Depuis ses premiers romans, Julie Estève nous racontent des histoires – nos histoires. Les personnages nous ressemblent tant – Ils doutent, expérimentent, s’éclatent, se blessent.

Avec son style tranchant, parfois même brutal, Julie Estève est au plus près des corps et des pensées. L’écrit devient un jeu avec le lecteur. Une autre façon de se connecter.

Entretien avec l’écrivaine Julie Estève, conteuse des zones de turbulences.

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Quel a été votre rapport avec l’écriture ?

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Écrire n’était pas un rêve d’enfant. Je n’ai jamais fantasmé le monde de la littérature, ni ce métier. Tout a commencé, de manière prosaïque, à la fac de droit puis plus tard en histoire de l’art, lorsque j’ai dû rédiger mes mémoires de maitrise et de DEA. Le premier sur la plasticienne Orlan, le second sur une exposition étrange imaginée par un scientifique allemand, Gunther von Hagens, qui a inventé un procédé révolutionnaire de conservation des cadavres – sa technique s’appelle la plastination. Ce monsieur exposait des morts en les mettant en scène. L’un faisait de la bicyclette, un autre jouait aux échecs ou de la guitare, un autre montait un cheval en chevalier de l’apocalypse. Tous étaient des écorchés. Aucune odeur, pas de pourrissement, il avait inventé la mort de la mort. Pourquoi avoir choisi de travailler sur ce sujet morbide ? J’avais sans nul doute besoin de penser la mort, le corps, et de comprendre le sens de l’existence. Après mes études, j’ai beaucoup écrit pour des revues d’art, des galeristes. C’est en écrivant pour des artistes que j’ai commencé à créer mes propres paysages. Aujourd’hui, l’écriture est ma place, mon lieu de liberté absolue. Je me sens parfaitement bien mal assise devant une page Word.
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Il y a 10 ans, vous publiez votre premier roman « Moro-sphinx ». Cela parle de désir, de sexualité et de domination. Fallait-il frapper fort pour intégrer le monde littéraire ?
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Je n’avais absolument pas cela en tête. Tout ce qui m’importait c’était la phrase. Qu’est-ce qu’une phrase, quel son, quel sens, quelles images. Ce que peut une phrase. La tension de ce texte ne vient pas de la dramaturgie mais du rythme, du tempo imposé, qui suit le claquement de talon de mon héroïne, Lola. C’est une femme à la dérive dans le Paris souterrain, loin de Saint-Germain-des-Prés. Elle est assez antipathique, très maquillée, dangereuse, elle cherche la laideur pour s’éloigner de l’amour jusqu’à ce qu’un voisin débarque dans son existence. C’est un livre sur la solitude urbaine. Le moro-sphinx est un papillon de jour qui ressemble à un petit colibri, il a une grande trompe avec laquelle il butine les fleurs. Et dans « Moro-sphinx », évidemment on entend mort au sphinx. J’ai déposé le manuscrit un vendredi soir aux éditions Stock, Manuel Carcassonne (Directeur général de la maison) m’appelait le lundi. C’est l’un des moments les plus forts de ma vie. Il n’avait lu que deux pages. Il m’a fait retravailler le texte pendant plusieurs mois.
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La Corse est-elle un personnage à part entière dans vos histoires ?

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Oui, la Corse est l’endroit où je me sens le mieux sur cette Terre, alors j’y reviens souvent dans mes livres. Surtout Ajaccio, ce n’est pas la plus belle, mais elle me console, elle me ressource et me nourrit. Pour moi la Corse c’est l’enfance. Ma grand-mère est née dans un petit village qui s’appelle Ocana où j’ai encore beaucoup de famille. J’ai un lien très fort à cette terre, à la nature et surtout aux gens. Les Corses savent raconter des histoires comme personne. Ils sont ça en eux, le langage. La tchatche. La vanne.
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© Stock

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Que ce soit « Presque le silence » (femme rousse), « Simple » (une autre époque + un homme), « Comédie romantique » (Un homme), vos romans ont-ils toujours une part d’autobiographie ? de ressentis personnels ?

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Dans un livre, on met toujours une part de soi et du monde. Les écrivains sont des pilleurs, des observateurs. Ils regardent les autres, écoutent, retiennent. Je m’inspire beaucoup des histoires que l’on me raconte. Je me sers de la vie.

J’ai écrit quatre romans et un récit, et ce n’est pas la même phrase, la même poésie. Dans le livre que j’ai co-écrit avec Agnès Vannouvong, « Tout ce que le ciel promet » : tout est vrai. Et ça change fondamentalement la manière d’écrire. L’écriture du réel n’est pas la même que l’écriture de fiction. C’était extrêmement intéressant d’observer ce changement en moi, dans le choix des mots, de la construction, du ton. 

