Depuis la fin du XIXème siècle, photographie et cinéma se sont influencés mutuellement. Chacun fascine et leur rapprochement trouble tant une certaine magie émerge des objectifs.

Darianna Oleinikova se passionne pour les deux arts. Photographe ukrainienne, elle voyage dans toute l’Europe à la recherche de la bonne lumière et des précieux instants à capturer. Son travail traduit une grande sensibilité, une fascination pour les relations humaines et un amour immense pour la ville de Paris.

Entretien avec Darianna Oleinikova, photographe-témoin de notre époque.

.
.
.
.

Après avoir été journaliste, vous êtes devenue photographe à temps plein en 2019. Quel est votre rapport au monde des images (photographie, cinéma, peinture…) ?
.
.
.
.

J’ai toujours vécu avec des images. Durant mon enfance, j’adorais regarder de vieux films avec mon père. Je plongeais littéralement dans leur atmosphère. Mon père aimait particulièrement des films comme « Un homme et une femme », « Love Story », « Rocco et ses frères » et « Les Parapluies de Cherbourg ».

Plus tard, tout cela a fortement influencé mon style photographique. Je passais aussi des heures à feuilleter les magazines Burda de ma mère.

Les couleurs et les photos de mode de ces magazines m’inspirent encore aujourd’hui. J’aimais aussi regarder les vieilles photos en noir et blanc de mes grands-parents et de mes parents. Grâce à ma famille, la peinture a également eu une profonde influence sur moi et est devenue une composante essentielle de ma conscience visuelle.
.
.
.
.

Avez-vous capturé l’âme d’Odessa avec votre appareil photo ?

.
.
.
.

Oui. Quand j’y vivais à Odessa, j’adorais photographier la ville. Avant même de devenir photographe, mes amis et moi aimions flâner dans les jolis quartiers, à la recherche d’endroits insolites. Nous postions ensuite nos photos sur Instagram. J’aimais montrer au monde à quel point Odessa était incroyable, moderne et unique.

Plus tard, quand je suis devenue photographe, j’ai mis un point d’honneur à montrer Odessa comme un personnage à part entière. Je rêve d’y retourner un jour et de photographier à nouveau la ville sous tous ses aspects.
.
.
.
.

© Darianna Oleinikova

.
.
.
.

En 2022, les troupes russes ont envahi votre pays. Vous avez été contrainte de quitter Odessa. Avez-vous pris des photos de ce moment chaotique ?
.
.
.
.

Du début de la guerre jusqu’à mon départ forcé d’Odessa et d’Ukraine, je suis restée cloîtrée chez moi, cachée à la cave. J’étais terrifiée. J’étais sous le choc et inconsolable : ma vie d’avant avait disparu à jamais. Si c’était possible, j’effacerais ces souvenirs de ma vie pour toujours. Et j’aurais souhaité ne jamais avoir connu l’horreur de la guerre.
.
.
.
.

Vous vivez à présent au Portugal. Est-ce que cela vous offre le rythme de vie idéal ?

.
.
.
.

J’apprécie vraiment le Portugal et Lisbonne pour leur rythme de vie calme et paisible. Ici, j’ai plus ou moins appris à me reposer vraiment chez moi, à m’écouter et à ne plus culpabiliser pour les choses reportées ou les tâches inachevées.

J’ai appris à être attentive à mes propres sentiments et besoins. Puis, j’ai réalisé que j’aimerais beaucoup essayer de vivre dans une grande métropole. C’est un appel du cœur.
.
.
.
.

© Darianna Oleinikova
.
.
.
.

Vous voyez-vous comme une conteuse, une réalisatrice ?

.
.
.
.

Je n’exclus rien, car j’adore le cinéma. Pour l’instant, c’est exclu car toute mon énergie et toute ma passion sont tournés vers la photographie. Mais qui sait ce que l’avenir nous réserve ?
.
.
.
.

Quels sont les endroits de Paris qui vous inspirent le plus ?

.
.
.
.

Après Odessa, Paris est ma ville préférée et mon lieu de travail favori. J’aime tellement cette ville que lorsque j’y suis mon cœur s’emballe.

© Darianna Oleinikova

J’affectionne particulièrement le 6e arrondissement et le jardin du Luxembourg – c’est mon havre de paix et de sérénité à Paris. Je peux y passer des heures, un café à la main, à rêvasser. J’aime aussi beaucoup le quartier de Montparnasse et je suis tombée sous le charme du Marais. J’adore me promener du jardin des Tuileries à l’Arc de Triomphe en passant par la Place de la Concorde. J’aime aussi beaucoup flâner de Notre-Dame à la place de la Bastille – le long de la Seine.

J’adore la tour Eiffel et tous les endroits discrets qui offrent une belle vue, comme la maison de Balzac. Quand je regarde la dame de fer, je me souviens de mon père, qui me l’a montrée pour la première fois. Je me souviens de mes rêves d’enfant. J’aime photographier mes clients avec la tour Eiffel en arrière-plan. Je pense à toutes les personnes qui l’ont vue et au fait que, même quand nous aurons tous disparu, elle sera toujours là.

Quoi qu’il arrive, la Tour Eiffel et Paris existeront toujours.

.
.
.
.

Avez-vous besoin de temps avant les séances photo pour discuter avec vos modèles ?

.
.
.
.

En général, je ne rencontre pas mes modèles avant la séance. Mais nous restons en contact par messages, et ces conversations me permettent généralement de ressentir l’énergie de la personne et de savoir si le courant passe.
.
.
.
.

© Darianna Oleinikova
.
.
.
.

Le bleu est-il votre couleur préférée en photo ?

.
.
.
.

J’adore photographier dans les tons de bleu, notamment l’océan ; afin de capturer la couleur de l’eau ou pour créer une ambiance new-yorkaise inspirée des vieux magazines et films des années 90. J’aime beaucoup travailler avec la couleur, mais mes tons préférés resteront toujours le noir et blanc et le sépia.
.
.
.
.

La sensualité est-elle une de vos caractéristiques ?

.
.
.
.

Oui. La sensibilité est une part très importante de ma personnalité. Parfois, c’est difficile car je perçois tout trop intensément et émotionnellement. Mais c’est une part essentielle de ce que je suis, et si elle était moins présente, je ne serais plus moi-même.
.
.
.
.

Rêvez-vous de vivre à nouveau dans la paisible Odessa ?

.
.
.
.

Cette Odessa paisible est comme mon « empire romain » — je pense à l’Odessa d’avant-guerre chaque jour. C’était un paradis.

Bien sûr, je rêve de retourner chez moi, ou au moins de pouvoir y retourner ne serait-ce qu’une journée. Mais la vie, malheureusement, est bien plus dure et complètement différente aujourd’hui. Une partie de moi a déjà accepté la nécessité de reconstruire ma vie à l’étranger avec ma famille, mon mari et mon chien — de retrouver ma place et de m’enraciner ailleurs. Mais une autre partie de moi regrette profondément l’Odessa d’antan. Je pleure sa disparition et n’arrive pas à accepter qu’elle n’existe plus. Et je suis sûre que ce sentiment de chagrin pour ma ville natale restera avec moi pour le restant de ma vie, peu importe où je vivrai.
.
.
.
.

© Darianna Oleinikova
PARTAGER