Le regard fixe, le corps solide et déterminé, Deborah de Robertis réalise des performances comme d’autres crient au scandale. Dans un monde de plus en plus trouble et violent, l’art n’est jamais aussi pertinent que lorsqu’il s’attaque à lui-même. Au grand jour les injustices!

Deborah de Robertis est une militante certes mais avant tout une artiste-interprète. Au sein d’un musée, dans l’espace public ou à son domicile, elle est sur scène. L’art appartient à celles et ceux qui se cognent avec la réalité.

Entretien avec Deborah de Robertis, artiste sous les projecteurs.
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Depuis quand remonte votre passion pour l’art ?
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A 16 ans, après des années d’errance, tout s’est imposé à moi. Alors que j’étais en cours, j’ai laissé ma trousse sur la table et je suis partie. Je me suis inscrite à une école d’art en Belgique. C’est dans ce cursus que j’ai pu réussir mon parcours scolaire. J’ai eu le sentiment de trouver un sens à ma vie. Cependant, l’art n’a jamais été une passion. C’est une vocation, mon travail et encore aujourd’hui, à 41 ans, je m’interroge sur mon parcours. 
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Durant vos études et le début de votre carrière artistique, l’art était-il insupportable car trop masculin ?

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Au lycée, je m’étais déjà intéressée au concept de représentation de la nudité. Malgré mon jeune âge, j’avais compris que le sujet touchait à une certaine transgression. J’ai pris conscience que mon corps pouvait être perçu comme un objet. J’avais en tout cas retranscrit un regard que les hommes pouvaient porter sur moi.   
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© Deborah de Robertis – Vivien Deleuze – Reconstitution d’une photo de Bettina Rheims – 2016

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Le nu identifié comme féminin a-t-il été approprié par l’art afin d’être mieux dominé ?

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Depuis de nombreuses années, je travaille sur des réinterprétations d’œuvres majeures en interrogeant les rapports de pouvoir et de domination. D’ailleurs, lors de performances, j’ai moi-même incarné des modèles qui évoquaient pour moi la « femme-objet » d’un point de vue patriarcal : la prostituée, le modèle nu de Courbet réduit à son sexe ou encore la strip-teaseuse. Dans mes performances, je me joue de la figure du nu traditionnel identifié féminin tout en renversant le rapport de domination.   
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« Miroir de l’Origine », votre première performance en public, a été réalisé en 2014 devant l’œuvre de Gustave Courbet. Le choix de ce tableau était-il une évidence ?
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Oui car c’est vraiment pour moi l’exemple même de la femme qui est l’objet du regard. Ce sexe sans visage ne pourrait pas avoir un regard sur le monde.

© Deborah de Robertis

J’avais déjà réalisé un film « Modèle à la caméra » où j’utilisais déjà la posture cuisses ouvertes, le sexe en évidence, face caméra. Il y avait déjà un écho à « L’Origine du monde » puisque le visage et le regard féminin sont absents de l’œuvre. Le tableau de Courbet me passionne malgré la critique que je formule. Les différents regards que l’on porte sur « L’Origine du monde » disent beaucoup sur nos croyances et nos désirs. J’ai le souvenir en cours de voir des critiques d’art, commissaires et galeristes faire des zooms sur mon sexe lorsque je présentais mon travail à des fins professionnelles. Ce geste n’était pas anodin. Il correspondait à un recadrage violent.

Ce n’est que des années plus tard que j’ai réalisé la performance en public devant le tableau de Courbet. Si je ne l’avais pas fait j’aurais eu l’impression de rester une artiste sous emprise. Ce fut un moment-clé.

« Miroir de l’Origine » est la performance la plus marquante pour moi. Lorsque je revois les images, on a l’impression que j’entre en scène. C’est mon entrée dans le monde de l’art. J’ai forcé la porte des musées.
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10 ans, jour pour jour, après les faits, vous organisez un nouvel assaut sur l’œuvre de Gustave Courbet au Centre Pompidou Metz. Cette fois, vous taguez votre propre image. L’art doit-il être iconoclaste ?
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C’est le Centre Pompidou Metz qui m’a contacté afin que je puisse participer à cette exposition autour de l’œuvre de Gustave Courbet. J’ai appris alors que le curateur était Bernard M. Après une discussion entre lui et la direction du Centre Pompidou, j’ai reçu un simple mail de refus. J’ai considéré qu’il s’agissait d’un énième abus de pouvoir de la part de Bernard M. Cette proposition de participation à l’exposition était pour moi comme une reconnaissance de ma persévérance. La refuser me portait préjudice.

J’ai réagi sur les réseaux sociaux. Bernard M. m’a alors appelé au téléphone. Je lui ai rappelé les faits de notre première rencontre. J’ai fini par intégrer l’exposition. J’aurais pu m’en satisfaire car ma pièce « Miroir de l’origine » y avait toute sa place dans la scénographie. Le tableau de Courbet était présent avec des réinterprétations féministes réalisées par des artistes contemporaines. J’aurais pu m’en satisfaire mais j’avais l’impression que l’on récupérait mon travail afin de réduire mon silence. C’est pour cette raison que j’ai réalisé une performance. J’ai invité deux femmes à participer. Eva Vox et Laure Pépin ont prêté leur corps afin de soutenir mes accusations au monde de l’art. Elles ont effectué des tags sur plusieurs œuvres de l’exposition dont « L’origine du monde » de Courbet, « Genital Panic » de Valiexport et ma propre photographie exposée juste à côté.

