Disparue en 1996, Marguerite Duras reste une écrivaine française incontournable. Ces histoires sont lues, jouées, étudiées dans le monde entier. Même lorsqu’elle raconte son enfance lointaine, là-bas en Indochine, Marguerite Duras frappe notre intimité, nos ressentis. Son rapport à la famille, au féminisme, à la Shoah, au cinéma tout comme ses relations passionnelles avec les hommes jusqu’à la fin de sa vie restent des sujets actuels. Pourtant, Duras avait horreur que l’on raconte sa vie…

Dans « Marguerite Duras – Dévorer, tout » (Editions de l’Aube – 2026), Béatrice Gurrey enquête sur la célèbre romancière. La réalité, le mystère et la fiction se mélangent en permanence au cours d’une vie totale et tragique.

Entretien avec Béatrice Gurrey, biographe de Marguerite Duras.

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Quel fut votre lien avec Marguerite Duras et ses livres ?
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J’ai toujours été une lectrice de ses romans. « Le Ravissement de Lol V. Stein » (1964) reste mon livre préféré de Marguerite Duras. Puis, en tant que journaliste au Monde, j’ai écrit en 2023 une série d’été intitulée « Un artiste et un président ». Pour François Mitterrand, il s’agissait de sa relation fascinante avec Marguerite Duras : deux menteurs admirables ! Chacun d’eux a fait de sa vie une épopée, dont leur rencontre pendant la guerre fait partie. Chez l’écrivaine de la rue Saint-Benoît, la chercheuse Joëlle Pagès-Pindon constate ce qu’elle appelle « l’automythographie ». Chaque épisode réel se métamorphose par l’écriture et devient un mythe que l’on retrouve, enrichi, déformé, sublimé dans un roman, puis une pièce de théâtre, ou un film.

L’année suivante, en 2024, Le Monde a publié une série de six double-pages uniquement consacrée à l’écrivaine. Je me suis plongée dans sa vie, dans son œuvre, dans ses innombrables interviews, avec passion, agacement, admiration. Duras vous met dans tous vos états ! Telle une envoûteuse, elle vous soumet à son charme.

Pour autant, j’ai travaillé comme je le fais toujours, en enquêtant, en rassemblant des faits, en les rapprochant. C’est cela qui permet ensuite de se livrer à une interprétation : je ne prétends pas avoir écrit une biographie. Je propose une vision subjective de la vie de Duras, même si les faits sont exacts.
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Marguerite Duras écrit, tourne, parle et sélectionne. Le mystère est-il ce qu’elle a le plus cultivé ?

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Au milieu du XXe siècle, à Paris, au-delà du milieu intellectuel de Saint-Germain-des-Prés, tout le monde est persuadé que Marguerite Duras est Eurasienne. Des auteurs comme Michel Tournier et Simone de Beauvoir l’écrivent assez naturellement. Elle-même n’en fait jamais mention dans son œuvre, sauf dans des textes tardifs et circonstanciels. Lorsqu’elle est devenue célèbre, on ne parle plus du tout de cet aspect de sa vie. Pour moi, le mystère des origines demeure. Ce n’est pas le moindre.

Marguerite Duras a passé sa vie à choisir ce qui devait être mis dans la lumière et ce qui devait rester caché.   
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Pierre Donnadieu, le frère, ce « fouilleur d’armoire » est-il devenu un vrai personnage de roman ?

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Les êtres qui ont accompagné la vie de Marguerite Duras sont devenus des archétypes dans son œuvre.  Pierre et Paul sont ses frères. Ils ont tous les deux des prénoms d’apôtres – Marguerite est née dans une famille catholique. Pierre est le fils préféré de la mère. Paul est, quant à lui, plus faible. Marguerite le surnomme « le petit frère » alors qu’elle est la cadette de la famille. Ils représentent l’ange et le démon.

La mère, les deux frères et la sœur vivent de façon fusionnelle.  

Pierre est un être égoïste, voleur, opiomane et cruel. Sa mère l’envoie en France auprès d’un prêtre en qui elle a confiance pour faire des études et calmer la situation dans la fratrie. Il en revient encore plus mauvais. On comprend à demi-mot qu’il a pu être victime d’abus sexuels bien avant que ce scandale n’éclate dans l’église et dans la société. Au retour définitif en France, Pierre devient proxénète, gigolo, sans réussir à se débarrasser de ses addictions. Malgré tout, la mère souhaite tout lui donner.

Marie Donnadieu a même voulu que Pierre soit enterré avec elle. 
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Il n’y a pas de père…

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Pourtant, le père a existé ! Marguerite Duras a réécrit cette partie de sa vie en le faisant disparaître. Je crois au contraire que le lien affectif entre le père et la petite fille était très fort. L’écrivaine prétend que son père est mort quand elle avait 4 ans. C’est faux. Elle avait 7 ans et demi quand il est décédé. A cet âge, il y a déjà des souvenirs marquants.

De nombreuses hypothèses ont été évoquées. Il est possible que Marguerite ait été adoptée – Ce qui était fréquent en Indochine. Elle peut avoir été la fille d’Emile Donnadieu et d’une Asiatique. C’est mon hypothèse. Je ne crois pas en tout cas que Marguerite soit la fille de sa mère, Marie Legrand. 
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« L’Amant », « L’Amant de la Chine du Nord »… Pourquoi une telle histoire est devenue une fascination ?
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Il s’agit du premier roman « grand public » de Marguerite Duras. C’est une histoire où une jeune fille « déclassée » découvre l’amour avec un riche Chinois. « L’Amant » parle également de la famille.

