Au fil des saisons et des rentrées littéraires, la poésie reste un genre omniprésent. Dans un monde dangereux et violent, les rimes et les vers restent le refuge de nos pensées.

Avec « La Cité des arbres bleus » (Editions Seghers – 2026), Charles Berberian se souvient et dessine. Le livre est une invitation à mieux comprendre ce mystère qu’est la poésie. Les douceurs et la musique sont ici représentées par des couleurs et des gestes. L’illustration devient ainsi elle-même une phrase, une beauté écrite.

Entretien avec Charles Berberian, illustrateur des poésies.

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Quel est votre lien avec la poésie ?

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La poésie est avant tout un état. Il s’agit un mot que l’on a trouvé pour définir une certaine notion de transcendance. Lire et réciter une poésie est pour moi une forme de spiritualité. Je suis aujourd’hui grand-père. Je me rends disponible pour mes petits-enfants. Je remarque que lorsqu’ils découvrent un sentiment ou une image pour la première fois, c’est un moment fabuleux. Ça pétille !

La poésie provoque ce sentiment. Vous courez après le bonheur perdu dans le but de retrouver cette innocence.

J’associe mon dessin avec la poésie dans le but de retrouver ce sentiment. C’est une fenêtre ouverte sur un monde qui n’a rien à voir avec celui qui nous entoure.
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© Editions Seghers

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Le titre « La Cité des arbres bleus » résonne comme un conte. Le bleu est-il une identité graphique ?
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Dans ma palette, j’utilise souvent le bleu. Il est naturel pour moi. A tel point que je mets en place des palettes sans bleu afin de m’obliger à aller vers d’autres couleurs.

Le bleu c’est ce qui permet le mieux la graduation des valeurs. Vous avez également cette impression avec le gris. Le bleu est par contre plus lumineux, plus évocateur.

Quant au titre du livre, « La Cité des arbres bleus ». Il vient d’un de mes dessins. Le bleu était la couleur de démarrage. Une fois le dessin terminé, j’ai choisi le titre naturellement.

Avec mon éditeur, j’ai hésité entre « Le Rêve de l’antilope » et « La Cité des arbres bleus ». Nous avons finalement choisi le second.
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Quel est votre rapport avec la langue anglaise ?

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Ma grand-mère maternelle nous parlait à mon frère et moi en anglais. Cette langue était également celle que j’utilisais pour parler avec mes amis en Irak. Il y avait des Irakiens mais également des Italiens, des Allemands, des Anglais, des Irakiens. Et donc on parlait l’anglais le plus souvent entre nous.

L’anglais est revenu vers moi aux plus belles heures de la pop-musique et la folk a apporté à notre culture. J’écoutais Bob Dylan ou encore John Lennon. Il s’agissait pour moi d’un éveil à la fois intellectuel et poétique.

Finalement, je suis arrivé à la poésie avec les paroles de chansons. L’anglais reste pour moi très important.

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© Editions Seghers
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Et le français ?

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Même si j’ai grandi en lisant les comics américains, le français est pour moi lié à la bande dessinée. Comme je vous ai dit, enfant, j’ai détesté la poésie. Ce n’est que plus tard que je l’ai redécouverte.
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La ville de Bagdad a-t-elle davantage nourri votre imagination avec la disparition de vos proches ?

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Je pense surtout à Beyrouth. Bagdad n’a été présent chez moi que durant les 10 premières années de ma vie. Mes parents, tout comme mon frère, vivaient au Liban. Je suis resté en Irak avec ma grand-mère maternelle, grecque et anglophone. Je raconte cette partie de ma vie dans la bande dessinée « Une éducation orientale ».

Avec « La Cité des arbres bleus », je dessine à nouveau ma famille.
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Quelle est la place des femmes dans votre art ?

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J’ai toujours aimé illustrer toutes les femmes.

J’ai eu le malheur de vivre chez les Jésuites dans une école non-mixte pendant 6 ans. Lorsque j’ai débuté la bande dessinée dans les années 80, le milieu était avant tout masculin. Il y avait comme une ambiance de légionnaires (rires). Les femmes étaient là mais plus discrètes. Dans la bande des San-Franciscains post-bitnik, elles ont pourtant publié des bandes dessinées remarquables. Ce sont les femmes qui ont bousculé les dogmes de la BD. J’espère qu’elles continueront à être plus présentes.
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© Editions Seghers
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Le calligramme d’Apollinaire rappelle que les mots peuvent former un dessin (automatique). Quand est-ce que l’image remplace le texte ?
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Dans « La Cité aux arbres bleus », nous avons également voulu jouer avec la forme des mots. Anne Dieusaert, directrice littéraire des éditions Seghers, cherchait une typo qui correspondait à ma voix. Le concepteur artistique Varham Muratyan et la graphiste Apolline Morère ont alors une typo originale et ont réalisé un très beau travail.

Je peux voir quand un E sourit ou quand il ne sourit pas. Donc pour moi c’est une manière de choisir telle ou telle typo. Je préfère les sourires…

Pour moi, la bande dessinée est un art visuel à part entière. Je dessine et j’intègre ensuite le texte. Une police de caractère a même été conçue à partir de mon écriture.
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C’est ainsi qu’a été réalisé « La Cité aux arbres bleus » ?

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Oui. Anne Dieusaert souhaitait que je réfléchisse à un livre sur la poésie. Je pensais que je ne devais être que l’illustrateur mais elle m’a rétorqué que je devais mettre en valeur mes dessins – ceux de mes carnets, ceux que je poste de temps en temps sur Instagram. J’ai scanné et proposé tout un ensemble d’images. C’est ensuite que j’ai commencé à écrire les textes. C’était une façon de raconter une histoire à travers la poésie. 

Cet esprit ne me quitte pas puisque je travaille actuellement sur une bande dessinée à propos du poète Robert Desnos. Les livres sont des transmetteurs magnifiques.
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 Le dessin est-il un journal intime à l’image des écrits poétiques de Georges Pérec ?

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C’est une belle réflexion sur la mémoire visuelle. En puisant dans ses souvenirs, Pérec a voulu reconstituer ce qui n’est plus : la rue ou la maison de son enfance. Je fonctionne de la même façon mais surtout à travers le dessin. Je fais revenir mon père, ma mère, mon frère ou ma grand-mère.

Dernièrement, j’ai rassemblé les dessins qu’avait réalisés ma fille au fur et à mesure qu’elle grandissait. Ensemble, on les accompagnait de textes. Les mots disent beaucoup de nos vies.

Georges Pérec avait lui aussi l’idée de retrouver ce qui avait disparu. « La Disparition » (1969) jouait des lettres mais également de l’image – le E est absent du livre.

Moi aussi j’ai pu faire disparaître le bleu de ma palette. C’est une façon de casser les automatismes.
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© Editions Seghers

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Image de couverture : © Editions Seghers

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