Derrière comme devant l’objectif, Xènia Fuentes installe une surprenante force dans ses photographies. La photographie possède bien une magie – celle de nous transporter à l’intérieur d’un cadre et donc ailleurs. Installée dans un intérieur troublant, l’artiste espagnole pose et laisse toujours de la place à la lumière du jour. Ainsi apparaissent les ombres. C’est ainsi que la scène nous raconte des histoires et enrichit notre imagination…
Entretien avec Xènia Fuentes, artiste totale.
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De nos jours, l’image est omniprésente. Elle est partout. Pourquoi pourtant elle continue de fasciner selon vous ?
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Je crois que ce qui continue de me fasciner c’est la capacité de certaines images à résister à une consommation immédiate.
Une remarque de Georges Didi-Huberman m’intéresse particulièrement : Il y a une différence entre les images de pouvoir et les images de puissance. Les premières imposent un sens, tandis que les secondes restent ouvertes et ne s’épuisent pas dans une seule lecture.
Dans un monde saturé d’images — dont beaucoup sont assez prévisibles ou « clichées » —, ce qui m’intéresse, ce sont précisément ces images qui obligent à s’arrêter, à regarder plus longtemps, et qui continuent de susciter des questions.
Même lorsqu’elles ne sont pas complaisantes, ce qui m’attire, c’est leur capacité à nous affecter et à rester dans l’imaginaire.
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Le texte est-il aussi important que l’image ? Vous écrivez sur votre site internet.
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J’ai un goût pour les projets multidisciplinaires, en particulier ceux qui combinent image et texte. Je dispose de plusieurs livres qui vont dans ce sens et qui font partie de mes références.
Même si ma pratique se concentre principalement sur l’image, j’ai également développé des textes plus littéraires — des récits ou des fragments — dans lesquels je réfléchis, par exemple, à certaines images issues de l’album familial.
Je veux non seulement créer des images, mais aussi penser leur capacité, réfléchir à tout ce qu’elles peuvent contenir et activer.
L’idée est de construire un récit à partir des traces du passé et pas seulement ce qu’une photographie peut accumuler. Il faut déployer une pensée à partir de multiples souvenirs, aller au-delà de ce qu’une image est capable de susciter.
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L’autoportrait est-il devenu une évidence pour vous ? Est-ce un écho à la solitude ?
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L’autoportrait n’apparaît pas dans mon cas comme quelque chose d’imposé ou de conceptuel. Il intervient de façon assez organique.
Au début de ma pratique photographique, je vivais dans le quartier du Raval, à Barcelone, dans un appartement moderniste. J’étais fascinée par l’espace et par la manière dont la lumière le traversait. J’ai commencé par photographier les espaces vides.
Peu à peu, je me suis appropriée ces espaces. Je ne voyais pas mes créations comme des autoportrait, mais plutôt comme les apparitions d’une présence féminine dans l’espace, dans une tension constante entre présence et absence.
Dans la solitude, il existe également une certaine dimension de travail qui finit par se filtrer dans les images, sans que cela soit recherché de manière explicite.
Avec le temps, l’usage du corps s’est intégré à la pratique, presque comme une extension du travail lui-même.
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Le corps reste anonyme. Est-ce ainsi un dialogue plus fort avec le spectateur ?
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Le fait que le visage n’apparaisse pas n’est pas pour moi un geste d’annulation du moi, mais plutôt une manière de déplacer la lecture de l’image. Lorsque le visage disparaît, une lecture plus psychologique ou identitaire du portrait se désactive, et l’attention se déplace vers le corps comme présence dans l’espace.
Disons que, si mon visage est visible, on m’identifie et le mystère disparaît. En revanche, lorsqu’il n’apparaît pas, une autre relation à l’image s’ouvre. Il devient alors plus facile de s’y projeter.
J’ai toujours pensé que chaque photographie offre une opportunité de devenir un personnage.
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Que reflète votre nudité ?
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La question du nu fait partie de mon travail, mais elle n’en est pas le centre. Je ne fais pas une photographie de nu à proprement parler, même si la nudité apparaît, parce qu’elle me permet de travailler une tension entre ce qui est montré et ce qui est caché.
Avec le temps, cette présence du corps a évolué. Au début, il y avait plus de vêtements, des vêtements “normaux”. Progressivement j’ai eu le sentiment qu’ils n’apportaient pas toujours grand chose à l’image.
