Roman fondateur de la littérature gothique, œuvre majeure du genre science-fiction, « Frankenstein ou le Prométhée moderne » (1818) de Mary Shelley reste encore de nos jours une histoire qui fascine voire qui trouble.
Avec son adaptation bande dessinée, David Sala s’empare du mythe pour en exhumer les blessures les plus saillantes : la solitude, le rejet, l’orgueil des hommes et cette frontière incertaine qui sépare le créateur de sa créature.
Du 2 au 23 octobre 2026, la Galerie Daniel Maghen (36 rue du Louvre à Paris) a exposé les oeuvres fantastiques de David Sala.
La beauté rencontre le différent et le rejeté. Le monstre que la société ne veut pas voir devient ainsi à nos yeux troublante, humaine.
Entretien avec David Sala, dessinateur et auteur de ce fascinant « Frankenstein » (Editions Casterman – 2026).
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Classique de la littérature anglaise maintes et maintes fois interprété et adapté, « Frankenstein » est-il malgré tout une œuvre qui laisse libre court justement à une certaine liberté puisqu’elle traite de la création gothique ? Vous éludez certains passages, vous en ajoutez d’autres.
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Si l’œuvre originale est en effet un texte emblématique de la littérature, la tentation de s’en écarter peut poser plusieurs écueils. « Frankenstein » a été un vrai défi d’adaptation. Il fallait en même temps être fidèle à l’histoire mythique de Mary Shelley mais également trouver un angle dans lequel m’immiscer.
Certains passages de « Frankenstein » ont été supprimés, transformés, d’autres inventés. J’ai notamment introduit un nouveau personnage, une jeune femme, qui est devenu un des l’éléments centraux de mon livre.
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« Le Poids des héros » (2022), récit personnel, résonne-t-il avec votre « Frankenstein » ? point de vue innocent et le besoin des autres
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Il y a en effet un écho avec la figure de l’enfant mais surtout avec le rapport à la Seconde Guerre mondiale. Dans les deux livres, il est question d’humanité, du rejet de l’autre, celui qu’on martyrise parce qu’il nous ressemble pas. Je n’ai pas immédiatement fait le rapprochement avec « Le poids des héros ».
« Frankenstein » est un livre que j’ai découvert à l’adolescence. Adapter ce roman n’était au départ qu’une envie de rendre hommage à mes lectures de jeunesse, aux univers fantastiques et gothiques qui m’avaient nourri en tant que lecteur mais aussi qu’en tant que dessinateur. C’est à la relecture du roman que j’ai redécouvert toute la profondeur du texte de Mary Shelley. Tout mon travail a donc été de me l’approprier. Trouver un angle différent dans lequel je pourrais y apporter mon regard et mes questionnements.
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Comment avez-vous imaginé la créature ?
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Tout d’abord, j’ai vu dans cette créature non pas le monstre mais l’enfant. Il paraît porter toute l’innocence de l’humanité. Victor Frankenstein a voulu conférer à sa créature une « certaine beauté », c’est ce que je me suis efforcé de faire. La créature est rejetée au même titre que certaines minorités le sont aujourd’hui. Il suffit de peu pour être exclu par la société. Mon « Frankenstein » résonne avec les injustices de notre présent.
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Que représente la nudité dans votre livre ?
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Notre condition et notre fragilité.
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Le cinéma se cache-t-il dans votre récit ? J’ai pu y voir une référence au film « Shining » (1980) de Stanley Kubrick.
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J’utilise peu de documentation dans mon livre. Pour cet hôtel, je cherchais des motifs qui pouvait nous rappeler le XIXème siècle. Mais c’est vrai qu’il a quelque chose qui peut rappeler l’Overlook Hotel !
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Quand on lit votre « Frankenstein », on peut retrouver d’autres références – celles des œuvres de Gustav Klimt et d’Andy Warhol. Y’a-t-il d’autres inspirations ?
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Mes inspirations sont sans fin. Je me nourris de tant de choses : de livres, de peintures, de films, de bandes dessinées, de photographies… Lorsque je dessine, je n’ai pas d’image précise mais évidemment des choses resurgissent ici ou là, c’est inévitable.
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Mary Shelley a écrit son roman en 1818. 200 ans plus tard, « Frankenstein » continue d’être adapté. Pourquoi selon vous ?
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L’histoire touche à des problématiques universelles et intemporelles. Qu’est-ce qu’un être humain ?
La problématique reste encore terriblement d’actualité.
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Rêvez-vous encore de fantastique ?
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C’est mon travail qui me pousse à avancer. Je veux tenter de nouvelles choses. Pour mon prochain projet, j’irai certainement ailleurs.
En tant qu’artiste, il faut sans cesse se renouveler et même se mettre en danger. « Le Poids des héros » a été pour moi un saut dans le vide comme l’a été cette adaptation de Frankenstein.
D’ailleurs, j’ai cru au départ que cela allait être un travail plus « reposant » que mon précédent album, que je pourrais m’appuyer sur les codes du genre. Quelle erreur !
Finalement, ce fut un de mes projets les plus compliqués à écrire.
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Image de couverture : © Casterman







