Véritable témoin de la montée du hip hop en France, Maï Lucas a su utiliser son talent de photographe pour capturer des moments rares et touchants. L’art urbain et les communautés marginalisées trouvent une défenseuse, une amie. Franco-vietnamienne de la première génération, Maï Lucas se reconnait immédiatement auprès de ses musiciens, graffeurs, danseurs de toutes origines sociales et géographiques. Son travail documente alors une décennie fondatrice (1986-1996). A cette époque, Paris devient un vivier social et culturel et la banlieue n’a qu’une ambition : briller par son attitude et son talent.

N’hésitez pas à soutenir la réédition du livre « Maï Lucas – Hip Hop Diary of a fly girl 1986-1996 sur Ulule. La première a été sold out en 2 mois. L’œuvre mérite amplement une nouvelle vie.

Entretien avec Maï Lucas, photographe-témoin et fly girl.

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Réaliser des photos est-ce avant tout parler de soi ? Vous parlez de journal.

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Plus le temps passe, plus je prends vraiment conscience que la photo est une écriture. En tant qu’artiste, je montre finalement ce qui est important pour moi et ce que j’aime.

Mes photos sont des autoportraits sensibles.

Jeune, je n’avais pas cette notion en tête. Je prenais en photo un monde que j’aimais et qui m’aidait à tenir le coup.
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Vous parlez de relation émotionnelle avec la photo. Y’avait-il donc une quête d’identité ?
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Mon premier rapport avec la photographie était passionné. Dès l’âge de 13 ans, j’ai découvert un univers fantastique. J’ai ainsi pu ouvrir ma sensibilité. En regardant le travail des photographes, je voulais proposer aussi ma part de travail. Je suis allée au Grand Palais pour une rétrospective d’Annie Leibovitz. Elle avait pris en photo les Rolling Stones et avait travaillé pour des magazines comme Esquire. J’ai pu rencontrer Annie Leibovitz et je lui ai demandé si elle avait des conseils à me donner. Elle m’a répondu qu’en photographiant mon environnement je serais une artiste sincère.

J’ai choisi de photographier la mixité – c’est-à-dire celles et ceux qui n’avaient pas l’habitude d’être pris en photo. Nos parents n’étaient pas nés en France. Nous, nous nous sentions certes Français mais nous n’avions pas l’impression d’être acceptés par la société. Par l’art, nous voulions recréer notre identité. La photo permettait cette quête de soi.
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© Maï Lucas
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A la fin des années 80 et au début des années 90, vous sentiez-vous porte-parole en tant que femme ?

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A cette époque, il y avait en effet très peu de femmes photographes. Passionnée, je ne voyais pas cet aspect de différences entre les sexes. Mais très vite, j’ai été confrontée à un monde qui me rappelait que j’étais une femme. Même dans un journal comme Libération, si je m’habillais avec des tenues féminines, on ne me demandait pas de faire des photos. Avec une allure plus masculine, j’obtenais alors plus de respect et j’avais subitement des demandes. 

J’ai commencé la photo à l’âge de 18 ans, j’ai remarqué que certains hommes du même âge recevaient plus de travail que moi. Ce fut un vrai défi de se démarquer. À cette époque, je percevais une vision féminine dans le hip hop. J’ai donc recherché à travers mes photos de la douceur et de la fragilité émotionnelle chez ces hommes. Même un « alpha » pouvait me montrer ces aspects car j’étais une femme.
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Aviez-vous conscience que vous viviez une révolution urbaine ?

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Proche de Jean-François Bizot, fondateur de Radio Nova et d’Actuel, il me racontait qu’il passait la nuit dans des bars clandestins africains. Le lendemain, il allait dans une soirée  new wave, ou dans  une soirée gays cuirs où nous n’aurions pas osé nous aventurer. A Paris, il y avait un bouillonnement culturel même dans la rue. Même si vous ne faisiez pas partie de ces communautés vous étiez le bienvenu partout.  

J’ai pu ainsi m’intégrer dans de multiples milieux. Originaire des Halles de Paris, je connaissais le monde de la mode, de la drogue et de la misère.  Etudiante à l’Ecole du Louvre et de par mon père, j’avais un bagage culturel, Vous pouviez côtoyer les SDF comme les intellectuels du Marais.

