Héros majeur de la bande dessinée franco-belge, Lucky Luke va fêter en 2026 ses 80 ans. Un moment fort pour celui qui tire plus vite que son ombre. En fin d’année dernière, l’album-hommage « Dakota 1880″ (Editions Dargaud) a été la première sortie événement. Le scénariste Appollo et le dessinateur Brüno ont imaginé de courtes histoires se déroulant avant les aventures de Lucky Luke. Une façon de montrer un personnage seul et mélancolique.

Vous pouvez admirer les planches de « Dakota 1880 » à la Galerie Huberty Breyne (36 Avenue Matignon – Paris) du 27 mars au 25 avril 2026.

.
.
.
.

Depuis quand remonte votre lien avec Lucky Luke ?
.
.
.
.

Depuis l’enfance. Lucky Luke fait partie de mes premiers héros de bande dessinée. Je dois avouer tout de même que, même si j’ai continué de lire ses aventures et que j’admire le travail de Morris, je considère qu’à la mort de René Goscinny, les albums ont perdu de leur originalité.

Je n’aurais jamais imaginé réaliser un album de Lucky Luke – même devenir dessinateur.
.
.
.
.

Comment est né le projet « Dakota 1880 ». Etait-ce une volonté de sortir des cases Lucky Luke ?

.
.
.
.

Les éditions Dargaud m’ont proposé ainsi qu’à Appollo, le scénariste, de réaliser un album-hommage à un héros de la bande dessinée. Nous nous sommes posés beaucoup de questions. Nous voulions sélectionner un personnage avec qui nous aimerions raconter quelque chose. Lucky Luke a été une évidence pour nous deux.  Nous avons pris la décision de revenir vers un dessin et une histoire proches des débuts. D’ailleurs, le titre de notre album fait écho à la première histoire, « Arizona 1880 ».

Etant bien ancré dans la mythologie du western, nous pouvions aborder d’autres aspects du genre. « Dakota 1880 » a également comme référence le cinéma. Nous avons volontairement écarté le côté humoristique de la bande dessinée de Morris pour se concentrer sur l’aspect solitaire et sérieux de Lucky Luke.
.
.
.
.

© Dargaud

.
.
.
.

« Dakota 1880 » est-il un savant mélange de Morris et de Matthieu Bonhomme ?

.
.
.
.

La rupture intervient fin 1977 avec la disparition de René Goscinny. Ensuite, Morris va ajouter plus d’humour. Je ne suis pas un grand fan des séries comme celle de Rantanplan ou de Kid Lucky par exemple. Qui peut dire qu’il y a depuis eu un album aussi bon que « La Diligence » ou « Tortillas pour les Dalton » ?

Pour moi, Matthieu Bonhomme avec ses albums semi-réalistes a pu reprendre la bonne énergie de Lucky Luke.

Par conséquent, lorsqu’avec Appollo, nous nous sommes mis au travail, nous avions comme références la mythologie de l’Ouest américain, le Lucky Luke d’avant 1977 et des albums comme « L’Homme qui tua Lucky Luke » et « Wanted Lucky Luke ».
.
.
.
.

« Dakota 1880 » aurait-il pu s’appeler « Dakota 2025 » ?

.
.
.
.

Il est vrai que nous souhaitions réaliser une bande dessinée avec des thèmes actuels. Appollo tenait à cela.

Dans « Dakota 1880 », il y a 4 personnages féminins forts, le jeune noir Baldwin qui, malgré les discriminations, part à l’aventure. Tous ces personnages servent vraiment l’histoire. A l’origine du projet, Baldwin avait un grand-père puis nous avons pris la décision de le changer en grand-mère. Cela apportait plus de profondeur à l’intrigue. Avec la grand-mère, nous pouvions apporter le vaudou et la cuisine noire-américaine. Le seul aspect que nous avons gardé du grand-père c’est qu’elle fume le cigare – cela nous a amusés de conserver ce détail.

Les personnages féminins avec une vraie personnalité existent déjà dans les films de Sergio Leone et de John Ford. Il n’y avait rien de nouveau. « Dakota 1880 » fait écho à un certain âge d’or du cinéma américain. De nos jours, cette énergie s’est perdue. Nous ne retrouvons plus la créativité et l’originalité qui ont pu être la signature au cours du XXème siècle notamment dans le western.
.
.
.
.

© Dargaud
.
.
.
.

Comment avez-vous composé votre Lucky Luke, ce héros qui ne peut ni fumer ni tuer ?

.
.
.
.

Je partage avec le trait de Morris un très grand synthétisme. Nous allons à l’essentiel. Par conséquent, je me suis laissé aller pour composer le personnage.

