Imaginés il y a des millénaires, les mythes continuent de nous fasciner et de faire écho à nos propres dilemmes. Le cinéma s’en empare afin de mieux nous entraîner dans l’émotion. « Gorgona » (2025) va plus loin puisque le film se déroule dans une Grèce au bord du précipice. Nos sociétés sont détruites de l’intérieur – seuls des groupes d’hommes dirigent d’une main de fer des cités-états. Face à cette violence et ces inégalités, les femmes doivent puiser leurs forces loin très loin – par-delà les mythes.
Avec « Gorgona », la réalisatrice grecque Évi Kalogiropoúlou signe un premier long métrage hypnotique. Malgré le chaos, l’espoir peut ressurgir à travers le fantastique.
Entretien avec Évi Kalogiropoúlou, artiste-Méduse.
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Vous êtes plasticienne et cinéaste mais vous considérez-vous avant tout comme une conteuse ?
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Je ne saurais trop le dire. Je me définirais d’abord comme une artiste c’est-à-dire quelqu’un qui raconte des histoires à travers sa propre vision et son parcours artistique.
Depuis l’enfance, j’ai toujours aimé imaginer des histoires. J’inventais sans cesse des personnages. J’aimais inventer leur mode de vie, ce qu’ils feraient face à telle ou telle situation et comment ils réagiraient. Ainsi, plus que l’art de raconter des histoires en soi, je dirais que c’est la construction des personnages qui m’intéresse.
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Votre mise en scène est très structurée. Utilisez-vous des storyboards ou laissez-vous une place à l’improvisation ?
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Je ne travaille généralement pas avec des storyboards. Je m’appuie plutôt sur un dépouillement détaillé du scénario – comme le font la plupart des réalisateurs. Je laisse toujours une place à l’improvisation car elle permet aux acteurs d’apporter quelque chose d’inattendu et d’authentique à leurs personnages.
Pour moi, les lieux revêtent une importance capitale. Ils constituent souvent le point de départ de ma réflexion sur l’histoire et les personnages. J’ai besoin de m’imprégner de l’atmosphère d’un endroit afin de pouvoir imaginer pleinement l’univers du film.
Pour « Gorgona », le tournage a eu lieu dans une région où j’ai séjourné lors d’une résidence d’artiste en 2019. Je suis tombée amoureuse du paysage : les usines bordant la mer, le sable et la lumière intense. Cette alliance singulière d’éléments industriels et naturels est devenue une source d’inspiration majeure pour le film.
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Le corps est-il un personnage à part entière dans vos films (« Xerxes’ Throne », « Gorgona ») et vos propres sculptures ?
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Mes films et mes sculptures partagent bon nombre de thèmes et de références. Ils puisent leur inspiration dans la mythologie, le merveilleux et les figures féminines fortes.
Je pense que mon intérêt pour le corps découle également de mon propre vécu. J’ai beaucoup pratiqué le sport durant ma jeunesse. J’ai joué au volley-ball dès mon plus jeune âge et me suis ensuite initiée au kick-boxing. J’étais un garçon manqué et le sport me procurait un sentiment de puissance et me donnait l’impression de pouvoir me défendre.

J’ai toujours été physiquement forte, surtout au niveau des bras. Je jouais souvent avec des garçons et j’aimais prouver que je pouvais être tout aussi forte — voire plus forte — qu’eux. C’étaient mes amis, mais j’aimais remettre en question l’idée selon laquelle la force était l’apanage des garçons. C’est peut-être de là que vient ma fascination pour le corps.
Pour moi, le corps n’est pas seulement une présence physique c’est aussi un symbole de pouvoir, de vulnérabilité, de mémoire et de transformation. Il porte en lui des histoires, des émotions et une identité. Voilà pourquoi il joue un rôle si important, tant dans mes films qu’avec mes sculptures.
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Pourquoi avez-vous choisi de mêler mythes, dystopie et science-fiction pour raconter l’histoire de nos sociétés ?
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Parce que ce sont des genres et des thèmes que j’aime personnellement en tant que spectatrice. Je suis fascinée par les films dystopiques depuis mon plus jeune âge. Je crois aussi que nous vivons nous-mêmes aujourd’hui dans un environnement dystopique avec tout ce qui se passe dans le monde : guerres, instabilité politique et injustices sociales. La mythologie et la science-fiction me permettent d’aborder ces questions par le biais du symbolisme.
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Comment avez-vous écrit le scénario de « Gorgona » avec Louise Groult ? Y a-t-il une « touche française » dans votre film ?
