Et si le vêtement pouvait révéler les tensions, les fragilités, les forces et même nos présences ? Les os et les chairs sont absents et, pourtant, nos tenues absorbent nos formes et donc nos identités.

Jeanne Vicerial, artiste plasticienne, transforme le fil en matière vivante. Le vêtement devient alors sculpture. Il ne se contente plus de couvrir, il occupe telle une armure.

Les œuvres de Jeanne Vicérial deviennent alors des apparitions, des existences, des métamorphoses. Le fil devient peau et la couture devient corps. Le mystère triomphe.

Entretien avec Jeanne Vicerial, artiste des métamorphoses.

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Dès l’adolescence, vous confectionnez des tenues. Vous avez étudié l’artisanat au Lycée Paul Poiret, au London College of Fashion et aux Arts Déco de Paris. Peut-on dire que vous êtes dans une passion permanente de la création elle-même ?

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Oui. J’ai toujours eu le souhait d’inventer autour du corps et du vêtement. Les deux fonctionnent ensemble. Etudier le fonctionnement des muscles m’a notamment permis de concevoir des corps selon les vêtements. Il y a tout un jeu à imaginer.
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© Leslie Moquin – La tiédeur du marbre
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La sensualité des corps est-elle parfois troublante au moment de l’assemblage des sculptures ?

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Il y a des stades dans la création où la matière et la forme prennent le dessus sur la main. Le toucher peut également surprendre.  
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Pensionnaire de la Villa Médicis alors que le Coronavirus envahit le monde. Qu’avez-vous artistiquement retenu de cet instant exceptionnel ? (Quarantaine Vestimentaire – 40 jours de création)
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Je me suis rendue à la Villa Médicis sur les lieux en septembre 2019. J’ai pu rencontrer les autres artistes pensionnaires. On m’a appris davantage sur la sculpture. J’ai juste fait un aller-retour pour soutenir ma thèse en octobre 2019 puis je suis revenue poursuivre ma résidence à la Villa directement après.

Puis l’épidémie a commencé. J’étais confinée au sein d’un monument historique. La solitude m’a permis d’imaginer différemment. J’ai notamment travaillé sur mon propre corps. J’ai pu ainsi incarner mes propres créations. J’y ai également intégré des fleurs du jardin de la villa.

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© Laurent Edeline – Gisante de cœur 2022
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Y’a-t-il une forme d’autoportrait ?

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Oui. D’ailleurs, on sculpte, on imagine dans des moments particuliers de sa propre vie. Cela se reflète dans les œuvres. 
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Vous travaillez parfois sur des pièces qui ne sont plus existantes. Avez-vous parfois l’impression d’être archéologue ?
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Absolument. J’ai pu travailler sur des moulages de pièces en bronze qui n’existent plus. Cela m’a obligée à effectuer des recherches. Ce fut une vraie joie.

Cette année, lors d’une carte blanche à Aix-en-Provence, j’ai récemment pu montrer des œuvres nouvelles mais également anciennes. En sélectionnant, j’ai pu y voir des évolutions et des changements. L’assemblage a été très agréable également. J’aime toutes les phases de la création – de la recherche à l’exposition pour le public. 
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© Laurent Edeline – Vénus ouverte #2

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Percevez-vous vos sculptures comme vivantes ?

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Pour le livre « Jeanne Vicerial » (Editions Flammarion – 2026), la philosophie et écrivaine Claire Marin les a vues comme des actrices. Je crois qu’elle a raison. Selon les lieux, les histoires sont différentes. Par conséquent les sculptures incarnent de nouveaux personnages.
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Il y a aussi la question du toucher.

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Le public peut toucher des échantillons (j’y tiens) mais pas les sculptures. L’installation peut prendre un mois. Par conséquent, on ne peut toucher les sculptures. Je parle également du consentement de ces œuvres. Elles sont comme des gisants – elles dorment. Même si c’est désirable, on ne peut toucher les sculptures.

© Laurent Edeline -Buste n°1 Minerva Celle qui mesure

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Le cinéma et la bande dessinée vous inspirent ?

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J’ai toujours eu un goût pour l’univers de la science-fiction. J’aime particulièrement le travail de Moebius et d’Ugo Bienvenu. Ils mélangent d’ailleurs les genres.
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© Laurent Edeline – Gisante de cœur

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En 2024, au Musée du Vieux Nîmes, vous exposez avec un artiste disparu, Pierre Soulages. Est-ce que ce fut un défi ?
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L’exercice reposait sur un duo posthume. J’ai ressenti beaucoup de pressions. Il a fallu que je m’adapte et que je comprenne l’univers de Pierre Soulages sans mettre de côté mon propre style.

J’avais découvert son travail quand j’étais jeune. C’était fascinant de voir qu’il alliait la matière à de nouveaux mondes.

L’exposition s’intitulait « Avant de voir le jour ». Le sujet était le cycle de la vie. Nîmes est le lieu de la mort de Soulages. J’ai pu également présenter une autre exposition au Musée Soulages à Rodez, ville natale du peintre. Le titre était « Sans attendre la naissance du jour ». Cette nouvelle exposition faisait écho à celle du Musée du Vieux Nîmes.
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Que souhaitez-vous à présent ?

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Après la carte blanche à Aix-en-Provence où j’ai pu présenter les 10 ans de mon parcours et la sortie du livre, j’ai l’impression d’avoir terminé un cycle.

Je continue d’étudier la mythologie. J’aime particulièrement le sujet des sirènes. Je souhaite travailler davantage le bois et la couleur rouge.
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© Joseph Schiano di Lombo – Détail du portrait de Jeanne Vicerial

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Photo de couverture : © Adrien Millot – Détail de Gisante (Amnios) 2022 / Cordes, fils, roses vernies – Travail à la main 197 X 52 X 35cm / Courtoisie de l’artiste et Templon – Paris/Bruxelles/New York

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Remerciements à la Galerie Templon

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