Le skateboard est bien souvent de jeunesse, de liberté et d’insouciance. Des musiques, des modes et un art de vivre se sont collés à la planche à roulettes. Jenny Sampson, artiste du Nord de la Californie, photographie ses jeunes skateurs comme on capturait les Américains à la fin du XIXème siècle. Les yeux (qui nous fixent) et les poses révèlent ainsi une certaine candeur et une émotion qui traverse les temps.

La photographie possède toujours cet aspect magique – elles révèlent ce que la réalité ne peut capturer.

Entretien avec Jenny Sampson, photographe des émotions.

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Les images vous ont-elles toujours fasciné ? Y a-t-il eu pour vous une période d’adaptation ?
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J’ai grandi avec un père qui avait sans cesse un appareil photo sur lui. Il nous photographiait, ma famille et moi, lors des vacances, des voyages, des anniversaires – finalement à presque toutes les occasions. Il avait un Canon A-1 puis un Canon AE-1 ainsi qu’une caméra Super 8 Canon.

Lors des séances de diapositives ou de soirées film, nous nous réunissions dans le salon. J’adorais ça. J’aimais installer l’écran de projection, manipuler le projecteur de diapositives ou le projecteur de films, j’aimais l’odeur de la poussière chauffée par les lampes de ces appareils. J’aimais regarder les diapositives aux couleurs éclatantes projetées sur l’écran.

Je me rappelle que mon père me disait de ne jamais toucher la surface de l’écran, car elle était composée de milliers de minuscules éclats de verre. Encore aujourd’hui, je ne sais pas si c’était vrai.

Tous ces souvenirs sont merveilleux. Nous riions, plaisantions et évoquions les lieux que nous avions visités. C’est si beau l’innocence de la jeunesse…

C’est en classe de 6ème que j’ai eu l’occasion de suivre mon premier cours de photographie. Cette année-là, j’ai appris à développer des pellicules et à tirer des photos. J’attendais ce moment avec impatience. Alors pour répondre à votre question, oui, les images — la photographie — m’ont toujours fasciné.

L’image fait partie intégrante de la nature d’un créatif, d’un artiste ou d’un photographe.

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Existe-t-il selon vous un style photographique propre à la Californie du Nord, ou du moins à San Francisco ?
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C’est une question difficile pour moi. Je ne saurais le dire ! San Francisco, Oakland et toute la baie possèdent une longue tradition photographique. Le groupe f/64 est né ici. Des photographes Dorothea Lange, Ansel Adams et Imogen Cunningham y ont vécu.

Le département de photographie de l’Art Institute était exceptionnel. Nous aimons repousser les limites et expérimenter des procédés alternatifs, tout en perpétuant les techniques traditionnelles de photographie en noir et blanc. C’est un lieu à la fois d’une beauté époustouflante et terriblement déprimant. Mais j’ai l’impression que d’autres endroits dans le monde ont une atmosphère similaire.
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© Jenny Sampson – Angel Richmond 2016

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Inventé en 1851, le procédé photographique du collodion humide donne aux images un aspect singulier et intemporel. Est-ce une façon pour vous de saisir une émotion, une expression du visage ?
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C’est en effet une expérience particulière. La mise en place avec la chambre noire, la chimie, le matériel, la prise de vue… demande un temps fou. Le temps de pose de la plaque est également long.

Puis, très vite, vient le moment du développement et, en quelques secondes, on se retrouve avec une magnifique photographie aux reflets argentés, d’une beauté envoûtante.

Assister à ce processus est une expérience unique. À cela s’ajoutent les aspects chimiques et physiques du ferrotype : le modèle doit rester parfaitement immobile pendant un long moment devant une grande chambre photographique. Cette situation peut être très inconfortable pour la personne photographiée. Pour les mettre à l’aise, je discute avec mes modèles. L’idéal est d’obtenir un portrait authentique. Il faut que les modèles arrivent à trouver un apaisement intérieur et émotionnel. Ainsi, ils peuvent rester immobiles durant les temps de pose.