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Louise est une personne formidable et une scénariste exceptionnelle. Le courant est passé immédiatement entre nous. Je crois que nous partageons les mêmes valeurs ainsi qu’une vision similaire de la société, du féminisme et des questions de genre. Cela a rendu notre collaboration très naturelle.
Il y a peut-être en effet une touche française dans le film, liée à la sensibilité et au regard de Louise, mais cela s’est fait tout naturellement.
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Dans « Gorgona », malgré le chaos, on aperçoit encore des lumières vives dans la ville. Pourtant, la société est en train de s’effondrer. Cela signifie-t-il que le chaos est avant tout intérieur ? Ces lumières symbolisent-elles l’espoir ?
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Je n’avais pas envisagé les choses sous cet angle mais c’est une observation très intéressante. Je pense que ces lumières représentent le fait que, même dans les moments les plus tragiques, la vie continue d’une certaine manière. Il y a toujours un bar, une petite boutique, un marché… des lieux où les gens continuent de se retrouver, de discuter et d’échanger – même en pleine guerre ou alors que tout semble s’écrouler. Alors peut-être que ces lumières symbolisent effectivement l’espoir et la persistance de la vie humaine.
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Fresques murales, mosaïques, chambres, usines désaffectées… Que révèlent ces décors ?
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Le décor reflète la manière dont j’imagine une ville dystopique. C’est un lieu où subsistent des traces de joie, de beauté et de vie quotidienne mais d’une façon étrange et déconcertante. Je voulais que l’environnement soit à la fois familier et inquiétant.
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Melissanthi Mahut (Maria, la guerrière) et Aurora Marion (Eleni, la chanteuse) forment un duo magnifique. Est-ce grâce à cette union que la Gorgone se révèle ?
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Exactement. Maria tombe amoureuse d’Eleni et, à travers cet amour, elle révèle son pouvoir magique. Leur relation permet à Maria de comprendre qui elle est vraiment et d’assumer ses véritables pouvoirs.
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« Gorgona », « L’Odyssée » (2026) de Christopher Nolan… Les mythes de la Grèce antique font leur retour au cinéma. Est-ce parce qu’ils nous parlent encore et qu’ils disent quelque chose de nous ?
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Je pense en effet que les mythes grecs constituent le fondement de la narration occidentale. Ils résonnent encore aujourd’hui car ils traitent d’émotions et de conflits humains intemporels. Cependant, ils véhiculent des stéréotypes problématiques, notamment concernant les femmes. Pensez à Héra, l’épouse jalouse de Zeus ; Athéna, la femme intelligente mais non conforme aux canons de beauté traditionnels ; Aphrodite, la belle mais souvent manipulatrice ; ou encore Méduse, dépeinte comme un monstre et une femme que les hommes doivent redouter.
Je trouve très intéressant de détourner ces mythes en y apportant ma propre perspective.
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Quel est, selon vous, le mythe grec le plus fascinant ?
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Pour moi, c’est sans aucun doute le mythe de Méduse. « Gorgona » s’en inspire. Méduse était l’une des trois Gorgones, aux côtés de ses sœurs Sthéno et Euryale. Ces créateurs m’ont inspiré les sœurs de Maria dans le film.

Méduse a été punie par Athéna après avoir été agressée par Poséidon dans le temple de cette dernière. Incapable de punir Poséidon, Athéna a retourné sa colère contre Méduse, la transformant en monstre avec des serpents à la place des cheveux et un regard pétrifiant. Je trouve cette version particulièrement puissante car elle reflète la façon dont on blâme souvent les victimes plutôt que les responsables de la violence.
Dans mon film, Maria incarne la Gorgone, inspirée de Méduse, tandis qu’Eleni représente la Sirène, émergeant de l’eau et attirant les gens par sa voix. Je voulais combiner différentes figures féminines mythologiques afin de créer une nouvelle mythologie contemporaine.
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Quel est le titre de la chanson diffusée après le générique ?
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Il une reprise d’une vieille chanson grecque tirée d’un film grec des années 60, intitulée « Έκλαψα Χτες » (« J’ai pleuré hier »). Dans « Gorgona », cette nouvelle version est interprétée par Tamta, la très talentueuse chanteuse grecque, avec des paroles réécrites par Billy Clark, qui est également un excellent chanteur et compositeur.
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Quel est votre prochain projet ?
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Je suis en train d’écrire un scénario. Il met une fois de plus en scène une guerrière, mais cette fois-ci, l’histoire ne se déroule pas dans un univers de science-fiction dystopique. L’intrigue se situe dans un cadre contemporain. Ce sera probablement un film de vengeance.
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