Le hip hop est un mouvement de jeunes qui a été façonné par les jeunes et qu’importe le milieu social. C’était un véritable métissage de talents. Tout le monde avait sa place et chacun pouvait en être l’initiateur. 
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En tant que photographe, était-il parfois difficile de se détacher du modèle ?

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Ma place dans le hip hop était celle d’une photographe. Je n’étais pas chanteuse, graffeuse ou danseuse. Je gagnais ma vie en tant qu’assistante styliste et je prenais des photos pour les couvertures d’albums de mes amis.

La photographie est une écriture. Je représente à ma manière le monde. Je voulais éviter la mise en scène et je montrais un aspect positif et souriant. J’ai aujourd’hui plus de 400 livres sur la photographie chez moi. Je les aime tous mais j’ai remarqué qu’ils représentent avant tout des images négatives. Le tragique et l’horreur sont mis en avant.

Avec « Hip hop diary of a fly girl – 1986-1996 », je voulais montrer une identité positive de la musique et du métissage. Je voulais prouver qu’il y avait une richesse et une beauté en France différentes de celles des Etats-Unis. Je ne m’attendais pas à l’accueil favorable qu’a reçu le livre. Il y avait un besoin du public de représenter une époque clé de l’art urbain.

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Vous avez pris en photo les visages jeunes de MC Solaar, Kerry James ou encore JoeyStarr. Aviez-vous perçu une certaine timidité chez eux voire une fragilité ou de grandes personnalités en devenir ?

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Je suis sensible à une certaine fougue. Dans ma jeunesse, Alain Delon dans ses films représentait cet aspect : l’envie de conquérir le monde. Inconsciemment, je suis attirée par ce feu intérieur. Je me souviens avoir senti chez Stomy Bugsy un certain panache. Il était alors membre du ministère Amer. Mc Solaar, à peine adulte, avait une grâce en lui. 

© Maï Lucas

En écoutant pour la première fois les chansons d’Amy Winehouse, j’ai tout de suite su qu’elle allait devenir une artiste majeure. Sa voix était si assurée que je pensais qu’elle était trentenaire. Amy Winehouse était en fait toute jeune et ne faisait que débuter sa carrière de chanteuse. J’avais prévenu Libération. Un an plus tard, la rédaction a eu l’élégance de m’appeler pour prendre en photo Amy Winehouse. Elle était alors en pleine gloire.

Je me fie à une certaine rage et au réel. Chaque personnage de mes photos est comme le héros d’un film. J’ai croisé un jour Alicia Keys. A mon grand étonnement, hors scène, Elle faisait petite étudiante de base . Sur scène, c’était complètement autre chose, elle revêtait tous ces atouts. J’opte en général, pour des personnes qui dans la vie de tous les jours font déjà la différence.
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La photo de Vincent Cassel fait écho au film « La Haine » (1995), sorti plus tard au cinéma. Etait-ce une évidence de faire cette image en noir & blanc ?
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Vincent faisait partie du mouvement hip hop. Je l’ai rencontré avec l’artiste d’Assassin Solo aux Bains douches. Le groupe n’était même pas encore formé – Rockin’ Squat, le frère de Vincent, vivait alors en Province.

Vincent venait de sortir d’une école de danse avec une ambiance Fame. Il traînait afin de trouver sa vocation. Vincent m’a fait part de son désir d’être acteur. J’ai fait des photos pour son book. Vincent portait ce qu’il portait tous les jours. Cette photo résume vraiment la réalité que nous vivions à l’époque aux Halles.

Dans « La Haine », Vincent joue clairement quelqu’un d’autre. C’était un garçon bien éduqué en vrai et jamais nerveux. En voyant « La Haine », j’ai par contre tout à fait reconnu la personnalité de Saïd Taghmaoui.

Pour « Hip hop diary of a fly girl – 1986-1996 », j’ai demandé à Mathieu Kassovitz d’écrire l’introduction. Même si nous nous connaissions peu, je trouve que nous avions la même approche artistique. « La Haine » ne trahit pas ce que nous vivions.
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Avez-vous l’impression qu’en sortant ce livre, vous faites de l’Histoire ?

