Artiste de cinéma de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à son décès en 2019, Jean-Pierre Mocky continue d’influencer le cinéma français. « Les Dragueurs » (1959), « Un Drôle de paroissien » (1963), « La Grande Lessive » (1968), « Solo » (1969), « L’Ibis rouge » (1975), « Le Miraculé » (1987), « Le Furet » (2003), tant de films originaux et beaucoup de pertinence. Mocky c’est surtout de la personnalité, une rage certaine et une infatigable passion pour le cinéma. Rien ne l’arrêtait. Ne parvenant pas à faire diffuser ses films dans les circuits classiques, Jean-Pierre Mocky les diffusait dans son propre cinéma – Le Brady. 

Réalisateur, acteur, historien du cinéma et ami de Jean-Pierre Mocky, Noël Simsolo est celui qui en parle le mieux.

Entretien.

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Avant d’être réalisateur, Jean-Pierre Mocky avait été acteur. Tout au long de sa vie, a-t-il été avant tout un homme sur scène et sous les projecteurs ?

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C’était en effet un vrai comédien. J’ai rencontré Jean-Pierre Mocky à Paris pour un entretien pour le film « Solo » (1970). Après un bref déjeuner, il m’emmène ensuite en voiture dans un parking souterrain. Mocky me dit alors « Ici il n’y aura pas de bruit pour réaliser l’entretien ». Très vite, nous nous sommes liés d’amitié.

Mocky était certes un cinéaste mais pour moi je l’ai d’abord connu comme acteur. Je l’avais vu dans le film « La tête contre les murs » (1959) et « Les Vaincus » (1953) de Michelangelo Antonioni – œuvre qui avait été interdite en France.

Dès le début, je me suis posé la question si Mocky n’était juste qu’un grand mythomane. Il racontait tant de choses incroyables. Pour le livre-entretien « La Longue Marche » (2014), j’ai voulu en savoir plus sur la vie de Jean-Pierre. J’ai alors vérifié plein de choses que beaucoup de monde pensaient être juste des inventions. Je peux dire que les ¾ des histoires de Jean-Pierre Mocky sont vraies. Un exemple me vient à l’esprit : Il m’avait raconté qu’il connaissait bien le cinéaste Jean Douchet et avait même tourné dans un de ses films. J’ai voulu vérifier. J’en ai parlé à Douchet qui m’a dit qu’il avait logé effectivement un temps Mocky car il ne savait plus aller. Avec sa caméra 16 mm, Douchet avait alors réalisé un court métrage avec Jean-Pierre comme acteur.  

Certaines histoires paraissent étranges. Mocky s’est même amusé avec sa date de naissance. Pour le livre « La Longue Marche », il m’a dit qu’il fallait écrire juste ce qu’il me disait. Il avait 14 ans lorsqu’il a joué dans le film « Vive La Liberté » (1944).

Mocky a certes embelli sa vie mais beaucoup de ce qu’il racontait était vrai. Il n’avait pas de rapport schizophrénique mais ludique avec le réel. Idem dans son jeu d’acteur. Je dois même rappeler qu’au théâtre, Mocky avait été considéré comme un rival de Gérard Philippe. On peut même dire que Jean-Pierre avait été très beau jeune premier.

Passionné par le cinéma italien, il s’est présenté à Fellini pour devenir son assistant puis celui de Visconti. Il est ensuite revenu en France pour réaliser le film « La tête contre les murs » dont il avait écrit le scénario d’après le roman d’André Bazin et dont il avait les droits. Le producteur refuse prétextant qu’il le trouve trop jeune. Mocky en parle à la rédaction des Cahiers du cinéma. François Truffaut lui conseille Alain Resnais comme réalisateur. Ce dernier aimait le scénario mais voulait partir dans une autre direction. Mocky a alors fait appel à Georges Franju pour mettre en scène « La tête contre les murs ». Pendant le tournage, Franju a eu un problème et Mocky l’a remplacé quelques jours derrière la caméra.

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Quelle était sa relation avec les cinéastes de la Nouvelle Vague ?

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Tout comme Alain Resnais, Mocky était un satellite. Le film « Les Dragueurs » (1959) est clairement un anti « Les Tricheurs » (1958) de Marcel Carné. Les Cahiers du Cinéma ont même défendu les premiers films de Mocky.

Jean-Luc Godard a même été engagé pour le film « Les Dragueurs » afin de réécrire certaines scènes. Godard m’a dit que « Chaque fois que Mocky réalise un film c’est une œuvre qui compte ». Alain Resnais aimait également beaucoup les films de Jean-Pierre.

Nous confondons bien trop souvent le Mocky clown avec le Mocky réalisateur.

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Qu’est-ce qui caractérise un film de Mocky ?

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Par exemple dans un film « Un Couple » (1960), qui a comme scénariste Raymond Queneau, la scène d’ouverture montre un couple visite une exposition. La femme dit : « Ah c’est du stuc ». Le mari rétorque « Non c’est du toc ». Derrière la blague, il y a toute une critique de l’art moderne. C’est tout Mocky.

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Était-ce avant tout un grand amoureux des acteurs ?

