Ce qui frappe d’entrée de jeu chez Rosanna c’est la multiplicité ou plutôt l’envie de conjuguer les passions. Chanteuse, compositrice, dessinatrice mais aussi écrivaine et modèle, il y a chez cette artiste franco-espagnole le désir d’aller toujours plus loin, de découvrir davantage. La poésie est le ton qui emballe le tout.

Entretien avec Rosanna, artiste qui fait bouger les lignes.

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Le chant a-t-il été une évidence pour vous ?
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J’ai toujours chanté. Pendant l’enfance, c’était souvent dans des moments de peur ou de solitude. Je chantais pour moi-même, surtout sans que personne ne m’écoute ou me regarde. Ainsi, je me sentais en sécurité.

Vers l’âge de 13 ans, avec une amie qui jouait de la guitare, j’ai commencé à l’accompagner avec mes textes, et nous avons notamment mis en musique un poème de Jacques Prévert. Ce fut une véritable joie.

Mon premier médium reste l’écriture. Ça a toujours été, instinctivement, l’art vers lequel je me tourne en premier. Je publie d’ailleurs un recueil de poèmes, Licorne sous cellophane, à l’automne.

Le dessin et la peinture sont pour moi une forme de méditation.
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Pourquoi avoir choisi comme nom d’artiste uniquement votre prénom ?

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C’est tout simplement mon prénom, et il est assez atypique pour ne pas avoir envie d’en changer en tant que nom d’artiste.

Lorsque je suis sur scène, c’est un moment de vérité : c’est qui je suis. Garder mon prénom, c’est aussi une façon de rendre hommage à celui qu’ont choisi mes parents.

En revanche, laisser de côté mon nom de famille a peut-être un autre sens. Pour moi, l’art n’est pas tellement une histoire de famille, mais une histoire d’individuation. Créer, c’est aussi se détacher de ce dont on hérite, non pas pour le renier, mais pour aller à la rencontre de soi-même.

Finalement, choisir simplement Rosanna, c’est peut-être assumer pleinement qui je suis depuis le départ.
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© Margaux Rodrigues

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La composition est-elle un exercice complexe pour vous ? Quand est-ce que vous écrivez ? Vous chantez ?
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© Margaux Rodrigues

J’écris tous les jours. J’ai d’ailleurs des cahiers un peu partout chez moi. J’ai besoin de travailler dans un bordel organisé. Je suis la jeune fille bien dérangée en ce sens (rires).

Au départ, je me concentrais beaucoup sur le texte et sur le sens des mots. Maintenant, j’ai souvent d’abord une mélodie en tête, des sonorités, et c’est ensuite par le choix des mots que je précise la teneur et la profondeur que je veux donner à la chanson.

C’est sous la douche que j’ai souvent le plus d’inspiration. Et surtout dans les moments où je suis censée faire tout autre chose que de l’art : c’est précisément là que des mélodies me viennent, que des rimes m’apparaissent. Ce sont presque des voix divines ! (rires)

Souvent, c’est lorsque le corps est en mouvement, occupé à tout autre chose, que je suis finalement ramenée à cette poésie. Il y a sans doute, dans l’élan, dans les prémices d’une chanson, quelque chose qui naît de la contrainte, des obligations qu’impose le quotidien.
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Est-ce le quotidien / le vécu qui vous inspire ?

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Oui, c’est transcender le banal qui m’intéresse. Je pense par exemple à After Breakfast, de la peintre finlandaise Elin Danielson-Gambogi. On y voit une jeune femme assise à une table, en train de fumer une cigarette. Et pourtant, dans cette scène extrêmement quotidienne, il se passe énormément de choses : il y a l’ennui, quelque chose de très juvénile chez cette femme, la lumière… Moi, j’y vois peut-être aussi une incapacité, ou même une flemme, à s’adapter.

Je pense qu’on porte tous des masques sociaux pour pouvoir survivre dans un système qui commence à s’effriter et qui ne permet pas forcément de s’épanouir, personnellement comme collectivement.

J’ai écrit à ce sujet une chanson qui s’intitule « Où vas-tu ? », qui commence ainsi : « Dépareillés comme des zèbres, tout ce qu’on sent, c’est nos vertèbres. » Il y a cette idée de faire partie du tout, d’être dans la masse, et en même temps d’être chacun particulier : des particules anonymes et pourtant extrêmement atypiques. Peut-être justement au sein d’un quotidien qui a tendance à nous broyer.

Et la question est finalement très simple : quand on se réveille le matin, qu’on a un patron, qu’on doit aller travailler, est-ce qu’on se demande encore où l’on va ?

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Le Sud est-il une inspiration artistique ?

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Oui, le Sud m’inspire, mais le Sud au sens large. Il arrive par exemple à ma mère d’employer des combinaisons de mots franco-espagnols. Je pense que ça m’a sensibilisée très tôt aux mots, à l’inventivité, mais aussi à toutes les sonorités qui deviennent possibles quand on ne grandit pas uniquement avec le français.

La chanson « Qui c’est qui ? » en est un bon exemple. J’étais dans un bar avec ma cousine, dans le Sud, et j’ai entendu un homme dire, avec un accent corse : « Qui c’est qui l’a dit que je le ferais pas ? » Grammaticalement, c’était un peu acrobatique (rires), mais le type avait énormément de charisme. Il y avait quelque chose de très masculin, presque macho, dans sa manière de lancer cette phrase, avec beaucoup d’assurance. Et je trouvais justement intéressant, en tant que femme, de me réapproprier cette posture et cette façon de parler. La phrase, l’accent, le personnage : tout ça m’a laissé une forte impression. Alors je l’ai gardée.

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© Rosanna

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L’humour s’est-il progressivement incrusté dans votre lexique ?

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L’humour est une question de survie (rires). Et pour se respecter, il faut garder un minimum de recul sur soi. Je prends au sérieux mon art et ce que je fais, mais je ne me prends pas moi-même au sérieux.

Pour moi, l’humour est aussi une façon, peut-être, de proposer de l’intime. Il permet de dire des choses très personnelles sans nécessairement les enfermer dans le sérieux.

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© Rosanna

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Comment s’effectue le travail avec le musicien José Pendje ?

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José Pendje est un artiste et une personne pour laquelle j’ai énormément d’admiration. C’est un musicien et un compositeur de jazz, ce qui implique énormément de rigueur et oblige aussi à inscrire tout projet artistique dans un temps long : il faut y consacrer beaucoup de temps pour que ça devienne intéressant.

On s’est rencontrés dans un club de jazz qui s’appelle le Babilo, et j’ai tout de suite senti que c’était à la fois quelqu’un d’extrêmement pointu artistiquement et quelqu’un avec qui j’avais envie de partager une bouffe (rires).

Du moins à ce stade du façonnement de mon projet artistique, je n’imagine pas travailler autant de temps avec une personne avec qui je n’aurais pas aussi envie de partager une discussion, un repas, des bouts de vie, finalement. Pour moi, la relation humaine fait partie du processus de création. On ne gère pas un projet artistique comme on gère une entreprise.

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Que souhaitez-vous réaliser à présent ?

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Rien (rires). J’aimerais simplement m’attendre et m’atteindre à chaque étape de mon art. Je pense qu’il n’y a pas d’art s’il y a du calcul. Donc je me souhaite simplement que ça continue, et que mon art se densifie à la mesure de l’énergie que j’y consacre.
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© Rosanna
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Photo de couverture : © Brieuc Cudennec

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