En lisant et en écoutant Dominique Bertail, on comprend très rapidement qu’il est passionné de bande dessinée, un artisan de l’image et des couleurs. Chaque case a son importance, son message.

Avec les séries L’Enfer des Pelgram, Mondo Reverso et Madeleine Résistant, il a en effet su mettre en valeur les paysages, les personnages et les différentes ambiances.

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Entretien avec Dominique Bertail
, conteur d’images.
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En quoi les styles de Jean Giraud/Moebius restent une fascination pour vous ?
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Je le lis depuis Blueberry. Giraud/Moebius me fascine car il s’est exercé à une multitude de styles graphiques, de la caricature au réalisme. Au sein de l’histoire, il inclut tout. Chez Giraud, il y a une boulimie du dessin et il cherche par tous les moyens à mieux comprendre son conscient et son inconscience.

Il y a également une vitalité unique. Pourtant, Giraud ne souhaite pas être le bon élève. Il est expressionniste, peut faire des erreurs mais qu’importe il avance. Giraud explore toutes les frontières.  
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« L’Enfer des Pelgram »,« Ghost Money » – Comment travaillez-vous avec le scénariste Thierry Smolderen ?

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Nous avons toujours réalisé des projets avec comme élément initial l’amitié. Sensible à mon dessin, Thierry a eu l’envie de raconter des histoires. Quant à moi, je veux toujours le surprendre avec mes stylos. A nous deux, nous expérimentons la narration et le dessin.
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© Delcourt
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Fluide Glacial c’est une histoire de famille ?

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Pendant 15 ans, j’ai été un « dessinateur à tout faire » chez Fluide Glacial. Je m’incrustais dans les marges ou je réalisais des images pour le chroniqueur Léandri. C’était une joie de participer chaque mois à un numéro car l’équipe était géniale et si créative. Je m’amusais beaucoup. Cependant, je ne trouvais pas la série que je souhaitais réaliser. Puis, il y a eu « Mondo Roverso », western féministe où les hommes sont des femmes et les femmes sont des hommes. Avec le scénariste Arnaud Le Gouëfflec, nous avons imaginé cette folie et ce fut formidable.
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Mondo Roverso, Go West, Blueberry… Le western est-il un univers graphique passionnant ?

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© Fluide Glacial

C’est un genre à la fois passionnant et infini. Pour moi, c’est comme le Pays imaginaire de Peter Pan. Le western narre l’histoire américaine du XIXème-début XXème siècles. En même temps, c’est un espace sauvage qui stimule le subconscient. Le western est une terre vierge sans foi ni loi. Nous, artistes européens, n’avons pas de lien avec ce passé. Par conséquent, l’imagination est presque sans limite. 

Même pour le premier Go West, j’ai dessiné des dinosaures. Avec le scénariste Tiburce Oger, nous nous sommes permis cette fantaisie car au XIXème siècle, dans le désert de l’Arizona, des chercheurs ont découvert une multitude de fossiles. Cela nous a amusé de rappeler que dans ce Nouveau monde avant même les amérindiens, il y avait les dinosaures.
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Qui est votre Nosferatu-vampire-Druillet ?

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J’ai emprunté le bleu typique de la série « Madeleine, Résistante ». Il est devenu une signature. Comme je réalisais un dessin sur Nosferatu, il fallait un teinté bleu, proche du noir & blanc, qui rappelle les couleurs du cinéma muet.

Ce vampire avec des dents de taupe m’impressionne voire m’effraie. Dans le monde de Dracula, le réel est altéré. Par conséquent, j’ai imaginé des perspectives troubles. Il n’y a plus de haut, plus de bas, plus de gauche, plus de droite.
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La courte histoire de Blueberry a-t-elle été particulière ?

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Malgré le nom du personnage, j’ai cette fois-ci fait le choix de ne pas intégrer mon bleu-Madeleine. J’ai réalisé une histoire de Blueberry en noir & blanc. J’ai fait du Giraud à la manière d’un bon élève. J’ai recopié le maître. Cependant, j’ai retiré tout le système de hachures de Giraud pour les lumières. C’est un écho au monde de la gravure et je ne suis pas à l’aise avec le procédé.

C’était également mes premières pages aux pinceaux. Il y avait donc un langage à assimiler.
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Paris 2119, les Tableaux d’une exposition de Moussorgski,… Quel est votre rapport avec la musique ?

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© Philharmonie de Paris

Le travail du dessinateur est de faire croire au lecteur qu’il y a du son. Lors de la sortie du premier dessin animé de Tintin, un fan aurait écrit à Hergé se plaignant que le capitaine Haddock n’avait pas la même voix que lorsqu’il lisait ses aventures en bande dessinée… Quand on lit, une voix interne se crée.

Quand je travaille, j’écoute de la musique. En fonction de ce que je dessine, je choisis le bon CD. Parfois c’est planant parfois c’est agité. Le dessin est une danse donc il faut un rythme. 

Quand la Philharmonie de Paris m’a demandé de participer au concert des « Tableaux d’une exposition de Moussorgski », ce fut une vraie joie. J’étais membre d’un des plus grands orchestres du monde. La pression était immense car je devais commencer mon dessin, diffusé sur écran pendant le concert, au début de la symphonie et le terminer à la fin. J’ai appris par cœur le déroulement du concert afin d’adapter mes réalisations aux mouvements. J’aimerais tellement recommencer un tel exercice.   
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Quelle fut l’origine graphique de la série « Madeleine, Résistante » ?

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Je suis un lecteur assidu de Tintin et de mangas donc dès le premier album, je me suis avant tout inspiré d’Hergé (pour les lecteurs classiques puissent bien rentrer dans l’histoire) et Akira Toriyama [Dessinateur du manga Dragon Ball] car je devais m’adresser aux plus jeunes. J’ai tout de même voulu écarter des traits fantaisistes du manga.

Même si l’histoire de « Madeleine, Résistante » est éprouvante, j’ai gardé un dessin agréable et en aucun cas provoquant ou indécent. Je le fais pour le lecteur mais aussi pour la mémoire de Madeleine. La seule exception est le plan d’un chien enragé.    
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© Dupuis
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Comment se passe le travail sans Madeleine Riffaud (Décédée en 2024) ?

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Le fait de continuer à dessiner Madeleine me faisait croire qu’elle était toujours avec nous. Je suis donc encore un peu dans le déni. Le scénariste Jean-David Morvan avait totalement impliqué dans l’écriture de la série. Toute phrase, toute scène étaient scrutées par Madeleine. Pour chaque album, elle avait le final cut. Jean-David était si proche de Madeleine que je ne m’inquiète pas pour la suite. Il connaît très bien l’histoire.

Madeleine reste notre co-autrice.
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Que souhaitez-vous entreprendre à présent ?

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Nous allons réaliser en tout 7 albums de « Madeleine, Résistante ». C’est à la fois une joie et une envie de continuer à raconter l’histoire d’une femme exceptionnelle. Pour nous assister le mieux possible, malgré la vieillesse et la souffrance, Madeleine faisait tout pour rester à nos côtés. Par conséquent, je n’ai jamais fait de pas de côté.

Aujourd’hui, je ressors progressivement des projets. J’aimerais dessiner une nouvelle histoire après la sortie d’un nouvel album de « Madeleine, Résistante ». Ce serait une façon pour moi de progresser la série avec de nouveaux acquis graphiques. Je ne veux pas que « Madeleine Résistante » soit sclérosé. 
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© Dupuis
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Image de la couverture : © Dupuis

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