Pour mes livres de fiction, je tourne autour d’un grand mot qui est en général le sous-texte du livre, ce que je veux raconter profondément. Dans Simple par exemple, le grand mot était « humiliation » ou « bouc émissaire ». Tout passe par le geste, pas par la psychologie. Les personnages se définissent par ce qu’ils font et ce qu’ils traversent. Je ne cherche pas à expliquer, je montre.
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« Presque le silence » a été un livre à part ?
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Je voulais écrire une tragédie, en même temps qu’un genre de dystopie. Le choix de la forme est ce que je dois trouver en premier quand je commence à écrire. Presque le silence raconte l’histoire d’une femme et d’une fin du monde en dix chapitres. Et à mesure que mon héroïne vieillit, ce qui l’entoure se dérègle et s’effondre. Chaque chapitre débute par la réécriture d’une plaie d’Égypte, sorte de petit tableau apocalyptique. J’ai commencé ce livre avant la pandémie, je l’ai écrit pendant ma grossesse, puis en plein covid et après mon accouchement, il est forcément à part de fait de toutes ces transformations intimes et collectives. C’est un livre sombre mais c’est une tragédie donc c’était la moindre des choses.

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© Stock

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Est-ce que l’humour est important dans tes écrits ?

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Personne ne le remarque hélas, sauf une poignée de lecteurs ! Je mets toujours des sourires au coin des phrases. Mais mon humour est très noir, donc pas très grand public. Dans Comédie romantique, j’ai vraiment assumé le ton. Le narrateur est très conscient de ce qui se déroule sous ses yeux, il ne rit jamais contre les personnages mais avec le lecteur. Il crée une connivence. Il n’y a pas de surplomb, ce n’est pas un rire cynique, mais plutôt horizontal, une ironie tendre si on peut dire. L’émotion continue de circuler sous le rire. Et puis, l’ironie permet de faire cohabiter le léger et le grave, un langage soutenu et un langage familier, de ne jamais rien rigidifier.  C’est aussi le rempart parfait contre le sentimentalisme et le cul-cul la praline. Avec un titre pareil, Comédie romantique, il y avait automatiquement la promesse d’un rire. 
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« Presque le Silence », « Tout ce que le ciel promet » (Editions Seuil – 2024) – êtes-vous en quête de sens ?

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Celui qui écrit est, je crois, en quête de sens, comme celui qui peint, qui croit, qui sculpte ou fait des films. Je crois aux histoires qu’on me raconte. Et j’ai compris que j’écrivais pour ne plus avoir peur.

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Comment est venue justement l’idée de s’associer avec Agnès Vannouvong ?

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J’ai proposé à Agnès d’écrire un livre ensemble, elle a dit oui tout de suite. Tout a été joyeux, fluide, émouvant. Le livre s’est fait naturellement, assez rapidement, de sa structure jusqu’à sa publication aux Éditions du Seuil. Ça a été une expérience littéraire vraiment enthousiasmante. C’est un livre sur l’amitié, une amitié entre femmes pour une fois exempte de jalousie et de coups bas. C’est notre livre d’amour et de réparation.
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Le passé est-il plus passionnant que l’avenir ?
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Passionnant je ne sais pas mais il est forcément plus riche. Il y a une phrase de Paul Valéry que j’adore, « Rien de plus original, rien de plus soi que de se nourrir des autres. Mais il faut les digérer. Le lion est fait de mouton assimilé. » Nous sommes faits des phrases et des histoires des autres, de toute une montagne de références. Sans ce passé, nous ne serions pas grand-chose.
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Le sexe est-il aussi intéressant à décrire que les effets de l’alcool (« Comédie Romantique » – Editions Stock 2026) ?

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Ces deux ivresses, l’amour et l’alcool, produisent du récit. Une histoire d’amour commence toujours avec le langage, quand on se met à se la raconter et à la raconter aux autres. Et nous sommes tous dépendants à nos fictions ordinaires. Nous sommes tous addicts aux histoires que l’on se raconte. À tous les scénarios que l’on se fabrique dans nos têtes quand on tombe amoureux. À tous les verres que l’on boit pour oublier. La fiction transforme le réel en un récit supportable, elle le rend plus habitable. Parce qu’il faut bien le dire, le réel a une sale gueule. Et L’alcool le dissout, et l’amour le scénarise.

Quand j’écris une scène de sexe, j’appelle un chat un chat. Je déteste la littérature qui transforme le sexe en métaphore florale, et oublie le sale, le corps. J’essaie de trouver une justesse, des images uniques, de ne pas prendre de détours. 
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Y’a-t-il un style Julie Estève ?

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Ce n’est pas à moi de le dire. J’aime imposer un rythme, un son particulier à mes textes.

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A quel moment décidez-vous que votre personnage principal soit un homme ou une femme ?

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Pour « Comédie romantique », on m’avait suggéré d’écrire un personnage féminin. Mais l’alcoolisme des femmes n’est pas le même que celui des hommes. Le genre du personnage principal s’impose tout de suite. Je ne me pose même pas la question, son sexe je le connais bien avant d’écrire.
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Pour écrire, quelle est votre boisson préférée ?

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Le café. 

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Quels sont vos projets ?

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Je reviens de l’île de Ré, des cabanes des collections Rivages, où j’étais en résidence en échange d’une nouvelle. Un livre collectif sortira en avril avec la nouvelle de quatre autres auteurs, avec pour sujet : la cabane. J’ai en tête mon prochain livre, ce sera un récit cette fois. Je prends mon temps.
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© Brieuc CUDENNEC
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Photo de couverture : © Brieuc CUDENNEC

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