Poète, cambrioleur, vagabond des grands chemins, François de Montcorbier dit Villon (1431-1463) a su parfaitement décrire ses voyages, ses rencontres, ses passions. Le XVème siècle marque la fin de la terrible Guerre de Cent ans mais également les grandes découvertes. « Maître François » traverse ce temps à travers sa poésie et sa (forte) personnalité.

6 siècles plus tard, Villon reste un aède qui continue de fasciner – de Victor Hugo à Jack Kerouac.

Entretien avec Roger Faligot, auteur du « Mystère François Villon – Poète cambrioleur, vagabond et breton » (Editions Goater – 2025).

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Doit-on laisser une part de mystère dans la vie de François Villon?

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Bien obligé ! Aussi secrets que pour Shakespeare des éléments essentiels de sa vie sont – et resteront probablement inconnus : sa date de naissance et la date et le lieu de sa mort. Son vrai nom [Corbueil (Corbeil) ou Montcorbier] reste à déterminer avec certitude même si dans mon enquête je livre de nouvelles pistes : du côté de Tréguier pour son père, du côté de Châteaubriant et les marches de Bretagne en direction d’Angers pour sa mère (qui a pu s’appeler Marthe Mouton)…

Ceci dit, dans son œuvre Villon fournit des pistes et des moyens de s’assurer une notoriété sinon une publicité étonnante pour l’époque, par exemple en signant bien souvent ses poèmes par des acrostiches et jeux de mots… Une célébrité évidemment amplifiée à la fin du siècle (mais était-il encore vivant ? ) grâce à l’impression de sa poésie à Paris. Jusque-là elle était colportée, dite ou chantée oralement, placardée à la porte des étuves, des tavernes et des bordels, pour que ceux qui savent lire les récitent aux autres qui les apprennent par cœur… Sans compter les seigneurs qui ont pu les collectionner dans leur petite bibliothèque tel le seigneur de Coislin (originaire de Guérande) dont la famille avait conservé le tout premier manuscrit (1467) que j’ai pu étudier à la BNF.
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A travers les écrits, peut-on comprendre la personnalité de ce vagabond et poète-cambrioleur ?

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Rappelons que ses poèmes constituent le roman de sa vie sous le titre du Petit et du Grand testament. Il alterne le légendaire et le factuel. Il est schizophrène. Exagère-t-il ses liens avec le milieu criminel de l’époque ? Ou au contraire essaie-t-il d’échapper à un destin funeste par l’écriture? Fantasme-t-il ses aventures romanesques et sexuelles?

Prenons le tout début du Lais ou Petit testament : « En l’An 1456, moi François Villon étudiant… » Il explique sa rupture avec une femme (Katherine de Vaucelles, qui lui a été « traitresse et cruelle ») et sa décision de partir (« Je m’en vais en pays lointain »). En réalité au moment où il nous dit écrire ce poème, le soir de Noël 1456, il participe à un « casse », le cambriolage de la sacristie du Collège de Navarre (non loin de la Sorbonne et des collèges bretons où il habite chez son père adoptif Guillaume de Villon. Aucun poète ou écrivain n’a fait cela avant lui, ni après lui : utiliser la poésie et la littérature comme alibi…
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« Autant on emporte ly vent » – Que veut exprimer Maître François dans ce vers si célèbre ?

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Plus célèbre encore « Où sont les neiges d’antan ? » du poème La Ballade des dames du temps jadis » (chanté par Georges Brassens) sont de la même veine. Inspiré par le poète Rutebeuf (« Que sont mes amis devenus ? Ce sont amis que vent emporte »), Villon exploite le filon de la nostalgie. Il en profite pour faire comprendre qu’on doit donner aux femmes leur place dans l’histoire…

De même, qu’avec le poème de la Belle Heaulmière, cette prostituée de 80 ans qui, dénudée se regarde dans la glace, se penche sur son passé et souvient comme elle était belle autrefois (incidemment un des poèmes où Villon se transforme en femme comme il le fait à plusieurs reprises).
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François Villon est-il l’ennemi de l’amour courtois?

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Il alterne le récit de relations amoureuses (romantiques) et liaisons érotiques (parfois brutales, souvent grivoises, en tout cas très crues) et fait imploser l’ancienne littérature moyenâgeuse. Il écrit un poème d’amour, à la demande du chef de de la police d’Estouteville pour la femme de celui-ci. Il raconte des relations sadomasochistes (dirait-on de nos jours) avec Katherine de Vaucelles. Il raconte ses relations charnelles avec la Grosse Margot (cette prostituée peut-être enceinte de ses œuvres et dont il laisse entendre qu’il serait le « maquereau »).

Il sous-entend des relations homosexuelles, parfois d’une extrême violence lorsqu’il est torturé par l’évêque Aussigny, livré au supplice de l’eau, et sans doute sodomisé dans sa cellule par le-même. Cela fait penser à Jean Genêt qui admirait aussi Villon.
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Qui sont les femmes dans les écrits de François Villon ?

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Je l’ai déjà évoqué : il y a les femmes du grand monde qu’il aime ou qu’il admire: Katherine de Vaucelles (« la damoiselle au nez tortu » qui fut peut-être la maîtresse du roi Louis XI) ou Ambroise Loré, la femme d’Estouteville; il y aussi les grandes prostituées (qu’il admire tout autant : Jehanne de Bretagne, Marion Dentu, l’abbesse de Pourras, la Gosse Margot ou la Belle Heaulmière.

