Il y a des artistes qui dessinent le monde tel qu’il est, et d’autres qui s’amusent à en gratter le vernis pour en révéler les os. Dans le Mexique de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, José Guadalupe Posada (1852-1913), graveur populaire, fait de la mort un personnage principal, une satire politique, un théâtre social où les puissants perdent leur superbe et où les humbles retrouvent, sous la forme d’un squelette, une étrange égalité. Ses crânes ricanent, ses tibias dansent, ses silhouettes macabres traversent les classes et les consciences.

À la croisée de la caricature, du fantastique et de l’imagerie populaire, les œuvres de Posada possède une splendide insolence. Chez cet artiste mexicain, la mort n’est jamais tout à fait une fin : elle est un révélateur. Et dans le miroir qu’il nous tend, les vivants ont souvent bien plus à craindre que les morts.

Entretien avec Samuel Dégardin, auteur de « Posada – Confession d’un squelette » (Editions Martin de Halleux – 2026).

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Le peu de sources concernant la vie de José Guadalupe posada donne-t-il une part de mystère intrigant ?

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La première version de cette « confession d’un squelette » a été composée fin 2010, elle ambitionnait de prendre place dans un numéro de la revue Pièces, imprimée par le sérigraphe lillois Alain Buyse et dédiée aux calaveras de Posada. La difficulté pour réunir des informations sur cet artiste mexicain – il n’existait pour ainsi dire aucune monographie fiable sur lui – m’incita à élargir la focale sur la période agitée que traversait alors le Mexique. La fiction d’une vie d’artiste au temps des révolutions en tout genre : politique, économique, sociétale… constitue la matière de cette confession apocryphe et néanmoins documentée.
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© Martin de Halleux

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José Guadalupe Posada a-t-il réussi à aller plus loin picturalement que son maître Manuel Manilla ?

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On pourrait croire que rien ne ressemble plus à un squelette qu’un autre squelette. Pour preuve, nombre de calaveras de Manilla sont attribuées à Posada. Mais pour un œil averti, les calaveras de l’élève Posada se distinguent par une plus grande virtuosité dans la composition d’images complexes et clairement lisibles. Manilla n’en demeure pas moins un graveur inventif et facétieux.
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Les calaveras peuvent-elles être des illustrations politiques au même titre que les caricatures ?

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Les premières illustrations de Posada pour la presse satirique, des caricatures éminemment politiques, lui valurent l’exil. Quittant Aguascalientes pour León puis pour Mexico, il met son talent au service de commandes très variées : illustrant aussi bien des menus que des diplômes, des images pieuses que des faits divers. Les calaveras représentent une infime partie de sa production. Réalisées à l’occasion du Jour des morts (les 1er et 2 novembre), elles sont imprimées sur des « feuilles volantes » de couleur à destination d’un très large public. Elles ne sont pas à proprement parler des illustrations politiques, même si certaines ne manquent pas d’interroger sur les convictions de leur auteur quand elles représentent des révolutionnaires ou des caciques du pouvoir.

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© Martin de Halleux

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Le roman Don Quichotte a profondément marqué la littérature espagnole. Les illustrations de Posada permettent-elles de plonger le vieux chevalier dans un monde plus fantaisiste, plus mexicain ?
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Il existe bien une calavera équestre de Don Quijote par Posada, publiée à l’occasion du Jour des morts. Les œuvres d’art, tout comme les œuvres littéraires de la vieille Europe, ont durablement exercé leur magistère sur les productions mexicaines. Étudiant à l’Académie des arts et métiers d’Aguascalientes, puis formé à la gravure dans l’atelier de l’imprimeur Trinidad Pedroza, le jeune Posada a manifestement été influencé par des artistes européens (Grandville et Daumier notamment). Quand Posada s’empare du Don quichotte de Cervantès, il s’affranchit néanmoins de ses maîtres pour lui faire subir une « mise à nu » toute personnelle.
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Au fil du temps, le squelette devient-il un autoportrait de Posada ?

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Nous finirons tous par ressembler à une calavera de Posada – la bonne humeur en moins.

La représentation d’un squelette sous ses burins donne à la mort une identité toute mexicaine : elle n’a pas l’accent funèbre et macabre que l’on trouve sous nos latitudes, une ironie point dans les articulations enjouées de ce peuple auquel il s’identifie.

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L’art de Posada est-il selon vous un prélude au mouvement surréaliste ?

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Dans son ouvrage L’Art magique, publié en 1957, André Breton revisite l’histoire de l’art avec sur le nez ses lunettes de surréaliste. Les précurseurs du mouvement dont il signera le manifeste en 1924 ne manquent pas. Posada n’est pas mentionné, mais à son retour du Mexique en 1937, Breton publie « Paratonnerre » : un article repris dans son Anthologie de l’humour noir (parue en 1940) et dans lequel il désigne l’art de Posada comme « le triomphe de l’humour à l’état pur ».  
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Est-ce finalement en tant que squelette (mort) que José Guadalupe Posada reçoit le succès ?

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Posada connut de son vivant la reconnaissance de ses pairs et une audience auprès d’un large public populaire avec la diffusion de ses gravures imprimées sur des « feuilles volantes ». Après sa mort, il tombe vite dans l’oubli. Diego Rivera, le peintre muraliste, lui donne une nouvelle visibilité en préfaçant une monographie de son œuvre et en le représentant dans une fresque du Palacio Nacional de Mexico en 1930. Sept ans plus tard, des artistes mexicains fondent un Atelier d’art graphique populaire qui perpétuera sa mémoire par la pratique d’une gravure populaire, sociale et révolutionnaire.

Posada connait aujourd’hui une postérité durable, notamment avec certaines de ses calaveras tatouées sur des corps – eux, bien vivants.
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Après votre étude, qu’est-ce qui vous surprend encore plus chez Posada ?

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Par la profusion de sa production et l’inventivité de ses compositions, Posada impressionne.

Il n’existe pas d’équivalent dans l’histoire des arts graphiques. On croyait que le génie s’obtenait en frottant, mais il faut bien admettre qu’avec cet artiste mexicain il s’obtient plus volontiers en creusant.

© Martin de Halleux

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Image de couverture : © Martin de Halleux

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