Figure majeure de l’opposition face à l’empereur Napoléon III, Victor Hugo est contraint à l’exil et s’installe en 1852 sur l’île de Jersey. Agée de 22 ans, sa fille cadette, Adèle (1830-1915), le suit – dans l’ombre de l’écrivain géant. L’exil devait être provisoire – il va durer 20 ans. Pendant toute cette période d’errance, Adèle Hugo va écrire en permanence. Son père la charge de réaliser la chronique du quotidien de la famille. Au même moment, Adèle va continuer d’écrire son journal intime.
Tous ses écrits ont réussi à parvenir jusqu’à nous. Adèle Hugo y révèle une véritable personnalité, un talent littéraire mais également des tristesses et des espérances.
Dans « Adèle Hugo : Ses écrits, son histoire » (Editions Seghers – 2025), Laura El Makki retranscrit avec force et justesse la vie d’une jeune femme emportée par les événements. La fille de Victor Hugo se révèle passionnée, sensible et courageuse.
Entretien avec Laura El Makki, conteuse de vies.
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Issue d’une famille aisée, en pleine gloire mais recherchée, Adèle Hugo a-t-elle pourtant souffert d’être la fille (cadette) de son père ?
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Il est très difficile de juger d’une telle chose, car Adèle a longtemps été fière d’être la fille de son père. Ce patronyme si encombrant, elle le portait avec confiance et admiration. Dans son journal, quelques entrées prouvent la compréhension et le soutien indéfectibles qu’elle accorde à son père, qui s’exile par nécessité loin de la France après le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte. Mais il est vrai que, ces années d’exil, justement, vont être douloureuses pour elle. Adèle, fille du plus grand écrivain français de l’époque, va payer cher le prix de cette proscription qu’elle n’a pas choisie, et dont elle ne se doutait pas qu’elle durerait aussi longtemps. Et puis, Adèle, parce qu’elle est une femme, et parce qu’elle est la seule fille survivante, a toujours eu beaucoup moins de liberté que ses deux frères. Après toutes ces années de recherche et de lecture, je pense qu’Adèle a perçu progressivement la condamnation qui était la sienne. Elle décrit à de nombreuses reprises son mal être dans le journal qu’elle tient à Jersey puis Guernesey. Cela n’enlève rien, pourtant, à l’amour qu’elle éprouvait pour son père et à l’amour que ce dernier éprouvait pour elle.
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« Ma petite Adèle est ma plaie véritable ». Quel est le lien entre Adèle (Foucher) la mère et Adèle la fille ?
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La mort soudaine de la sœur aînée, Léopoldine, a profondément marqué l’ensemble de la famille. La mère, qui se prénomme aussi Adèle, va dès lors nourrir beaucoup d’inquiétude pour sa fille, surtout quand l’exil commence, car elle comprend que loin de la France et de ses habitudes, cette jeune femme de 21 ans risque de dépérir. Et c’est exactement ce qu’il se passe. L’exil a le parfum de la liberté pour Victor Hugo, mais il est une prison pour ses enfants, qui renoncent d’une certaine manière à leur jeunesse. La question du mariage va notamment être au cœur des préoccupations des parents, qui veulent à tout prix trouver un mari à leur fille. Nous avons des lettres entre Victor Hugo et son épouse Adèle qui prouvent leurs dissensions à ce sujet. Pendant tout l’exil, même s’ils vivaient sous le même toit, ils passaient leur temps à s’écrire, ils communiquaient de cette manière. La mère a beaucoup défendu sa fille, essayant de convaincre Victor Hugo de la laisser voyager, comme ses frères. Hugo s’est longtemps opposé à cette liberté de mouvement. A ce titre, Adèle est la plus grande victime de l’exil.
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Le fantastique hante la famille Hugo. Est-ce selon vous cette ambiance qui apporte du malheur ?
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D’une certaine manière, le malaise qui entoure l’ensemble de la famille Hugo vient du deuil impossible de Léopoldine. Elle meurt au moment où elle devenait adulte : elle venait de se marier avec Charles Vacquerie, elle avait 19 ans. Le deuil est encore plus difficile puisque pendant des semaines, Victor Hugo n’est pas au courant de la mort de sa fille. En voyage avec sa maîtresse Juliette Drouet, il apprend la terrible nouvelle par la presse. A cette époque, en 1843, Adèle n’a que 13 ans. C’est pourtant elle qui va à la fois consoler l’ensemble de la famille et porter le poids de la disparition insensée de sa sœur. Personne ne lui explique les raisons de cette disparition. Elle grandit avec cette absence et ce fantôme, qui est partout présent sur les murs de la maison, dans les portraits, dans le chagrin continu de son père aussi. La robe de Léopoldine est même conservée dans une armoire telle une relique. Adèle, qui est à la fois la deuxième fille, la cadette, et qui porte le prénom de la mère, lutte très certainement au cœur de ces ombres pour trouver sa propre identité.