La difficulté a surtout été scénaristique. Avec Appollo, ce n’était dans notre ADN de faire une aventure comme celles de Matthieu Bonhomme et de faire un album comique comme ceux de Morris. Il a fallu trouver un entre-deux. « Dakota 1880 » mélange mélancolie prattienne et nostalgie.

La première histoire de l’album est celle que nous avons imaginée en premier. Lucky Luke est frappé, il est question de pendaison. C’était de l’aventure pure. Puis, avec Appollo, nous avons pris la décision d’imaginer des séquences plus douces. Les aventures de Lucky Luke se nourrissent des rencontres. Par conséquent, nous avons axé nos intrigues sur les personnages secondaires. Bien souvent, des individus étrangers au Far West débarquent et rendent l’histoire plus forte. Notre Lucky Luke peut aussi s’apparenter à Corto Maltese. C’est un magnifique spectateur. 
.
.
.
.

Avez-vous pris du plaisir à imaginer toute cette palette de personnages ?

.
.
.
.

Oui. La diligence avançant progressivement dans l’Ouest américain, j’ai pu dessiner de multiples ambiances. Le road movie permet le travail en séquences. Brasier est très différent d’Averse par exemple.
.
.
.
.

© Dargaud

.
.
.
.

Pas de frères Dalton, pas de Calamity Jane et surtout pas de Jolly Jumper. Est-ce que ce fut un choix difficile ?
.
.
.
.

Tout s’est fait naturellement. Ses personnages sont souvent associés à l’aspect humoristique de la saga. Jolly Jumper parle afin de commenter l’intrigue. « Dakota 1880 » est un album dit sérieux donc avec Apollo, nous avons écarté ces personnages.

Cependant, on peut apercevoir Jolly Jumper à la toute fin lorsque Lucky Luke en selle s’en va au loin tout en chantant « I’m a poor lonesome cowboy ». J’ai dessiné la silhouette du cheval blanc. Nous rendons ainsi Lucky Luke à sa mythologie.
.
.
.
.

La couverture rappelle la photographie de Smoke Creek. Comment avez-vous imaginé cette image du cowboy solitaire ?
.
.
.
.

C’est en effet un héros mélancolique. Dans « Dakota 1880 », nous voulions, avec le personnage de Baldwin, traiter de l’enfance et de la parole rapportée – aspects assez célèbres du western. Il est le narrateur. La majorité de l’intrigue de « Dakota 1880 » est donc sa version des faits.

Le genre western s’est toujours nourri de la réalité et des écrits rapportés ensuite dans la presse et la littérature. Les légendes de Billy the Kid et de Wyatt Earp se sont nourries de cette façon.

La bande dessinée s’est bien souvent inspirée de personnages historiques. Dans « Dakota 1880 », nous rapportons que Lucky Luke est quelqu’un qui a vraiment existé. René Goscinny s’est toujours inspiré de personnages réels. Pourquoi pas Lucky Luke ? A la fin de l’album, il y a même une interview de Gustav Frankenbaum, professeur de littérature contemporaine à la Abilene State University. Cela nous permettait d’apporter du réel à « Dakota 1880 ». Mythologie et réalité se nourrissent mutuellement.
.
.
.
.

© Dargaud
.
.
.
.

Avez-vous une préférence entre les deux versions de « Dakota 1880 » – celle coloriée par Laurence Croix ou la version en noir & blanc ?
.
.
.
.

J’aime les deux. Le noir & blanc permet aux lecteurs de se concentrer sur le dessin mais Laurence a fait un travail remarquable avec les couleurs. Cette dernière est plus immersive. A chaque fois, la lecture est différente.

.
.
.
.

© Dargaud

.
.
.
.

En bande dessinée, au cinéma, à la télévision, Lucky Luke revient en force. Qu’aimeriez-vous voir chez celui qui tire plus vite que son ombre ?
.
.
.
.

Tant la figure de Lucky Luke a été usée jusqu’à la corde tant elle reste passionnante. Il y a plus de 80 albums (!).

J’ai bien aimé la série animée du début des années 2000. C’était respectueux du travail de Morris et de Goscinny. « Les Indomptés » (2025) a été un pari réussi. Avec qu’Appollo, nous avons misé sur le côté sérieux. Blutch a choisi l’humour.

Un autre dessinateur ou réalisateur peut se plonger dans les premières aventures et trouver des thèmes à développer. 2026 est le 80ème anniversaire de Lucky Luke.
.
.
.
.

© Dargaud

.
.
.
Image de couverture : © Dargaud

PARTAGER