Créatures des ténèbres à la fois maudites et désirées, les vampires continuent de nous fasciner. Avec le mélange des fluides, l’aspect bestial mais aussi l’élégance, ces monstres inspirent une certaine forme de désir. Comme nous, ils convoitent et comme nous, ils ont des identités sexuelles différentes.
Avec « Le Vampire arc-en-ciel – les vampires queer en littérature et au cinéma » (Editions Rouge profond 2026), Alain Pozzuoli convoque l’imaginaire du fantastique, ses inquiétudes souterraines et ses fascinantes ambiguïtés. Entre morsure et métamorphose, l’étrange devient un miroir de nos propres contradictions. Car derrière les crocs se dissimule parfois une autre vérité : celle de nos fantasmes, de nos peurs et de nos parts d’ombre.
Alain Pozzuoli a étudié avec minutie les films et les livres qui ont représenté l’homosexualité vampirique. Les crocs sont de sortie.
Entretien avec Alain Pozzuoli sur le vampire arc-en-ciel.
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Le vampire, figure à la fois monstrueuse et séductrice dès le XVIIIème siècle, est-il un miroir de celles et ceux qui sont rejetés par la société ?
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En écrivant le livre, je me suis rendu compte que jusqu’au XXe siècle les vampires étaient évoqués parce qu’on n’osait pas parler ouvertement d’homosexualité. Le terme lui-même n’existait pas encore. Le vampire était une façon déguisée de parler du sujet.
« Carmilla » (1872) décrit des relations lesbiennes sans les nommer. Pourtant, au moment de la sortie du livre, il n’y a pas eu de polémiques. Sheridan Le Fanu, l’auteur, est Irlandais, d’origine française, mais l’Irlande est alors un pays encore profondément traditionnel, ancré dans la religion. Paradoxalement, ce n’est que 100 ans plus tard que l’adaptation cinématographique, « The Vampire Lovers » (1970) a été censurée par les autorités britanniques pour une scène jugée trop suggestive !
Pendant très longtemps, les homosexuels étaient persécutés mais pas les lesbiennes. Dans la loi même, il n’y a pas de mention de relations entre femmes.
Tout comme le vampire, les homosexuels devaient être invisibles. La société ne devait pas les remarquer, ils ne devaient ne pas faire de bruit. (On sait ce qui est arrivé à Oscar Wilde !)
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« Dracula » est-il un roman où femmes et hommes retrouvent leurs propres désirs ?
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Le roman, lui-même, est un long fantasme érotique. Peu après la rédaction de mon livre, j’ai eu l’occasion de voir une pièce sublime au théâtre de Paris Silvia Monfort, « Lucy’s Dream », qui présente le point de vue de Mina Harker. J’ai regretté de ne pas avoir mentionné cette pièce dans mon livre, mais à l’époque de sa rédaction, je n’en avais pas encore eu connaissance. C’est une vision très intéressante du livre.
« Dracula » est une histoire ambiguë, qui compte davantage de secrets que de révélations. Je crois que cela fait partie de son succès perpétuel. Qu’importe les époques, nous ressentons les mêmes émotions, nous nous posons les mêmes questions.
« Dracula » de Bram Stoker a été le coup de cœur de mon adolescence. Je ne m’en suis jamais remis. Depuis, la figure du vampire me fascine.
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L’homosexualité de F.W. Murnau se révèle-t-elle à travers son adaptation pirate du roman de Bram Stoker, « Nosferatu, le vampire » (1922) ?
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Seulement au début du film. Les ambiguïtés sont ensuite absentes du film. Murnau ne souhaite pas se raconter dans « Nosferatu » – en tout cas pas frontalement. Lorsque Werner Herzog réalise le remake, « Nosferatu – Fantôme de la nuit » (1979), l’aspect homosexuel est beaucoup plus explicite à l’écran.
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La vampire lesbienne nourrit-elle un fantasme masculin ?
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Oui bien sûr. Il y a ce grand fantasme hétérosexuel de coucher avec deux femmes à la fois. Le lesbianisme hantait l’esprit de Sheridan Le Fanu. Ce dernier avait une relation compliquée avec son épouse et un lien ambigu avec sa belle-sœur. « Carmilla » a été pour lui une sorte d’exutoire.
La production britannique Hammer et le réalisateur français Jean Rollin ont souvent usé de ce thème afin de justifier la nudité féminine dans leurs films.
De nos jours, la vampire lesbienne est reprise par des écrivaines et des réalisatrices. Cela donne plus de fraîcheur et de profondeur au personnage.
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Les vampires du XXème siècle sont-ils des figures à la fois maudites (épidémie du Sida) et à la fois proches de nous (parmi nous et plus aristocrates ou étrangers) ?
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Le XXème siècle écarte l’étiquette du vampire aristocrate ou même étranger. Il est devenu nous-mêmes, et notamment avec des auteurs comme Anne Rice. Le vampire s’est humanisé. Nous nous reconnaissons en lui nos défauts, nos manques, nos envies. Le roman suédois « Laisse-moi entrer » de John Ajvide Lundqvist, en 2004, et son adaptation au cinéma faite par Tomas Alfredson « Morse », en 2008, évoquent magnifiquement cet aspect.
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« The Rocky Horror Picture Show » (1975) est-il le film vampiro-homosexuel qui a su changer les consciences ?
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Le film de Jim Sharman a totalement cassé les codes. Il mêle humour, dérision, horreur, et rock. A partir de « The Rocky Horror Picture Show », les personnes queers ont assumé de se maquiller et de vivre pleinement leurs identités. En France, un chanteur comme Patrick Juvet s’est lancé dans l’extravagance en s’inspirant des tenues et du style glam-rock de David Bowie. Tout a explosé en partie grâce à ce film.
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Le vampire intègre-t-il parfaitement la communauté LGBTQIA+ car lui aussi est maudit et transformé ?
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Le vampire est surtout l’incarnation de la différence, de la marginalité. J’ai relevé qu’au cinéma il est surtout un être qui sera toujours rejeté. Les derniers films de vampires reviennent au personnage d’origine : un être vu comme un prédateur, voire abject. Pour la société dominante, c’est un monstre qu’il faut éliminer.
Dans la littérature récente, il reste pourtant un personnage positif et proche de nous. Le vampire c’est l’image même de la contre-culture face à un monde traditionnel, figé dans des codes immuables.
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