A la recherche de leurs origines, Becki et Summer traversent ensemble à bord d’une vieille Ford Galaxy les routes d’une Amérique en déclin. De Détroit à Rome en Géorgie (pâle copie de la cité antique), les deux femmes que tout en principe oppose vont réussir à délier de lourds secrets de famille.

« Detroit Roma » (Editions Sarbacane 2025) est aussi un livre d’expérimentations graphiques et musicales. Elene Usdin, la mère, Boni, le fils, réalise une véritable réussite et prouesse artistiques. La bande dessinée est un art qui se renouvelle sans cesse.

Après avoir échangé sur « René.e aux bois dormants » (Editions Sarbacane 2022), entretien avec Elene Usdin, « citoyenne-artiste » de Detroit.

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Quel est votre lien avec Detroit ?

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En 2014, Jef Bourgeau, curateur, m’a invitée à exposer certaines de mes photos dans la ville de Troy. L’année suivante, je suis venue cette fois-ci dans le centre de Detroit pour présenter mon travail. Chaque séjour fut une opportunité pour faire de nouvelles rencontres. J’ai notamment pu travailler avec Larry John, ancien avocat, qui occupe désormais une place de mécène et aide à la reconstruction du quartier de Woodbridge. Nous avons publié le livre de photographies « We are Woodbridge » avec les éditions Wayne Press University. J’ai réalisé les portraits des habitants de Woodbridge. Chaque saison, je retournais là-bas afin de montrer les différences saisonnières dès 201è et jusqu’en février 2020, juste avant le confinement.

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Dès le début du projet, « Detroit Roma » devait-il être une expérience familiale ?

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C’est l’envie de travailler ensemble. Boni et moi avions déjà beaucoup collaboré par le passé, sur des projets de vidéos. Cette envie s’est renouvelé avec  « Detroit Roma ». Boni avait suivi le projet « René.e aux bois dormants » (2021) avait été de bon conseil lors de blocage dans mon processus de travail, et de son coté il a étudié à UCLA, des cours de scénario.

Le seul souhait initial, pour moi, était de raconter une histoire à propos de Detroit. Nous avons signé avec les éditions Sarbacane et je me suis ensuite rendue à Montréal où Boni vivait à l’époque. Nous avons beaucoup échangé avant d’écrire quoique ce soit sur le papier. Les personnages se sont ensuite assemblés.  Ils faisaient écho à certains membres de notre famille mais aussi à des gens rencontrés à Los Angeles ou à Detroit.
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© Sarbacane

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« Detroit Roma » est-il aussi un reportage sur le déclin de Detroit ? Portraits d’anonymes.

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J’ai en effet échangé avec des personnes qui ont pu m’inspirer l’histoire de Summer et de Becki. Ainsi que Boni de son coté, avec les rencontres qu’il a fait à Los Angeles.

Mes différents séjours sur dix ans, à Detroit m’ont également influencée. En Octobre 2023, ayant une trame scénaristique plus solide, pendant deux mois, je suis revenue à Detroit, et j’ai visité plus de musées avec une idée plus précise en tête.

Je voulais traiter de l’Underground Rail Road, ce réseau de routes secrètes qui amenaient les esclaves en fuite vers le nord abolitionniste. Le musée dédié à l’Underground Rail Road à Cincinnati m’a beaucoup aidé.

© Sarbacane

Je voulais également aborder les émeutes de Detroit en 1967 – des images tirés de vidéos d’époque, projeté au Detroit Historical Museum ont d’ailleurs été intégrées dans « Detroit Roma ».

J’ai également fait en voiture la route de Detroit, Michigan à Atlanta, en passant par Rome, en Géorgie comme les personnages. Le voyage a duré un mois (octobre) ce qui est assez long pour cette courte distance.

Au départ, je pensais m’arrêter dans les motels sur la route, mais j’ai décidé de m’arrêter chez l’habitant, plus safe en voyageant seule, sur ces routes. Cela m’a permis de découvrir la campagne lointaine de l’Ohio, du Kentucky ou de la Géorgie.

Pas mal d’ambiances ont été intégrés fin 2023 dans « Detroit Roma ». Et, jusqu’au mois d’août 2025, nous n’avions pas encore réalisé la version finale du livre.  Nous avons travaillé avec Boni jusqu’à la toute fin sur la narration, le montage et les dialogues.      
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L’histoire se déroule en 2015. Detroit se souvient, Summer et Becki prennent la route pour retrouver leurs racines, Gloria, quant à elle, s’imagine actrice dans des classiques d’Hollywood. « Detroit Roma » est-il un livre anti-nostalgie ?
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Selon moi, « Detroit Roma » est une réflexion sur la mémoire. Becki se souvient à travers ses carnets et la réalisation d’une bande dessinée. Summer, quant à elle, réalise un film.

