Rafał Milach ne se contente pas de prendre des photographies, il réalise également un véritable travail de composition. L’image ne se suffit pas elle-même – elle fait partie d’un ensemble puissant. Photographe polonais, Rafał Milach raconte des histoires de joie, de colère et de transformations.

La vie est une série de collisions, d’affrontements et d’unions. Le photographe observe tout en dénonçant. Entretien avec Rafał Milach, conteur de nos mondes.

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Vous êtes photographe, mais aussi peintre. Pourtant, vous êtes venu à la photographie par hasard. La photographie est-elle devenue une obsession pour vous ?

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Absolument. Je n’avais jamais tenu d’appareil photo avant l’âge de 20 ans. Je suis devenu obsédé par la photographie presque aussitôt. Elle m’a offert l’opportunité — et la confiance — d’entrer en interaction avec les gens et les lieux. Pour une personne plutôt introvertie, c’était un véritable cadeau.

Cependant, j’ai dû mettre de côté mon projet de devenir graphiste et affichiste – activités pour lesquelles j’avais suivi une formation. Je ne regrette rien.

J’ai vite compris que la photographie était le médium le plus adapté aux histoires que je voulais raconter. J’apprécie également de pouvoir puiser mon inspiration dans la peinture, le design, le cinéma et dans la manière dont ces disciplines croisent le quotidien.
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Vous avez passé votre jeunesse dans la Pologne communiste. Vous avez voyagé en Russie et en Biélorussie à la recherche des derniers vestiges de l’Union soviétique tout en y observant l’influence européenne. Vous avez également travaillé sur la mémoire de la grève des enfants de Września (1901-1904). Le passé ne finit-il jamais ?
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Je n’éprouve pas de fascination particulière pour le passé. Ce qui m’intéresse, c’est la façon don’t il résonne sans cesse dans les réalités sociales et politiques contemporaines. L’étudier nous permet de comprendre le fonctionnement des sociétés et ce qui les façonne. C’est un sujet qui me passionne depuis longtemps.

© Rafał Milach

Je suis obsédé par l’idée de transition : ces choses en mouvement, indéfinies, en perpétuelle mutation. C’est peut-être parce que je suis né dans la Pologne communiste, que j’ai vécu sous un régime colonial soviétique et que j’ai été témoin de la transition du pays vers la démocratie. En tant qu’artiste, je reviens sans cesse à ce sentiment de devenir, d’instabilité et d’incertitude permanente.

Pour moi, la géographie de la Pologne est indissociable de son identité. Elle n’appartient ni tout à fait à l’Ouest ni entièrement à l’Est, aussi simplistes que puissent être ces catégories. J’en ai fait l’expérience directe en travaillant sur le projet “The Winners” (2013) en Biélorussie.

À ma grande surprise, on m’y percevait comme un photographe occidental visitant un pays de l’Est. Pourtant, d’un point de vue français, on me considérerait probablement encore comme venant de l’Est. Tout dépend du point de vue que l’on adopte.
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Au fil des années, vous avez utilisé votre appareil photo pour exprimer une opinion. Vos images reflètent votre point de vue. Cela signifie-t-il que l’étape du montage ou de la sélection est cruciale dans votre démarche artistique ?
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Je ne suis certainement pas un simple observateur. J’ai toujours cherché à prendre position. Selon les circonstances, cette position peut être plus radicale ou plus nuancée. Je m’efforce de garder à l’esprit le contexte global et de choisir le langage visuel le plus approprié pour y répondre.

Chaque décision doit servir le message que je souhaite communiquer, qu’il s’agisse du choix du sujet, de l’élaboration du langage visuel, de la construction du récit ou de la manière dont l’œuvre sera finalement présentée.
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© Rafał Milach
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Êtes-vous davantage un militant plutôt qu’un artiste ?

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Pour moi, ces deux catégories ne s’excluent pas mutuellement. En tant qu’artiste, je dispose d’outils qui me permettent de réagir aux enjeux urgents de notre époque. Parfois, cette réponse est visuelle. D’autres fois, elle est plus directement engagée. Je ne vois aucune contradiction entre les deux.

Ce qui ne m’intéresse pas, c’est de me concentrer uniquement sur des solutions formelles. Celles-ci doivent toujours être adaptées au message que je veux transmettre.

