Enchanteur, sombre, merveilleux, magique… Le vocabulaire est bien riche pour décrire le cinéma de Tim Burton. Un adjectif a même été inventé pour désigner sa signature : Burtonien. Il y a en effet une affiliation incontestable avec le gothique. Tim Burton aime les ténèbres et les personnages maudits et loufoques. De « Pee-wee’s Big adventure (1985) à la série TV « Mercredi », le réalisateur américain aime plaire autant au grand public qu’aux fans de cinéma d’auteur.
Ses films sont aujourd’hui perçus comme de véritables contes modernes. Le mot Fin est loin d’être écrit.
Entretien avec Elsa Colombani, critique de cinéma, docteure en lettres modernes et littératures anglophones et autrice du livre « Tim Burton ou le Prométhée gothique » (Editions Playlist Society – 2026).
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En quoi le cinéma de Tim Burton est-il à part ?
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Tim Burton est à la fois une icône et un auteur au cœur de l’industrie cinématographique. Il travaille certes pour les grands studios mais au fil des années, il a su conserver son imaginaire en-dehors de la norme. En cela, Burton est clairement un réalisateur à part. Il ne recherche pas le renouveau mais continue de faire évoluer son propre univers.
Tim Burton est aussi un personnage original du fait de son look très travaillé. Il cultive la différence tout en étant admiré par une multitude de cinéphiles.
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Qu’est-ce qu’un cinéma gothique ?
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Il est difficile de définir le gothique de façon succincte. On peut dire qu’au cinéma il s’agit d’une accumulation de caractéristiques esthétiques où le château occupe une place particulière, avec des paysages tout en verticalité. Les personnages obéissent à une typologie particulière qui s’articule autour de la question du monstrueux, et la trajectoire de ses héros est celle d’une chute morale bien souvent littérale.

Le cinéma gothique puise son inspiration dans la littérature noire et fantastique d’Edgar Allan Poe ou de H.P Lovecraft, mais surtout des grandes œuvres gothiques que sont Dracula de Bram Stoker et Frankenstein de Mary Shelley et qui sont adaptés à Hollywood dès les années 1930. Et puis le cinéma gothique, c’est aussi les films expressionnistes allemands, les productions Hammer, les films giallo italiens… C’est un genre qui ne connaît pas de frontières. C’est d’ailleurs le propre du gothique de travailler à brouiller les frontières.
Le cinéma gothique va insister sur une esthétique très marquée du clair-obscur, une saturation des couleurs, et surtout une accentuation de l’horreur par l’image et le son.
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Qui est Tim Burton, ce dessinateur et animateur ?
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Tout d’abord dessinateur (notamment chez Disney à ses débuts), il va garder tout au long de sa carrière le soin du détail. Ses personnages naissent bien souvent de ses esquisses. Il matérialise ainsi ses histoires. Cet artisanat se reflète dans ses films, Burton prend toujours soin de faire construire ses décors, à quelques exceptions près. On peut citer en exemple la chocolaterie de Willy Wonka dans « Charlie et la Chocolaterie » (2005), ou bien « Sleepy Hollow » (1999) que Burton tourne en studio en Angleterre. Il y fait construire le village pour contrôler de bout en bout l’esthétique de son histoire.
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« Edward aux mains d’argent » (1990) est-il le film le plus autobiographique de Tim Burton ?
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Il y a une part autobiographique de Tim Burton dans chacun de ses films. Mais « Edward aux mains d’argent » est en effet le film fondateur de l’univers burtonien. Les thèmes de la créature, de la perte de l’innocence et de la société corrompue sont posés et resteront fondamentaux. Comme celui des apparences trompeuses, puisque Burton y travaille les couleurs exacerbées comme un maquillage grotesque, ce qui demeurera un trait distinctif tout au long de sa carrière. Mais n’oublions pas que déjà dans « Batman » (1989), Burton posait des éléments clés de son cinéma dans l’antagonisme de Batman et du Joker.
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Pee-Wee, Beetlejuice, le Joker, Dumbo maquillé,… Quelle est la figure du clown dans l’univers burtonien ?
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Chez Burton, elle est ambivalente. Pee-Wee est un adulte qui reste un enfant, davantage une poupée qu’un clown, une sorte de Pinocchio réinventé. Le clown par excellence reste le Joker, un personnage grotesque et drôle, mais aussi très noir, doté d’un sourire forcé. Le clown est un être qui porte un masque. Reste à savoir si ce masque dévoile l’être véritable ou au contraire le dissimule.