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Les photographies d’Adèle Hugo révèlent-t-elles le tourment ?
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Adèle pose quelquefois devant l’objectif de son frère Charles et d’Auguste Vacquerie, mais elle a presque toujours les yeux fermés. Une seule photographie les révèle mais son regard reste vide, fixant un horizon incertain. On ne sait pas où Adèle regarde. C’est peut-être une manière pour elle de ne pas obéir à un monde qui ne l’accueille pas. Lors de l’exil, la fille de Victor Hugo se sent impuissante. Elle subit le quotidien strict que son père impose à tous. Adèle doit également assister aux séances de spiritisme, qui ont lieu à Jersey avec voisins et amis. Victor Hugo, souhaitant la marier, lui présente des hommes proscrits bien plus âgés qu’elle comme possibles prétendants. L’atmosphère de ces premières années d’exil est donc particulièrement pesante. Pourtant, malgré le désespoir, Adèle tient bon. Elle est plutôt déterminée. Si Adèle ferme les yeux pendant les séances photographiques, c’est peut-être une façon pour elle de préserver cette énergie. Et puis Auguste Vacquerie, un ami proche de son père, fut l’un de ses prétendants. Il y a peut-être eu une gêne d’être présente face à lui. Finalement, c’est lorsqu’elle écrit son journal secret, ou qu’elle fait tourner les tables seule dans sa chambre pour parler à sa sœur défunte, qu’elle semble vraiment exister. La fille de Victor Hugo a mis du temps à désobéir, c’est-à-dire à oser être elle-même. En 1863, à 33 ans, elle quitte le foyer familial pour partir à la recherche de l’homme qu’elle aime, Albert Pinson. C’est à ce moment-là, selon moi, qu’elle décide de tordre le cou au tourment.
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Quel est le style d’écriture d’Adèle Hugo ?
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Son journal reflète son état mental. C’est une somme tout à fait étonnante, faite de passages très structurés, datés, corrigés, et d’autre passages plus fragmentés, plus fragiles aussi, qui montrent à la fois sa grande inventivité, et toute ce qu’elle met en place pour trouver sa voix, mais aussi sa grande détresse. L’influence de Victor Hugo reste forte. Adèle, comme ses frères, a appris très rapidement à lire et à écrire et chacun a, d’une certaine manière, une ambition d’écriture. Quelques tournures de phrases d’Adèle rappellent le style de Victor Hugo, qui la lisait et la corrigeait régulièrement. Mais les indices graphologiques ont prouvé que c’était bien elle qui écrivait. Ce qui est certain, c’est que pour rédiger le journal de la famille et ne pas décevoir son père, la jeune femme s’applique, elle obéit, elle écrit tout le temps, même à table, même la nuit. Dans son journal intime, qu’elle écrit parallèlement à l’autre journal, plus officiel, j’ai pu trouver une grande créativité dans la manière qu’elle a de raconter son monde. Adèle cherche sans cesse le bon mot et puis elle créé une langue bien à elle, dans laquelle elle inverse les syllabes, une langue cryptée qu’il a fallu déchiffrer (ce fut le travail de l’universitaire Frances Vernor Guille). Elle est d’une prodigieuse audace. Elle se révèle, sous nos yeux, autrice.
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Les écrits d’Adèle Hugo font-ils souvent écho à un désir de sexualité ou y a-t-il avant tout de la retenue ?