Je ne viens pas seulement de Pologne : je suis né en Haute-Silésie, une région postindustrielle à l’histoire tourmentée. Ma famille a également des racines dans ce qui correspond aujourd’hui à l’Ukraine et à la Biélorussie. Je pense que cette identité aux multiples facettes imprègne mon travail et m’a façonné, non seulement en tant que photographe, mais aussi en tant qu’individu.
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Ajoutez-vous parfois une touche d’humour dans votre travail ?

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J’aimerais pouvoir utiliser l’humour plus souvent, surtout lorsque j’aborde des sujets à caractère social. Cependant il existe une distinction importante entre l’humour et l’ironie. La photographie du paon relève de cette dernière.

© Rafał Milach

J’ai passé trois ans en Biélorussie à tenter de refléter les mécanismes de la propagande du régime. Le pays est encore largement considéré comme la dernière dictature d’Europe et, depuis la révolution biélorusse de 2020, le régime de Loukachenko est devenu encore plus brutal qu’à l’époque où je travaillais entre 2010 et 2013 sur “The Winners”.

Ce projet rassemble des photographies de lauréats de divers concours organisés par l’État biélorusse. Dans leur ensemble, elles dépeignent l’image idéale que le régime se fait d’une société parfaitement ordonnée. Le paon empaillé, par exemple, était un prix décerné à une mère biélorusse exemplaire.

Prise isolément, la photographie d’Olga tenant le paon peut sembler amusante. Mais au sein de l’ensemble du projet, elle prend une tournure bien plus sombre. L’image met en lumière l’absurdité du régime et le rôle instrumental que jouent ces lauréats dans sa propagande. L’ironie réside dans le contraste entre l’innocence apparente de l’image et la lourdeur de son contexte politique.

J’ai exploré une stratégie similaire, bien qu’avec un langage visuel différent, dans “The First March of Gentlemen”(2017), un projet développé en Pologne entre 2016 et 2017. Ici, la résistance citoyenne croise l’esthétique ludique des livres pour enfants à travers une narration fondée sur le collage. Là encore, une apparence visuelle innocente dissimule de profondes tensions sociales et politiques.

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En 2023, vous êtes devenu membre à part entière de l’agence Magnum Photos. Cela s’accompagne-t-il de responsabilités particulières (David Chim Seymour, un autre photographe polonais, en fut l’un des cofondateurs) ou cela vous procure-t-il plus de liberté ?
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Bien que j’éprouve un immense respect pour Chim, je ne dirais pas que je m’inscris dans le prolongement direct des fondateurs de Magnum. Ils appartenaient à une époque très différente et travaillaient dans un contexte totalement distinct. Magnum fêtera son 80e anniversaire l’année prochaine, et je me sens incroyablement chanceux de faire partie de cette histoire.

Beaucoup de photographes ont grandi en considérant Magnum comme leur principale référence. Ce ne fut pas tout à fait mon cas. Lorsque j’ai rejoint l’agence, j’avais déjà une carrière bien entamée et une pratique établie.

Même après huit ans en tant que membre, je ne corresponds pas à l’image traditionnelle du photographe de Magnum couvrant les grands événements mondiaux. Je travaille en marge, en me concentrant sur des histoires locales. Pourtant, je bénéficie d’une plateforme à portée mondiale, et c’est précisément là que je me sens le plus à l’aise.
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Qu’espèrez-vous explorer à présent ? Le monde de 2026 est-il selon vous un endroit formidable à étudier ?
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Il existe un vieil adage qui dit : « Puissiez-vous vivre à une époque intéressante. » (rires)

Du point de vue de mon travail, la situation actuelle — non seulement en Europe mais également dans une grande partie du monde — constitue une source inépuisable de sujets.

Sur le plan humain, en revanche, c’est profondément déprimant. Le populisme de droite, les inégalités sociales croissantes et l’invasion de l’Ukraine par la Russie se déroulent juste à notre porte. Le tableau n’est pas réjouissant.

Pourtant, comme le note l’écrivaine américaine Rebecca Solnit, il y a toujours de la lumière dans les ténèbres. J’essaie, peut-être désespérément, de m’accrocher à cette pensée.
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© Rafał Milach
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Photo de couverture : © Rafał Milach

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