Par leurs caractères macabres mais également esthétiques, les danses macabres ont toujours fasciné. Le genre est intrinsèquement lié à la période médiévale. Pourtant, les danses macabres ont su perdurer jusqu’à nos jours – révélant ainsi un art à part entière.

Etudiant la période 1785-1966, Vincent Wackenheim a réduit 109 danses macabres et plus de 1 000 images commentées dans son ouvrage « La Mort dans tous les états – Modernité et esthétique des danses macabres » (Editions de l’Atelier contemporain- 2025). Il montre ainsi la vitalité et la forte pérennité d’une forme graphique ancienne dans de nombreuses régions du monde. Religieuses, tragiques mais aussi pédagogiques et burlesques, les danses macabres disent beaucoup de nos peurs et espoirs.

Entretien avec Vincent Wackenheim.

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La mort est-elle avant tout une affaire familiale (votre père, Auguste Wackenheim, était médecin et artiste passionné par l’Alsace) ?

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Même si je n’ai pas suivi de formation médicale, il est vrai que je vivais dans un environnement où la médecine était dominante. Enfant, lorsque mes amis téléphonaient à la maison pour me parler, ma mère répondait : « Vincent n’est pas là. Il est à l’hôpital ». J’y rejoignais mon père le samedi et je jouais dans les couloirs. Plus tard, alors que d’autres enfants pratiquaient le football, je me rendais avec mon père au Cabinet des estampes de Strasbourg, ou dans des galeries de peinture, enfin chez des artistes. Mon père partageait avec moi sa passion, et très tôt, les planches de Dürer, de Holbein et de Cranach me furent familières. Beaucoup d’artistes des régions rhénanes avaient une appétence certaine pour le macabre. De là vient la volonté dans mon ouvrage La mort dans tous ses état, paru à L’Atelier contemporain, et après avoir remis le genre dans son contexte historique du Moyen-Âge, de montrer l’étonnante vitalité du genre de la danse macabre au XIXe et au XXe siècle, de Granville à Rethel, de Kubin à Bresdin, de Masereel à Klinger, soit plus d’une centaine d’artistes qui usèrent de techniques variées, la gravure sur bois, l’eau-forte, le dessin, profitant de l’expansion de la lithographie et de la presse, pour réaliser leurs suites d’images, en s’appuyant sur la tradition du genre, la dévoyant souvent.
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Vincent de Kastav – Fragment de la Danse macabre de Béram en Croatie (1477)

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L’art de la danse macabre a accompagné bien souvent les épidémies, les famines et les guerres. Est-elle un écho à un certain humour noir ?

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Danse macabre de Bâle – « La Mort et l’Abbesse » (1440)

Noir je ne pense pas. Le simple humour, cependant, est très présent dans les danses macabres au Moyen Âge. L’artiste, le plus souvent anonyme, se moque des travers de ses contemporains, et fustige les pouvoirs, les dignitaires de l’Église et les puissants, qui sont représentés de façon sarcastique, voire ridicule. Dans les danses macabres, la mort n’est alors pas une inquiétude, elle fait partie de la vie, emportant les vivants de façon quasi naturelle, non sans humour. On peut ainsi voir une mère supérieure d’un couvent refuser de quitter cette terre et la vie qui va avec, et la Mort de remarquer qu’elle est enceinte, ce qui ne manque pas de faire rire. Mais les danses macabres sont également une forme d’expression destinée à impressionner la population, à provoquer un choc de conscience. Pour se faire, certaines fresques pouvaient être à taille humaine, alignant une soixantaine de personnages. Ainsi au cimetière des Saints-Innocents, les Parisiens au XVème siècle pouvaient avoir sous les yeux une très impressionnante danse macabre, qui date de 1425, aujourd’hui détruite.

Conséquence des pestes, des épidémies et des guerres, le taux de mortalité a si fortement augmenté en Europe que l’omniprésence de la mort est devenue insupportable, menaçant la cohésion sociale, et le message évangélique de l’Église. Des villages sont rayés de la carte, les cultures ne sont plus récoltées, les successions ne peuvent se faire, la vie quotidienne est bouleversée, les registres paroissiaux ne sont plus tenus.  Les historiens s’accordent à dire que la France ne retrouvera le même niveau de population que sous le règne de Louis XV. La société se trouve devant cette obligation de faire face à un double défi : conforter le message chrétien de la résurrection en vue d’un bonheur éternel, et rassurer les fidèles pris par les épreuves. Si elles illustrent le fait que la Mort peut saisir tout un chacun n’importe quand (et que donc il convient de se préparer à une bonne mort), les danses macabres affirment aussi un message égalitaire, l’égalité, faut-il le dire, n’étant pas de mise sur terre : chaque être vivant étant appelé à mourir, il convient de s’y préparer, idéalement par une vie exemplaire. Cette notion aura la vie longue. La célébrissime Danse macabre du compositeur Camille Saint Saens, sur un poème d’Henri Cazalis, se termine en 1874 par ce vers : « Et vive la mort et l’égalité ». Mais la Mort sera injuste quand elle accentue les inégalités de la société.
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La danse macabre est-elle un art muet – sans musique ?