Avec Boni, nous avons voulu imbriquer passé, présent et futur à travers les codes de la bande dessinée. « Detroit Roma » joue avec les cases, les couleurs et les séquences.

Ce n’est pas une question de nostalgie, mais de mémoire.  
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Est-ce un nouveau livre de monstres ? (tigre, businessmen, autoroutes, Gloria, Donald Trump…)

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Becki et Summer évoluent dans un monde toxique et violent. Tout autour d’elles est agressif, et les confronte à de la violence, sociale, raciale, ou familiale. Le dessin aide à montrer cet aspect de façon monstrueuse. 
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© Sarbacane

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Summer est-elle le personnage qui se métamorphose le plus ?

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Ce duo de femmes est une vraie antinomie. Becki est un bloc qui ne se met jamais en porta faux face aux différents événements. Elle subit la dureté de sa vie, et en même temps, les évènements difficiles sont pour elle de la matière pour son art.

Elle garde sa position de dessinatrice et par conséquent d’observatrice. Quant à Summer, c’est un personnage qui, aux premiers abords semble superficielle mais elle dévoile au long du récit ses différentes couches, et sa créativité à travers le cinéma.

La scène la plus explicite reste celle où Summer découpe son T-shirt drapeau américain pour en faire un crop top. Elle fait ainsi sécession. Summer fait également sécession avec sa famille et son milieu sociale en fréquentant le squat d’artiste de Detroit, Trumbullplex, ou en devenant amie avec Becki, issue d’un milieu sociale pauvre.
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Les couleurs reflètent un certain état d’esprit des personnages. Y’a-t-il eu une place pour l’improvisation ?
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Avec Boni, nous avons choisi de nous laisser aller. Sans que le scénario soit vraiment bien écrit et sans que le story board soit totalement réglé, je me suis lancée dans le dessin. Les images ont pu ainsi raconter des histoires d’elles-mêmes. Les séquences se sont enchaînées naturellement. Avec Boni, nous avons pris la décision de mettre en couleurs le voyage de Becki et de Summer, comme des polaroids, aux couleurs pastels, et ektachrome aux couleurs éclatantes, tandis que la mémoire de Becki et ses carnets, devaient être en noir & blanc.

© Sarbacane

J’ai rempli 9 carnets de story board. Nous avons réalisé le montage au fur et à mesure, avec les 450 pages de story board et cela a évolué jusqu’à la toute fin. Les repros en petit format de chaque page étaient épinglé sur les murs de mon atelier.

Nous avons ensuite intégré le texte. La voix off de Becki est venue à la toute fin, sur une idée de Boni pour avoir un fil narratif à suivre.

Certains textes n’avaient alors plus d’intérêt à rester dans le récit. Avec Boni, nous avons intégré les dialogues à la fin du projet, lors d’une ultime séance de travail à Rome mi-aout 2025.

« Detroit Roma » a donc été un projet très réglé tout en laissant de la place à l’improvisation.     
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Cinéma et bande dessinée sont-ils le grand duo de « Detroit Roma » ?

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La mère de Summer, Gloria, est une actrice déchue qui s’enferme dans sa grande maison afin de visionner ses films préférés. Sa propre vie se mélange avec la fiction. Ces passages dans la bande dessinée nous permettaient à moi et à Boni de parler de notre passion pour le cinéma.

Becki, quant à elle, est dessinatrice. La BD est pour elle le meilleur moyen de se raconter.
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Quelle est la place de la musique dans ce road trip ? La bande originale va-t-elle apporter un second souffle (sortie en janvier 2026) ?
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Dès le début du projet, nous voulions accompagner le road trip de Becki et de Summer avec une bande originale. Boni est musicien et compositeur. Puis, au fil du temps, nous avons écarté cette idée. « Detroit Roma » sera tout de même accompagné par un single, « Summer Days » (Sortie le 9 janvier 2026). Les paroles apparaissent à la fin de la bande dessinée. « Detroit Roma » aura donc une seconde vie par la musique. Le projet va continuer avec les concerts dessinés que nous allons réaliser. Le premier a eu lieu à Nancy le 7 janvier 2026. Puis il y aura d’autres dates en France cette année.
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Reviendrez-vous à Detroit ?

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J’espère car les portraits que Boni a dessinés sont ceux des habitants de Detroit. Ce serait une joie pour nous de leur offrir « Detroit Roma ».
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© Sarbacane

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Image de couverture : © Sarbacane

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