L’action principale consistait néanmoins à voler l’œuvre d’Annette Messager intitulée « Je pense donc je suce ». J’ai voulu attirer l’attention sur la vidéo tournée quand j’étais jeune artiste avec le curateur de l’exposition. J’ai reconnu l’œuvre car elle est dans ma vidéo puisque je l’ai filmée dans sa chambre à coucher… Ironie de l’histoire dans cette vidéo il me demande de « le sucer ».
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© Deborah de Robertis

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Vous êtes internée dans un service psychiatrique pendant une nuit suite à la performance Olympia en 2016. Était-ce une façon de décrédibiliser votre message ?
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Oui d’une certaine manière. C’était en tout cas une façon de me briser et d’altérer mon image. Je ne serais qu’une simple hystérique.
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Avez-vous du courage ?

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J’ai de l’audace et de l’humour. Même dans mon quotidien, je suis quelqu’un d’assez exubérant. Je parle et je ris fort. La transgression pour moi vient du fait que je montre de façon ostentatoire mon sexe Rappelant à tort la pornographie mainstream, le geste a été perçu comme agressif. Pour moi, il s’agit au contraire d’un geste pictural. Je déchire la toile de manière incisive.

Je dois avouer aujourd’hui que j’ai reçu plusieurs menaces de mort très violentes après mes performances…

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© Deborah de Robertis

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« Ma chatte, mon copyright » est-elle l’action la plus punk ?

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J’aime bien que vous la qualifiez de punk. Il y a eu deux actions pour cette performance. La première c’est un clip vidéo avec un certain nombre de participants dont une rappeuse MacManu, Aurore Leduc et une violoniste classique. La deuxième laissait la place à deux street artistes dont Oeno qui avait fait de la prison pour avoir vandalisé toute la station de métro du Louvre.
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La performance « Le modèle à la caméra » vous a-t-il permis de capturer à votre tour le regard du spectateur ?
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J’avais pour habitude d’utiliser une go-pro (notamment pour ma réinterprétation d’« Olympia » de Manet). Cette caméra interroge notre propre place. Pour « Le modèle à la caméra », des années auparavant, enfermée dans une vitrine de prostituée à Bruxelles, j’ai invité des artistes hommes à me prendre pour modèle, questionnant ainsi leur regard et leur désir. En posant nue, caméra au poing, je bousculais déjà le rapport traditionnel entre le modèle féminin et l’artiste masculin. Ce projet a donné lieu à des portraits de mon point de vue.

La caméra fut également très efficace pour la performance « Le viol du pouvoir ». Nous, performeuses, portions toutes des go pros sur le front. Cette action a été réalisée au moment des déboulonnements de statues. Ensemble, nous avons ensanglanté la figure du général Gallieni, symbole de l’oppression coloniale. Nous avons filmé l’arrivée massive des forces de l’ordre. Notre regard caméra est politique au même titre que notre corps.
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Lors de l’exposition « Lacan », vous dérobez la broderie « Je pense donc je suce » d’Annette Messager dont le propriétaire est le commissaire de l’exposition Bernard Marcadé. Est-ce un trophée de guerre ?
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© Deborah de Robertis – Photo Guillaume Belveze

Même si j’ai été mise en examen pour cette performance, je n’ai pas eu l’impression de voler mais plutôt d’avoir été volée des années auparavant lors que j’ai rencontré Bernard M. à l’âge de 26 ans lors d’un jury. Il était pour moi légitime de réaliser cette performance après des années de silence, il s’agissait de dénoncer tout un système d’exploitation sexuelle et de censure misogyne exercée en toute impunité comme une norme dans le milieu de l’art contemporain pourtant qui se veut progressiste. Ce milieu était resté silencieux sur la question des violences sexuelles et du mouvement #Metoo. Ce n’est pas un hasard – c’est peut-être car c’est le pire des milieux. Sous couvert de liberté artistique, tout est permis et encouragé encore de nos jours.

Bernard M. n’est pas le seul homme de pouvoir que je dénonce. Je pense aussi à Juan D’Oultremont et François Ordermatt…  _ lien sur ma lettre ouverte

Mon travail de jeune artiste a été encouragé à des fins uniquement sexuelles par des acteurs importants du milieu de l’art qui ont abusé de leur position et de mon engagement. En même temps, j’étais encouragée et invisibilisée puisque cet intérêt est toujours resté officieux et jamais officiel. Ce qui aurait dû être une alerte mais ces hommes ont abusé de ma confiance. Je ne prétends pas qu’ils n’avaient pas d’intérêt pour mon travail car ce serait de le dénigrer. Cependant, je pense que ces hommes ont utilisé mon travail féministe comme stimulation sexuelle et non intellectuelle. C’est à la fois déplorable et pathétique. Cela reflète l’hypocrisie misogyne. Pour résumer, ils ont profité de leur position afin de manipuler les ambitions légitimes d’une artiste émergente tout en faisant en sorte que ce travail n’émerge jamais. Afin de me libérer de cette emprise physique et psychologique, j’ai réalisé ma première performance publique au Musée d’Orsay en 2014, « Miroir de l’origine ».   
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© Deborah de Robertis- Brieuc Cudennec

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Image de couverture : © Deborah de Robertis – Brieuc Cudennec

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