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Qu’on ne se trompe pas, à l’origine, avant que d’être une série d’images, la danse macabre est d’ordre scénique et musicale, et se joue sur le parvis des églises, à la manière des Mystères. La Mort, au milieu d’un cercle, présente le destin des vivants, selon une logique qui sera reprise dans les représentations picturales des danses macabres au XIVe et XVe siècle. On retrouvera cet héritage dans les danses macabres qui figurent sur les murs des cimetières ou des églises, construites comme des farandoles, la Mort entraînant une série de personnages au son de la flûte et au rythme des tambours. Au siècle suivant, imprimé à Lyon en 1538, Hans Holbein le Jeune rompt cette logique de la farandole, en dessinant sous la forme de gravures réunies en un livre des scènes individuelles réunissant la Mort et un membre de la société. L’individu prend alors le pas sur le groupe.
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La danse macabre moderne frappe donc avant tout l’individu. Est-ce aussi une influence des Lumières ?

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Pendant la Réforme, dans les terres protestantes et notamment à Bâle, on supprime dans les danses macabres les images liées à la papauté, et les représentations de femmes apparaissent dans la farandole. Ainsi les danses macabres dès le Moyen-Âge sont-elles les témoins des changements qui touchent la société. Mais Réforme protestante et Contre-réforme catholique sonnent vite le glas des danses macabres, qui, après l’avoir envahi, vont progressivement disparaître de l’espace public tout au long des XVIIe et XVIIIe siècle, comme appartenant à un monde ancien, aussi fait de superstition. Tout se joue désormais entre la mort et l’homme seul, et non plus la collectivité.

Thomas Rowlandson « The English Dance of Death » (1815)

Mon entreprise a été de montrer comment la forme iconique de la danse macabre a été reprise par de nombreux artistes dès la fin du XVIIIe siècle, en la tordant, en la travestissant, lui donnant ainsi une vigueur nouvelle, assurément plus individuelle. La danse macabre va en effet se détacher du discours religieux pour prendre des couleurs plus directement sociales et sociétales, introduisant des éléments nouveaux comme le suicide, le jeu, le duel, qui n’auraient pas eu leur place au XIVe et au XVe siècle. Des artistes (parfois peu connus) vont s’emparer d’une structure narrative ancienne et montrer la Mort non pas comme une forme d’aboutissement de la vie, mais comme un moment de terreur, dû aux errements des individus, et parfois instrumentalisée par les puissants, pour asservir les hommes, et les entraîner dans la guerre, voulue par les puissants.
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Est-ce la figure du squelette qui fascine tant le public ?

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Le poids émotionnel et symbolique du squelette, lisible par tous, ou de l’os, est extrêmement fort, envahissant encore aujourd’hui l’univers des festivals de musique, des alcools, de la bande dessinée, sous oublier l’art cinématographique, non sans excès. Si le squelette inquiète, il ne terrorise pas autant, par exemple, qu’un corps en putréfaction. D’une compréhension immédiate, le squelette est un personnage iconique et familier, à la manière de cette Skeleton Dance de Walt Disney, qui date de 1929.
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L’art macabre se mêle-t-elle à la sexualité, cet autre tabou ?

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Mêler n’est pas un terme assez fort – mais la mort n’est pas un tabou au Moyen Âge. Au XIXème siècle, les artistes en l’Occident s’emparent du thème de la mort faisant l’amour à une jolie jeune fille, thématique dont usera et abusera la littérature décadente, pour le pire et parfois le meilleur, de Baudelaire à Rollinat. Dans les danses macabres dites modernes, donc celles des XIXe et XXe siècles, les planches consacrées à la Mort invitant les jeunes filles à danser pour les entraîner vers l’au-delà, sont innombrables, la frontière entre la jouissance et la mort étant comme il se doit fort ténue.
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Hermann Volgel – Danse macabre- La marchande de plaisir » (1902)

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Les textes accompagnent parfois les danses macabres. Est-ce une description de l’image ou finalement un message plus libre ?
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Les textes, très présents en marge des images, sont des leçons de vie. Contrairement à la période contemporaine, où chacun rêve de mourir dans son lit, si possible rapidement, au Moyen Âge l’angoisse était de ne pas se trouver en mesure de préparer sa mort, de l’attendre en toute conscience dans son lit, après s’être mis en accord avec Dieu et avec ses proches. La crainte est de mourir lors d’un épisode guerrier, ou de façon soudaine, par exemple au bordel en galante compagnie.