Quatre ans avant la parution de ce livre, qui obtient le prix Goncourt en 1984, Marguerite Duras a redécouvert l’amour avec Yann Andréa. Elle a 66 ans, il en a 38 de moins. L’écrivaine se heurte à l’impossibilité du désir charnel, car le jeune homme est homosexuel. Est-ce cette situation, une souffrance pour tous les deux, qui la pousse à repenser à l’amour premier, celui avec Huynh Thuy Lê – « L’Amant » est son mythe fondateur. Proche de la mort, le Chinois appellera d’ailleurs Marguerite Duras pour avouer qu’il l’a toujours aimée.   
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« J’ai vu le soleil entrer dans mon bureau » dit Marguerite Duras. Dionys Mascolo est-il un individu à part ? Ami, amant, écrivain, résistant, père.
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Leur histoire dépasse l’entendement. Pierre Péan l’a révélée dans « Une Jeunesse française ». Laure Adler et d’autres témoins me l’ont racontée en détail. C’est le récit de la trahison suprême.

Alors que son mari, Robert Antelme, est interné dans un camp nazi, Marguerite Duras a une liaison avec Dionys Mascolo. Elle entretient également un lien ambigu avec Charles Delval, le gestapiste qui a arrêté son mari et la sœur de celui-ci. À la Libération, Dionys Mascolo va avoir une relation suivie avec Paulette, l’épouse de Delval.  La même année, en 1947, à quelques mois d’intervalle, il aura un fils avec Paulette Delval et un autre avec Marguerite Duras – à l’insu de cette dernière. Paulette Delval ira jusqu’à dire à Mascolo, à la sortie de l’école de la rue Saint Benoît où les enfants sont scolarisés : « Le fils que tu m’as fait est plus beau que celui de Marguerite ».

Issu d’un milieu cultivé et bohême, Dionys est beau et intelligent. Il a pu se montrer cruel et amer vis-à-vis de Marguerite.
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Tout au long de sa carrière, Marguerite Duras a été autant adorée que détestée. Devient-elle plus sensible à la critique ?
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Marguerite Duras n’aimait pas être critiquée, même si elle affectait de s’en moquer. Elle pouvait être malheureuse d’un mauvais papier de la critique littéraire du Monde, Jacqueline Piatier sur l’un de ses romans. Un journaliste du Figaro a assuré pour sa part que Duras écrivait « toujours le même livre ». Elle ne passait en tout cas pas inaperçue.

Quant aux autres écrivains, elle avait ses têtes. Duras a notamment pu apprécier le jeune Philippe Sollers. Mais lorsque celui-ci connaît le succès littéraire au début des années 1980, elle met tout son art à s’en faire un ennemi.
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L’Affaire Grégory est-elle l’abus de trop ?

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Marguerite Duras a été profondément blessée par les conséquences de son pseudo-reportage. Cependant, elle n’a pas été la seule coupable.

Lorsque, en 1985, Libération lui demande de partir à Lépanges-sur-Vologne, dans les Vosges, où le petit garçon a été assassiné, son but est de rencontrer la mère, Christine Villemin. Une bonne partie de l’opinion, convaincue par la campagne de certains médias, pense que celle-ci a tué son fils. Mais la mère de Grégory refuse de rencontrer l’écrivaine, qu’elle ne connaît même pas.

C’est le fameux juge Lambert, qui a accumulé les erreurs lors de cette affaire, qui reçoit Duras. Après cet entretien de deux heures avec le magistrat, Marguerite Duras est persuadée qu’il s’agit bien d’un infanticide. Selon elle, et contre toute vraisemblance, Christine Villemin aurait tué son fils… pour se venger de la domination masculine. À ce titre, l’écrivaine la juge « sublime, forcément sublime ».

Sa réputation en souffrira durablement, Marguerite Duras ne comprendra pas la violence des réactions qu’elle suscite dans le milieu intellectuel et littéraire.
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L’arrivée de Yann Andréa est-elle pour elle une résurrection ?
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C’est le retour de l’amour, principal moteur de Marguerite Duras, qui commence par une correspondance nourrie. Yann Lemée, qu’elle rebaptise Yann Andréa, devient ensuite une sorte de secrétaire particulier. Il vit même pendant seize ans avec elle. Peu à peu, après des années « gloire et paillettes », la santé de l’écrivaine décline, au point qu’il se transforme en aide-soignant. Il va finir par enfermer cette femme affaiblie. Elle ne peut plus voir ses amis et va jusqu’à dire « Duras, elle n’écrit plus », ce qui signifie : elle meurt. La fin de sa vie a été terrible. 
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Qu’est-ce qui vous surprend encore de la part de Marguerite Duras ?
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Malgré le tombereau de critiques qui s’est déversé sur elle, Marguerite Duras reste une écrivaine puissante. Elle est toujours lue, jouée, interprétée de façons très différentes, de la plus classique à la plus originale, comme au Théâtre de l’Odéon dans « Le musée Duras ». C’est passionnant.

Marguerite Duras a toujours plu et séduit.  C’est toujours vrai, trente ans après sa mort.
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