Il y a les dames du Temps Jadis qu’il vénère, la Belle Sidoine,  Héloïse (l’amante du Nantais Abélard), Morgan la fée, sœur d’Arthur, Yseult maîtresse de Tristan le Breton. Mais aussi Jeanne d’Arc (« la bonne lorraine qu’Anglais brûlèrent à Rouen ») qu’il souhaite voir réhabilitée ; et même la belle courtisane athénienne Archipiades qui, en fait, est un garçon.

Et enfin, et surtout sa propre mère (dont il joue le rôle) dans la Supplique à Notre-Dame (la Vierge Marie étant la puissance tutélaire de ce mauvais garçon qui compte sur elle pour le sauver).

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« La Ballade des pendus » est-elle une ode à la vie ?

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C’est d’abord un plaidoyer qu’il écrit en prison fin 1462, conjointement à un recours en grâce pour ne pas être exécuté. Un rappel, comme il le fait souvent, que nul ne survivra. Même les puissants, Alors qu’il se situe résolument dans le camp des gueux, des pauvres gens. Une mise en garde aux « compaings », copains, coquins, coquillarts ou mercerots,   qu’ils aient fauté ou non avec lui. C’est d’un cri d’impuissance des morts envoyés au vivants, ceux de son temps et ceux du nôtre. Le poète Yvon Le Men, né à Tréguier, tout comme vraisemblement le père de Villon, a bien raison de dire que Maître François « a été le premier poète français à avoir évoqué les frères humains. Avec lui, l’humanité est entrée dans la poésie »…
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La Bretagne est-elle un lieu idéalisé pour François Villon?

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La Bretagne très présente à Paris, et l’on comprend sa puissance dans La Ballade des seigneurs du temps jadis, à commencer par le légendaire roi Arthur, Claquin (Du Guesclin) « le Bon Breton », ou Richemont, le connétable du roi de (la petite) France, compagnon de Jeanne d’Arc, le même Richemont qui libère Paris des Anglais avec ses troupes et deviendra sous le nom d’Arthur III, éphémère duc de Bretagne…

Puis cette Bretagne, politiquement neutre dans la guerre de Cent Ans, est un, lieu où il se cache en 1456-57 et peut-être après son bannissement de Paris en 1463. Un pays (indépendant) où, chemin faisant, il peut chercher ses origines (à la façon de Jack Kerouac qui l’admirait tant (« Je suis François Villon, poète malandrin, vagabond des grands chemins à travers l’espace libre. »). Il nous dit qu’il est aussi « pauvre mercerot de Rennes », autrement dit membre d’une guilde (non exempte d’activités criminelles) qui chemine à travers la Bretagne (y compris à Saint-Julien de-Vouvantes, la région d’où vient sa mère comme il le dit explicitement dans plusieurs poèmes.

Phénomène important que j’ai détecté : il utilise énormément de mots du jargon des Mercerots, influencée par l’une des deux langues de Bretagne, le gallo (je présente dans mon livre un petit glossaire de 100 mots gallos qui figurent dans l’œuvre de Villon et permet de mieux décoder ses énigmatiques ballades en jargon.

Victor Hugo a raison (dans Les Misérables) de dire que Villon a inventé l’argot, en s’appuyant sur les langues régionales, et particulièrement celtiques. Il faut rappeler que sa maîtresse, Juliette Drouet, est fille de chouan de Fougères, en Haute-Bretagne où se pratique le gallo…

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Théophile Gautier, Max Jacob, Victor Hugo, Xavier Grall, Jack Kerouac,… Pour quelles raisons ces grands auteurs sont les héritiers de Maître François ?
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N’oubliez pas Louis-Ferdinand Céline (qui nous dit que Villon est notre Shakespeare)! George Orwell ou Bertolt Brecht qui après avoir imaginé de lui consacrer une pièce en fait l’un des personnage son « Opéra de Quat’sous »! Pour les uns c’est le poète des gueux, du petit peuple, pour d’autres un révolutionnaire au sens où il a fait imploser le langage ancien et – à la façon d’un Céline ou d’un Joyce au XXe siècle – crée une langue moderne dans laquelle les dialogues, le langage parler, l’invention de mots nouveaux sont très importants.
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Qu’est-ce qui vous surprend encore de la part de François Villon?

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Absolument tout ! On peut tout relire et découvrir d’autres angles morts, d’autres facettes que je déplore de n’avoir pas explorées. Depuis une quinzaine de conférences que j’ai réalisées en Bretagne, j’ai découvert grâce à des lecteurs, des nouvelles pistes. Heureusement que je travaille à un roman qui se situe plus tôt, dans le Haut Moyen Âge, sinon je ne pourrais m’empêcher de poursuivre ma recherche.

Mais avant tout, je n’ai pas fini d’être ému par sa bouleversante poésie. Comme c’était le cas quand j’étais adolescent et que j’ai ouvert pour la première un recueil ancien de ses poèmes. Après tout, il nous a prévenus alors qu’il s’attend à être pendu : « Frères humains qui après nous vivez… ».
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