Les danses macabres modernes que je traite dans mon ouvrage, notamment « françaises » sont le vecteur d’une critique sociale. Ces créations, signées Joussot, Hermann-Paul ou Vogel, dénoncent les travers de la société, l’avarice, la gloutonnerie, l’alcool, la prostitution, les drogues, la violence sociale. On ne sera pas étonné de voir ces créations graphiques paraître dans la presse satirique, tel L’Assiette au beurre, on ne sera pas étonné non plus de voir les danses macabres modernes s’inspirer des accidents de trains, d’avions, de bateaux, et se faire l’écho du suicide et du duel.
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L’expressionisme allemand utilise-t-il la danse macabre pour mieux décrire la situation du pays ?

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Au XIXe siècle, les danses macabres réalisées par des artistes allemands conserveront souvent un aspect religieux. En 1919, la donne change, il y a des vainqueurs et des vaincus. Alors que les artistes français s’orientent vers des formes d’expression positives comme l’Art déco, qui donne la primeur à la vie, non sans excès (ainsi en 1927 celle du dessinateur Dyl, accompagnant des textes de Mac Orlan), en Allemagne apparaissent des danses macabres puissantes et poignantes qui s’inscrivent dans le mouvement expressionniste, plus noir, plaçant l’humain au centre de la scénographie.
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Hermann Paul – Danse Macabre – Le Jeu (1910)

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L’Allemagne est-elle un cas exceptionnel des danses macabres ?

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Le rapport avec la mort est assurément plus fort qu’en France, au dire même des écrivains et des artistes allemands. Il ne sera donc pas étonnant de trouver dans mon ouvrage une grande quantité de danses macabres dessinées par des artistes allemands, originaires de Prusse, pays protestant, ou de Bavière, pays catholique.
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La danse macabre accompagne-t-elle les Nazis ?

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Le schéma narratif des danses macabres est à ce point ancré dans la culture populaire, de façon inconsciente, pour que des artistes puissent à leur profit les exploiter dans des buts idéologiques, ainsi Robert Fuzier au service de la politique internationale de Léon Blum, ou Richard Schwarzkopf en 1936 qui, après l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler, reprend le schéma narratif d’Alfred Rethel qui date de 1848, dessinant une danse macabre qui vante la SA, organisation paramilitaire nazie, voulant montrer la monstruosité de leurs adversaires, à savoir les communistes, porteurs de mort.

J’ai pu également retrouver une danse macabre dessinée en 1943 sur le front russe, finement gravée sur bois. Alors que la guerre est totale, et les conditions de vie difficiles, les autorités nazies prennent soin de rendre possible la réalisation de telles images, ce qui proprement incroyable.
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« J’ai rêvé que j’étais vivant » – L’art macabre est-il finalement le fantasme de l’au-delà ?

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Les danses macabres se sont toujours faites l’écho des interrogations des époques concernant la mort et l’au-delà, parfois de façon très violente. Au XVIème siècle, elles sont plus ou moins remplacées par les vanités, art plus esthétique et littéraire, fait de symboles et de réminiscences, donnant naissance à des tableaux fort léchés, assurément plus adaptés aux intérieurs bourgeois que l’exposition de squelettes grimaçants. Pourtant, les danses macabres n’ont jamais disparu, et ce jusqu’à nos jours. Je reste néanmoins en interrogation de vat les motivations qui purent animer ces simples particuliers qui, au fil des siècles, ont pu acquérir des images aussi obscures et provocatrices, et collectionner ces portfolios.

De la même façon, après la parution de La Mort dans tous ses états qui a su rencontrer son public, je ne sais toujours pas qui sont les lecteurs de mon livre. Mon éditeur et moi-même avons été surpris par son succès, bien sûr relatif. Le thème a pu plaire au-delà des spécialistes et collectionneurs, preuve que l’interrogation devant la mort demeure, on s’en doute, forte et suscite par là de la curiosité.
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Couverture du livre – Illustration de Paul Iribe (1916)
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Image de couverture : Grandville – Voyage pour l’éternité – « C’est ici le dernier relai » (1830)

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