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J’ai dès le début eu envie de faire un devoir de mémoire. Nous voulions nous en sortir tous ensemble. Il n’est pas question ici d’une masculinité exacerbée. Les femmes ont toujours été respectées. On était des queens.

Je fais à présent très attention à ces photographies. Les images de Mc Solaar qui sort sur la couverture de son disque ou de JoeyStarr ont pour vocation d’être un jour représentatives de notre Histoire populaire. Nier c’est oublier une part de notre culture.

Avec le livre « Hip hop diary of a fly girl – 1986-1996 », j’ai pu également revoir des personnes que j’avais perdue de vue au fil du temps. J’ai pu constater que nous avions gardé la même personnalité. Nous étions amis en respectant ce que chacun pouvait apporter à la culture urbaine.
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© Maï Lucas

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Travailler aux Etats-Unis a-t-il été un rêve ?

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Il est clair que je voulais rencontrer les artistes de la musique noire. Ce fut une joie de photographier l’Amérique. En se promenant dans un parc, je pouvais rencontrer par hasard un artiste. Avec une good vibe, il était possible de sympathiser. Le star system n’existait pas. J’ai été acceptée comme une sœur. Le Wu Tang clan aimait écouter du Mc Solaar.

Ce fut également salvateur de travailler avec la presse outre-Atlantique. Il y a beaucoup de respect et d’attention.

Ayant deux enfants, avec mon compagnon artiste peintre, nous avons pris la décision de revenir en France. J’ai alors été moins disponible pour les Américains. Les méthodes de travail en France ont été très différentes.

Pendant 20 ans, j’ai sillonné les quartiers noirs et latinos. Je ressentais beaucoup d’espoir et de solidarité. De nos jours, le climat a changé. L’argent a tout envahi sur son passage. Même en France, on met en valeur l’image de « voyoucratie ».

Les Etats-Unis ont été la meilleure expérience de ma vie et encore aujourd’hui les Américains font appel à moi pour organiser des expositions de photos. Je présente ce que je n’ai pas encore montré.
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Que doit-on écouter lorsqu’on regarde vos photos ?

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Il y a une playlist à la fin de mon livre. J’ai voulu créer une ambiance. Certaines chansons sont d’une naïveté charmante. J’aime beaucoup le groupe Lunatic tout comme la chanson « Sacrifice de poulets » du Secteur Ä. Stomy Bugsy aurait pu être une grande star du hip hop. Il était si charismatique et si drôle. Stomy avait même une dimension cinématique.
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L’image de la banlieue est de nos jours très détériorée. Peut-on arriver à changer les opinions ?
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Mère de famille, je fais confiance à la jeunesse d’aujourd’hui. Mes filles me montrent des réalisateurs, des rappeurs et des photographes pleins de talents. Il y a plus d’humanité et de créativité qu’on ne le pense.

Il y a plus de 10 ans, mes amis noirs américains ne connaissaient pas les œuvres de Jean-Michel Basquiat, les artistes africains ou le cinéma français. Avec Instagram, les références se sont diffusées partout.   
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Quels sont vos projets ?

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De 1988 à 2016, j’ai été photographe de pub, de mode et de presse. A partir de 1990, j’ai développé un travail plus personnel. Chaque été, je vivais à New York pendant deux mois afin de prendre en photo le mouvement hip hop. Ce fut un long travail de recherche pour écrire un seul « roman » photographique. De nos jours, avec le mouvement Black Lives Matter et l’envie d’en savoir plus sur le hip hop américain, un éditeur Patrick Frey m’a permis de sortir ce livre : ALKL EYES ON ME, que l’on peux acheter dans toutes les bonnes librairies d’art. Il a compris l’importance de la mémoire. Depuis 8 ans, j’affine mon discours photographique. Et j’expose en ce moment à New York ce travail sur les afro-américains et Latinos. Ce travail a très bien été reçu par les communautés que j’ai photographié pendant deux décennies.

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© Maï Lucas

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Photo de couverture : © Maï Lucas

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