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On peut trouver dans ses écrits des traces de désir. Quoi de plus normal : l’écriture est affaire de désir. Je ne pense pas qu’il faille regarder ses textes à la recherche de ces indices, ou les réduire à ces éléments intimes. C’est justement ce qui lui a porté préjudice jusqu’à maintenant : dans son journal intime, elle s’épanche parfois sur des rêves qu’elle faits, ou sur le désir qu’elle a d’embrasser ou de faire l’amour avec un homme. Il y a notamment un passage du journal où elle évoque la venue d’Eugène Delacroix, ami de son père. Elle raconte ensuite qu’elle a fait un rêve où elle se mariait avec le grand peintre mais le texte n’a rien d’érotique, il est plutôt très anecdotique. Cela n’a pour moi rien d’exceptionnel, c’est même le principe d’un journal intime, que d’écrire ce que les autres ne sauront jamais. Jusqu’à nos jours, un grand nombre de biographes n’ont perçu d’Adèle Hugo qu’une prétendue érotomanie, mais rien ne prouve un tel diagnostic, émis par des hommes, surtout, qui se sont empressés de juger une femme, et ses désirs qu’elle a eu le courage de formuler.
Il est évident qu’il est plus facile d’accuser une jeune fille d’érotomanie que de dénoncer la vie dissolue d’un immense écrivain. Contrairement à la vie sexuelle d’un homme, le désir féminin est vivement critiqué, et ce depuis toujours. Peu importe d’où elle vient, Adèle a eu une vie très difficile et injustement menée. Elle a osé faire le récit de son mal être mais aussi de ses désirs. Beaucoup n’ont pas toléré cette liberté.
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Quel lien a-t-elle entretenu avec le lieutenant Albert Pinson ?
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Si Adèle a suivi son père en exil, elle a choisi son propre exil en allant à Halifax et à La Barbade, afin de retrouver Albert Pinson. C’est un lieutenant anglais, qu’elle rencontre à Jersey et qu’elle côtoie ensuite à Guernesey. On ne sait pas si quelque chose s’est passé entre eux. Récemment, un chercheur a retrouvé un certificat de mariage qui avait été signé par eux deux, à Londres, en 1861. C’est un document qui remet tout en question, et qui conforte la version d’Adèle : si elle est partie de Guernesey, si elle a tout fait pour ne pas revenir, c’était parce qu’elle était persuadée que sa vie était avec lui. Nous ne disposons que de peu de sources concernant son séjour : des lettres surtout. François Truffaut a décidé d’en faire un film, « La Vie d’Adèle H », qui est une fiction. Si l’on regarde la correspondance familiale, il est très étonnant de constater d’une part une grande inquiétude collective, mais aussi une inertie vertigineuse. Aucun membre de sa famille ne se décide à la rejoindre pour la ramener à Guernersey. Seule la mère exprime le souhait de partir mais, souffrante, on la convainc de ne pas entreprendre un tel voyage. Adèle est finalement laissée libre de faire ce qu’elle veut, tout en étant critiquée, voire ignorée par sa propre famille. Victor Hugo continue de financer son train de vie, et c’est à son père qu’elle doit d’avoir survécu loin de tout. De son côté, Albert Pinson refuse son amour et épouse une autre femme. Pour Adèle, c’est une immense déception. Pourtant, elle refuse de revenir parmi les siens. Elle va se perdre à Halifax et à La Barbade.
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Le film de François Truffaut (1975) a-t-il donné une autre image d’Adèle Hugo ?
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« La Vie d’Adèle H » a pu se réaliser grâce aux deux premiers tomes du journal intime qui avaient été, à l’époque, publiés. Le film reste cependant le point de vue d’un homme sur un femme. Et il nourrit la légende de la folie d’Adèle. Seule l’obstination, et sa grande force de caractère, sont mises en lumière. Adèle Hugo est pourtant bien plus que cela.
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Qu’est-ce qui vous étonne encore chez Adèle Hugo, cette femme internée pendant 40 ans ?
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Il y a des angles morts, et des interrogations qui demeurent. J’aurais aimé connaître la réaction d’Adèle lorsqu’on lui a appris la mort de son père en 1885. La France entière a été en deuil. J’imagine Adèle, internée, dans tout son isolement et je me demande ce elle a ressenti, si elle a été triste et si quelqu’un l’a consolée. Je reste persuadée qu’un lien très fort les unissait tous les deux. Mon livre traite de ce lien très simple et très complexe qui peut exister entre une fille et son père. Victor Hugo avait exploré cette thématique à travers l’histoire de Jean Valjean et de Cosette. Les Misérables est le grand roman de la paternité. Aujourd’hui, je veux que l’on regarde Adèle Hugo comme une autrice et non comme un objet de curiosité. Le travail, je l’espère, ne fait que commencer.
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Photo de couverture : © Editions Seghers







