma est un personnage aimé, auquel les lecteurs sont attachés, et qu’il faut donc respecter. Chaque nouvel album est attendu, et cette attente crée forcément une forme de responsabilité. Il s’agit pour moi de trouver le juste équilibre entre cette fidélité au personnage et la liberté nécessaire pour continuer à y insuffler quelque chose de personnel.
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Alors que « Les Rats de Montsouris » portait une ambiance sombre, « Nestor Burma dans l’île » marque par son aspect coloré et frais. Est-ce une autre façon pour vous d’aborder le polar ?
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« Les Rats de Montsouris » est en effet une histoire plus sombre. Nestor Burma dans l’île se déroule quelques années plus tard, à la fin des années 60, dans un tout autre contexte, loin de la guerre et des pavés parisiens.
Cela ne veut pas dire pour autant que Burma y coule des jours paisibles : au fil de l’histoire, quelques macchabées viennent tout de même rappeler que l’on est bien dans une aventure de Nestor Burma, malgré le caractère exotique de cette nouvelle escapade.
Il faut aussi se rappeler que « Nestor Burma dans l’île » n’était pas destiné, à l’origine, à être une aventure de Burma. Léo Malet avait écrit cette histoire dans les années 50 et ce n’est que bien plus tard qu’il a décidé de transformer son roman en une enquête de Nestor Burma. Cela explique sans doute en partie les différences de ton et d’atmosphère que l’on peut ressentir avec les autres albums.
On découvre finalement les lieux en même temps que le personnage principal. Et ces lieux ont quelque chose de particulier puisqu’ils sont eux-mêmes fictifs : l’île de Men-Bahr n’a jamais existé. Cela donne à l’ensemble une dimension assez singulière, comme si Burma s’aventurait dans un territoire qui n’appartenait pas tout à fait au réel.
C’est une histoire à part, un peu hors du temps, qui permet aussi d’aborder le personnage sous un autre angle.
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La Bretagne est-elle un personnage central ?
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Absolument. Les décors ont toujours eu une importance particulière dans les albums de Nestor Burma. Ils ne servent pas uniquement à situer l’action : ils racontent aussi une époque, un quartier, une manière de vivre. Ils donnent aux personnages un territoire, une mémoire, une couleur.
Avec Burma, on dessine autant le Paris des années 50-60 que l’intrigue elle-même. C’est un Paris qui a disparu, ou qui ne subsiste plus aujourd’hui que par fragments, et j’aime l’idée de le faire ressurgir dans les cases : une façade, une devanture, une voiture, une enseigne, une silhouette au détour d’une rue… Tous ces détails finissent par composer une atmosphère et donner un grain au récit.
Je crois d’ailleurs que c’est ce que les lecteurs viennent aussi chercher dans ces albums : la sensation d’entrer dans un Paris d’un autre temps, de s’y promener, d’en respirer l’air. Lorsque la scène me le permet, j’essaie donc d’être le plus généreux possible avec les décors, de ne pas me contenter de ce qui est nécessaire à la narration.
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Quelles sont vos inspirations de l’île fictive Men-Bahr ?
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C’est en réalité un mélange de plusieurs endroits, de paysages et de villages différents. Les lecteurs ne reconnaîtront peut-être pas toujours les lieux qui m’ont servi de référence, mais ils pourront sans doute en retrouver certaines traces.

L’île de Bréhat a été ma principale source d’inspiration. Je m’y suis rendu l’an passé pour faire des repérages et surtout pour m’en imprégner. En une seule journée, j’ai parcouru des kilomètres à pied et pris des centaines de photos. Bréhat offre d’ailleurs des visages très différents : au nord, les paysages sont plus arides et agricoles, tandis qu’au sud, la végétation devient plus luxuriante et les résidences plus massives. Je voulais retrouver ce contraste dans l’île de Men-Bahr.