J’ai eu l’idée d’une forme de double dépouillement : je dénudais l’espace, et en même temps je me dénudais moi-même. Si des éléments apparaissent, ils doivent avoir un sens précis.
Aujourd’hui, je peux aussi utiliser le vêtement, mais plutôt comme un outil lié à la couleur ou à la composition.
Et je pense aussi qu’il est important de distinguer le fait d’être sans vêtements et l’acte de se dénuder. Se dénuder, se montrer, implique quelque chose de beaucoup plus intime. Ce n’est pas forcément ce que je cherche dans mon travail.
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Quel est le rôle des couleurs et des lumières ?
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Je pars d’une photographie intimiste et j’utilise l’autoportrait et le nu comme outils pour explorer mon environnement le plus proche, qui est la maison.
Je m’intéresse à capter les changements subtils qui se produisent dans l’atmosphère au fil de la journée, ainsi que selon les saisons de l’année. Je m’intéresse surtout à l’atmosphère dans l’image, et je comprends la lumière et la couleur comme sa base structurelle, et non comme des éléments secondaires.
Je travaille également la couleur pour amener les images vers un terrain plus pictural, et je cherche à les pousser jusqu’à une certaine limite. La couleur a une grande capacité à générer de l’émotion, et c’est quelque chose qui m’intéresse profondément et que j’aime explorer.
À travers mon corps et ma féminité, je joue avec la lumière, l’ombre et la couleur pour construire un univers singulier, à partir duquel je cherche à créer une sensation de mystère et d’émotion.
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Vos dernières photos avec la veste du torero sont-elles un hommage à la Catalogne ou est-ce un questionnement sur la masculinité ?
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Il ne s’agit pas d’un hommage à la Catalogne. D’ailleurs, la tauromachie n’a pas une tradition aussi forte ici que dans d’autres régions espagnoles. Ce projet s’inscrit dans la continuité des précédents, centrés sur l’autoportrait, où la figure humaine — souvent fragmentée et sans visage — devient le cœur d’une narration visuelle dans laquelle le corps n’est pas seulement un sujet, mais un espace de transformation.
Les éléments textiles fonctionnent comme un matériau expressif, modifiant et estompant la figure, et l’amenant vers des registres plus picturaux et sculpturaux. Comme dans d’autres travaux où j’ai créé des vêtements spécifiques, je prends ici comme point de départ des éléments de l’univers tauromachique, comme “el trajes de luces et el capote”.
Ce qui m’intéresse, c’est leur force visuelle : la plasticité, la couleur, le brillant, la texture, mais aussi leur charge culturelle. Je ne cherche pas à reproduire leur contexte d’origine, mais à explorer comment ces éléments fortement codifiés se resignifient lorsqu’ils entrent dans un autre corps et dans une autre scène, ouvrant ainsi de nouvelles possibilités de lecture.
Dans mon travail, il y a toujours une tension entre montrer et cacher, et cela fait partie de ma pratique de rechercher ce type de frictions. Dans ce sens, je m’intéressais à travailler avec un élément non neutre, fortement codifié et associé au masculin, capable d’activer cette tension, y compris depuis un registre légèrement provocateur. De plus, ce type de vêtement me permet d’explorer davantage de possibilités gestuelles et performatives, mon travail étant très lié au mouvement du corps. Le costume de luces m’intéresse aussi parce qu’il est pensé pour le mouvement : pour cambrer le dos, fléchir le corps et accompagner le geste.
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Que souhaitez-vous réaliser à présent ?
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Mon idée est de continuer à travailler l’autoportrait. Je trouve intéressant de développer un corpus de travail sur les années, à partir de quelque chose de vivant et qui est inexorablement affecté par le passage du temps, comme le corps lui-même.
Par ailleurs, je reste intéressée par l’exploration de différentes formes d’aborder l’identité, ou plutôt le fait de la masquer, de l’occulter. J’ai des idées autour d’un travail en plans très serrés, en me rapprochant beaucoup de l’image afin de générer une certaine abstraction, un peu comme dans le film Blow-Up (1966) de Michelangelo Antonioni, à partir de fragments d’images.
Mais rien n’est encore vraiment défini, ce sont pour l’instant des pistes. On verra comment cela va évoluer 🙂
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Photo de couverture : © Xènia Fuentes