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Oui à part ceux qui l’emmerdaient. Jean-Pierre détestait lorsqu’un acteur se mêlait de la mise en scène. Jean-Pierre était un cinéaste rigoureux. Avant même d’arriver sur un plateau de tournage, Mocky savait exactement quel plan il allait tourner. Il n’y a pas de plans sophistiqués ou d’acteurs qui jouent de façon hystérique.

Mocky avait un immense respect pour les acteurs autant que les techniciens. Cependant, Mocky donnait une très grande liberté aux acteurs. C’était parfois trop…

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« Litan – La cité des spectres verts » (1982) est-il un film ovni ?

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Dans les années 60, Jean-Pierre fréquentait la librairie du Minotaure – rue des Beaux-arts. Je venais en auto-stop à Paris et je passais des jours et des jours dans ce lieu mythique. Il était fréquenté par des personnalités comme Michel Caen, Jean-Claude Romer Alain Resnais, Roman Polanski, Roland Topor ou encore Alejandro Jodorowsky. Mocky les a donc croisés. Jean-Pierre était un cinéaste fantastique du quotidien. Lorsque vous regardez un film comme « Les Dragueurs », cela s’apparente de temps en temps à de la science-fiction. « La Cité de l’Indicible peur » (1964) est un film d’après Jean Rey avec une atmosphère fantastique. Jean-Pierre a toujours été marqué par le réalisme fantastique allemand. Il a d’ailleurs travaillé avec le chef opérateur de Fritz Lang, Eugen Schüfftan.

Tous les réalisateurs européens voulaient s’essayer à ce genre. Mocky se décide en réalisant « Litan – La Cité des spectres verts ». Le scénario a été écrit par Jean-Claude Romer. Le film n’a pas marché donc Jean-Pierre n’a pas continué dans ce genre. Cela reste une œuvre passionnante.

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La satire fait partie intégrante des œuvres de Jean-Pierre Mocky. « Y’a-t-il un Français dans la salle » (1982), « Le Miraculé » (1987), « Les Saisons du plaisir » (1987), « Une Nuit à l’Assemblée nationale » (1988) – faisait-il de tels films pour se faire des ennemis ?

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Il est bien plus noble de se faire des ennemis que des amis. Jean-Pierre avait 50 idées à la journée. Durant ses premières années, en tant que cinéaste, il tournait avec des producteurs qui avaient pignon sur rue. Mocky sortait en moyenne un film par an et avait à chaque fois un bon budget. Il se met ensuite à faire des films gonflés. Cela lui a donné des ennuis.

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Jean-Pierre Mocky était-il un réalisateur anarchiste ?

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Selon moi, il était un individualiste de gauche quand cela l’arrangeait.

Jean-Pierre vendait ses films à TF1 et à France 2. Sa société rentrait alors de fortes quantités d’argent mais Jean-Pierre s’en inquiétait : Il craignait que le fisc lui tombe dessus. Mocky mettait alors un film à petit budget en chantier et rachetait les droits de ses films. A la fin de sa vie, il détenait les droits et les copies en 35mm de toutes ses œuvres sauf « La Bourse et la vie » (1966).

Vers la fin, Mocky tournait 2-3 films par an afin d’équilibrer son budget par rapport aux impôts. Son rêve était de se lever le matin, de travailler sur un scénario, tourner, aller présenter un de ses films dans un cinéma,… En somme ne pas arrêter.

A quelques jours de sa mort, allongé dans son lit, Jean-Pierre continuait à s’organiser pour réaliser un nouveau film. Il téléphonait même à Vladimir Cosma afin de se mettre d’accord sur la composition de la musique. Le cinéma le faisait vivre.

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A partir du « Deal » (2007), vous êtes acteur dans plusieurs films et séries de Jean-Pierre Mocky. Pourquoi une telle fidélité ?

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A la fermeture de la salle de la cinémathèque du Palais de Chaillot, je croise Jean-Pierre avec Patricia, sa compagne de l’époque. Il souhaite me revoir car il veut que j’écrive un scénario et que je joue dans ses films. Jean-Pierre me propose quelques jours plus tard d’être un curé pédophile. Je réponds alors que j’aime les rôles de composition (rires). Je participe au film du « Deal » et je joue avec Jean-Claude Dreyfuss que je connaissais très bien. L’expérience est excellente et Mocky me proposera quelques fois d’autres films.

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Pour quelles raisons les acteurs se pressaient-ils pour jouer dans les films de Mocky ?

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Jean-Pierre était un vrai personnage et l’expérience était toujours formidable. Parfois, une seule prise suffisait. Quel plaisir pour un comédien !

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Que faut-il retenir d’un tel réalisateur ?

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Pas besoin de retenir. Tout va rester. Le coffret DVD de 50 films de Jean-Pierre Mocky vaut à présent une fortune.

Longtemps, on a pensé qu’il n’était que du poil à gratter. Mocky était comme un poète du XIXème siècle à l’instar de Tristan Corbière – Il était un pataphysicien : Mocky prenait au sérieux ce qui ne l’était pas et tournait à la rigolade ce qui était sérieux.

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