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Il y a une dimension sociologique voire psychologique dans cette démarche ?

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Parfois oui, parfois non. Tout est relatif. Finalement, tout dépend du lieu où nous nous trouvons. Par exemple, si je réalise une séance lors d’un événement, le rythme est très soutenu et mes sujets disposent souvent de peu de temps. Ils ne restent avec moi qu’une quinzaine de minutes.

© Jenny Sampson – Kandice – Los Angeles 2018

Le plus important pour moi, c’est le confort de mes sujets. Si je sens que quelqu’un a besoin d’explications ou souhaite discuter davantage, je prends ce temps. Si je rencontre quelqu’un dans un skatepark, je vais passer encore plus de temps à échanger avec lui.

Réaliser un portrait au ferrotype est un vrai travail entre le modèle et le photographe. Mes modèles n’en sont peut-être pas conscients, mais j’ai vraiment besoin qu’ils soient à l’aise et qu’ils restent immobiles devant l’objectif. Je me concentre entièrement sur eux afin de recueillir un maximum d’informations. Parfois en silence et par simple observation.

J’ai toujours été sensible au confort — ou à l’inconfort — d’autrui. Il existe des signes subtils ; ainsi, tout en interagissant avec mes modèles, j’évalue leurs besoins pour qu’ils soient aussi détendus et immobiles que possible au moment de la prise de vue (qui implique un temps de pose long).
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Votre travail crée donc du lien ?

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Je rencontre constamment des inconnus. Je discute avec eux, je les photographie et nous partageons un processus magique qui suscite fascination et joie — non seulement chez eux, mais aussi chez les personnes présentes qui assistent à la scène !

Se voir en ferrotype, voir son propre visage (ou celui d’un autre) apparaître dans le bain de fixage, c’est une expérience déroutante, magique, stupéfiante… cela provoque des rires, des cris et même des larmes.
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Est-il toujours difficile pour les filles qui font du skateboard d’investir l’espace public et les skateparks ?

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Le skate fait désormais partie de la vie de certaines personnes depuis trois générations. En général, le public est plus habitué à voir des skaters. Beaucoup pratiquent en font d’ailleurs. Tout cela rend les choses plus faciles. Donc oui, c’est plus simple aujourd’hui que dans le passé.

Les skateuses bénéficient d’une plus grande visibilité à l’international. Cela contribue aussi à normaliser leur présence. Cela dit, et malheureusement, il y aura toujours des antis. Mais dans l’ensemble, je constate beaucoup de bienveillance envers tous ceux qui fréquentent les skateparks ou les skateshops.
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© Jenny Sampson – Dean – San Luis Obispo 2016
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Avez-vous une musique à recommander pour regarder vos photos ?

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Un grand nombre de musiques marcheraient avec mes portraits de skateurs en ferrotypie. Vous pouvez écouter du classique, du hip-hop, du rock ou de l’americana.

C’est surprenant de voir combien de genres différents peuvent fonctionner. Je suis du signe de la Balance donc j’ai du mal à prendre certaines décisions sont tout simplement trop difficiles à prendre.

Ce qui est amusant c’est qu’en cherchant les images pour cette interview, je suis tombée sur un diaporama que j’avais réalisé il y a près de 10 ans. La bande son choisie était « Apple Bomb » de Deerhoof. C’est plutôt sympa.
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On peut voir une dimension intime — voire sensuelle — dans vos photos. Êtes-vous parfois surprise par votre propre travail ?
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Presque tout le temps. Et c’est tant mieux.

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Quels sont vos projets ?
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Je prépare actuellement une exposition de mes portraits de skaters au Artworks Downtown à San Rafael. C’est de l’autre côté du pont Richmond par rapport à Berkeley, où je vis). Cela commencera le 23 novembre prochain et se terminera le 23 janvier 2027. Il y aura environ 300 portraits accrochés aux murs. Vous êtes tous les bienvenus.
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© Jenny Sampson – Jasmine – Seattle 2018
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Photo de couverture : © Jenny Sampson – Jasme -Seattle 2018

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