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« Batman le défi » (1992) peut-il être vu comme un hommage au film muet ?
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Il s’agit d’un des films les plus sombres de Tim Burton. « Batman le défi » est un hommage à l’expressionisme allemand. Il y a peu de dialogues, beaucoup de non-dits et un usage très fréquent du gros plan. Les personnages ressentent plus qu’ils n’expriment. La musique de Danny Elfman est également très présente et puissante. Beaucoup d’éléments qui le rattachent au cinéma muet. D’autant que le film joue sur une noirceur de l’image particulière dans laquelle on peut voir une nouvelle forme de noir & blanc.
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Admiration et moquerie se mélangent-elles lorsque Tim Burton évoque Ed Wood ?
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Même si « Ed Wood » (1994) a beaucoup d’aspects comiques, je ne pense pas que Burton se moque d’Ed Wood. Il y a au contraire une empathie profonde pour ce jeune réalisateur de série Z. Au fond Burton montre que la qualité du résultat créatif importe peu, ce qui compte c’est le geste créatif qui habite le personnage.
Burton va jusqu’à imaginer une rencontre entre Ed Wood, cinéaste décrié, et Orson Welles, le plus adoré, pour montrer que les deux artistes partagent finalement la même passion pour le cinéma. « Ed Wood » est un hommage à la naïveté et à l’authenticité. Tim Burton se moque rarement de ses personnages principaux. Même dans « Mars Attacks » (1997), certains personnages, notamment celui joué par Pam Grier, sont sauvés de la caricature.
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Lisa Marie, Helena Bonham Carter, Monica Bellucci mais aussi Eva Green ou Jenna Ortega. Les femmes influencent-elles Tim Burton ?
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Même si elles ne sont pas forcément les personnages principaux, les femmes ont un rôle primordial dans les films de Tim Burton. Elles sont souvent le reflet de la pensée du réalisateur ou du moins un point d’empathie fort : Catwoman dans Batman, le défi ; Angélique dans « Dark Shadows » (2012), Jenny dans « Big Fish » (2003), interprétée par Helena Bonham Carter, …
Si certaines actrices ont même été les compagnes du réalisateur, ce n’est pas un hasard. Par fidélité et affection, beaucoup d’acteurs reviennent dans le cinéma de Burton. Il se compose comme Ed Wood une véritable famille de cinéma avec ses acteurs et ses équipes techniques (costumes, décors, musique, …).
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« Big Fish » est-il une exception dans le cinéma de Tim Burton ?
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Il s’agit en effet d’un film atypique. Le public a pu être surpris de voir chez Burton des scènes plus classiques, plus réalistes. C’est une œuvre très personnelle qui traite des relations père-fils, à un moment où Tim Burton est lui-même en train de devenir père, après avoir perdu le sien.
Mais surtout dans « Big Fish », à l’inverse de ses autres films, Edward Bloom est un pur fantasme dans la partie du film où il est interprété par Ewan McGregor : il est admiré de tous, heureux, athlétique, … Dans la partie du film où il est interprété par Albert Finney, on découvre un Edward Bloom beaucoup moins séduisant qui, en préférant son imagination à la réalité, a provoqué des dégâts dans sa relation avec son fils.
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« La Planète des singes » (2001), « Dark Shadows », « Alice au pays des merveilles » (2010), « Sweeney Todd » (2007),… Tim Burton est-il devenu un réalisateur de l’adaptation ?
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Burton a souvent puisé son inspiration dans des œuvres préexistantes et le cinéma hollywoodien. En règle générale, il aime se reposer sur des franchises populaires. Ce qu’on peut reconnaître à Burton c’est que l’adaptation vient toujours se fondre dans son univers à lui, qu’il s’agisse de « La Planète des singes » comme de « Charlie et la chocolaterie ». Les livres qu’il adapte correspondent toujours à sa vision des choses, et le monstrueux y occupe toujours une place prépondérante.
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Qu’est-ce qui vous le plaît le plus dans le cinéma de Tim Burton ?
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Beaucoup de cinéphiles aiment les films du début de la carrière et dénigrent ses dernières réalisations. S’il y a des films (toutes périodes confondues) que j’apprécie moins, j’admire sa capacité à n’avoir jamais changé son univers malgré la pression des studios. Il reste fidèle à ses thèmes de prédilection mais les aborde toujours de façon différente. J’aime cette rigueur et l’évolution de son imaginaire. Même la série Mercredi ou « Beetlejuice Beetlejuice » (2025) restent des œuvres surprenantes qui lui correspondent entièrement.
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