Le travail du coloriste, Philippe de La Fuente, est ensuite venu magnifiquement prolonger cette recherche, en soulignant ces différents paysages par des ambiances très travaillées.
Je me suis également inspiré du bourg de l’île d’Houat, dans le sud de la Bretagne, ou encore de la magnifique poste de Tréguier. Et puis, puisque je vis à Dinard, je tenais à glisser un petit clin d’œil à la Villa des Roches Brunes, qui m’a servi de référence pour la demeure « coquette et massive » d’Éliane Dorset, la Parisienne.
Au fond, Men-Bahr est une île imaginaire, mais elle est faite de fragments de lieux bien réels, de paysages que j’ai parcourus et observés. C’est ce mélange qui lui donne, je l’espère, une certaine crédibilité tout en conservant sa part de mystère.
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Quelle fut la part de Tardi dans « Nestor Burma dans l’île » ?
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Jacques m’a donné une grande liberté créative. Il sait distiller quelques conseils lors de nos échanges, mais il était bien sûr moins regardant sur la documentation, puisque l’histoire se déroule loin de Paris! D’autant plus que sur Men-Bahr, les voitures sont interdites…
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Le personnage d’Eliane Dorset sort-il du lot ?
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C’est elle qui ancre le récit dans les années 60. Femme libre et indépendante, Mme Dorset tranche avec le style désinvolte de Burma, détective vieillissant, presque sur le déclin, en décalage avec son époque. Elle apporte ainsi une touche de modernité bienvenue au récit.
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Y’a-t-il une part de fantastique dans « Nestor Burma dans l’île » ?
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Absolument pas. Même si l’on retrouve le traditionnel cauchemar que Nestor fait toujours, les coups de matraque qu’il reçoit n’ont rien de fantaisiste. Le fait que je me sois inspiré de décors réels renforce d’ailleurs cette impression : on pourrait tout aussi bien être face au récit d’un fait divers ayant réellement existé.
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Nestor Burma peut être aperçu dans votre série des « Mystères de la Vème République ». Dans « Nestor Burma de l’île », peut-on reconnaître le capitaine Haddock ?
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C’est en effet un clin d’œil à Hergé. Un pêcheur qui fait la liaison entre l’île et le continent a en effet des airs de capitaine Haddock!
Pour la couverture, je souhaitais aussi rendre hommage à l’univers de Tintin à travers celle de « L’Île noire » (1938). La villa d’Eliane Dorset aurait remplacé le château. Cependant, le lieu n’est pas aussi important dans l’intrigue ce qui m’a conduit à changer le point de vue, pour n’en faire qu’un élément de décor. Tandis que Tintin est dessiné de dos se dirigeant vers l’île noire, Nestor Burma est présenté sur le bateau de face. Mais il y a malgré tout des similitudes dans la composition de l’image.
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La Galerie Alfred à Dinard expose vos planches jusqu’au 3 octobre 2026. Est-ce une façon d’intégrer pleinement Nestor Burma dans l’ambiance bretonne ?
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Je m’occupe de la galerie avec ma compagne Esthel depuis une dizaine d’années. J’y expose avant tout mes dessins humoristiques. Mais lorsque j’ai pris la décision de réaliser un album de Nestor Burma en Bretagne, il était pour moi hors de question d’exposer mes planches hors de la région. La Galerie Alfred était le lieu idéal. La médiathèque L’Ourse à Dinard a également exposé quelques planches cet été à travers une exposition qui retrace mon parcours de dessinateur.
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Reviendrez-vous aux côtés de Nestor Burma ?
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Ce n’est pas impossible 🙂
C’est un personnage auquel je suis très attaché, même si j’aime alterner les univers en naviguant entre la jeunesse, le polar ou les récits plus intimes. Je ne m’interdis rien et navigue selon mes envies. C’est ainsi que j’ai trouvé une forme d’équilibre dans mon travail qui m’empêche de m’ennuyer et de ne travailler que sur un seul univers.
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Image de couverture : © Casterman







