Le trait est précis, le noir omniprésent, l’expression toujours juste. Le travail d’illustrateur et de conteur de Marcelino Truong est unique car le dessin se nourrit de l’intime et d’émotions certaines. La France, le Royaume-Uni mais avant tout le Viêtnam sont parfaitement décrits par le pinceau et l’encre. Avec les romans graphiques « Une si jolie petite guerre » (2012) et sa suite « Give peace a chance » (2015), Marcelino Truong ne raconte pas seulement sa jeunesse dans les rues de Saïgon et de Londres mais narre également l’histoire meurtrie du Viêtnam. 

Entretien avec un auteur témoin et acteur.

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Vous vous êtes lancé dans le roman graphique. Était-ce un essai, une envie de longue date, ou une nécessité ?

 

Il y a une dizaine d’années, Jean-Luc Fromental, le directeur des éditions Denoël Graphic, croisé dans un vernissage, m’a demandé si j’avais un projet dans mes tiroirs. Ça faisait longtemps que je voulais raconter mon enfance au Viêtnam, au début de la deuxième guerre d’Indochine (1959–1975). Ce fut l’occasion!

Le format roman graphique – plus épais que celui des albums BD traditionnels– se prête bien aux récits autobiographiques un peu fouillés. On a la place de s’épancher et aussi d’aborder des sujets complexes en leur apportant de la nuance. 

J’avais envie de raconter mon parcours familial, celui d’une famille de père vietnamien et de mère française, à un moment-clef de l’histoire, les années cinquante-soixante. C’est la phase des décolonisations et des indépendances. À travers la petite histoire de ma famille, j’espérais restituer une époque en Asie peu connue en Occident, celle des débuts de la guerre du Viêtnam, avant que les grandes puissances ne s’en mêlent et que cette guerre ne devienne l’immense conflit très médiatisé que l’on sait. 

Le roman graphique devait me permettre de juxtaposer, et de faire cohabiter, l’histoire personnelle et « l’Histoire avec une grande hache », comme disait George Perec.

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Vos romans graphiques ont été des œuvres difficiles à réaliser, voire éprouvantes. Avez-vous eu des limites dans votre travail ?

 

 

En effet, ce travail fut souvent difficile et parfois même éprouvant.

Une difficulté était qu’il me fallait restituer une période de ma vie vécue alors que j’étais encore un petit enfant. Je n’avais que six ans lorsque nous avons quitté Saïgon pour Londres, en 1963. J’avais des souvenirs, mais aussi bien des lacunes. Par chance, j’avais à ma disposition toutes les lettres écrites de l’étranger par ma mère, et adressées à ses parents en France. Ces lettres furent pieusement conservées par mes grands-parents maternels. Cette correspondance très détaillée m’a permis de reconstituer notre quotidien aux États-Unis avant le départ pour le Viêtnam en 1961, notre séjour de deux ans à Saïgon, et nos longues années de vie à Londres, jusqu’à la fin de la guerre du Viêtnam. 

Les lettres de Maman fourmillaient de détails concernant aussi bien notre vie quotidienne–le logement, la scolarité des enfants, les loisirs, la nourriture, les amis, la famille, etc.…-, que la toile de fond politique et militaire de l’époque. Mon père était haut fonctionnaire de la République du Viêtnam (1955-75) – le Sud-Viêtnam -, et ma mère parlait beaucoup dans ses lettres du travail de son mari surmené. Elle évoquait aussi bien son travail de diplomate à Washington D.C., que ses fonctions de directeur de Viêtnam-Presse ou d’interprète personune si jolie petite guerrenel du président Diêm à Saigon, et brossait le tableau de l’inquiétante situation politique et militaire d’un pays en construction, en proie à une insurrection communiste. Maman était très inquiète de tout ça, et elle racontait notamment sa peur des attentats en ville, et observait avec angoisse la présence croissante et envahissante de la guerre dans le quotidien des Viêtnamiens. 

Ce séjour dans un pays en guerre fut très difficile et émotionnellement épuisant pour ma mère. Elle avait été traumatisée par les durs combats de la libération à Saint-Malo – ville martyr, détruite à 80%- où elle avait grandi. Elle a mal supporté le dépaysement et surtout climat de guerre et d’insécurité qui régnait à Saïgon. Elle avait une santé mentale fragile, et tout ça n’était certainement pas indiqué pour elle. Ce fut un séjour éprouvant pour Maman, et pour nous, ses proches, car elle faisait périodiquement des crises, des épisodes, comme on dit. Terrible à vivre pour son entourage. 

Ce fut éprouvant aussi de revivre tout ça en réalisant ce livre. 

En dessinant et en écrivant les pages de mes romans graphiques, je me suis rendu compte à quel point la situation était critique pendant toutes ces années, aussi bien au Viêtnam et dans le monde, qu’à la maison. 

Autre difficulté : Rendre simple et compréhensible un conflit très souvent raconté à travers le prisme d’idéologies opposées, qui ont bien souvent compliqué ou faussé à souhait le tableau.

Bien sûr, j’ai lu beaucoup de livres et vu de nombreux films sur la question, mais cela faisait très longtemps que je m’intéressais à l’histoire du Viêtnam. Souvent, il me suffisait de piocher dans la bibliothèque de mon père, qui contenait toutes sortes de livres en français, anglais et viêtnamien sur le sujet. Je n’ai cessé toute la vie de me documenter sur l’histoire du Viêtnam. 

J’ai aussi eu de très longues et fréquentes conversations avec mon père. Il répondait volontiers à mes questions. Il parlait un français impeccable. C’était un homme très instruit, érudit et distingué. Un ancien élève d’une très bonne école secondaire de Huê – La Providence- tenue par les Missions étrangères de Paris, et avait fait ses études universitaires à La Sorbonne et à Sciences Po Paris, pendant la guerre d’Indochine. 

Il appartenait à cette génération de Viêtnamiens rêvant d’indépendance et qui souhaitaient pour le pays une démocratie humaniste, permettant le pluralisme politique. Pas du tout le fantoche de Saïgon caricatural qu’on a, hélas, trop vu dans les reportages sur la guerre. À croire que l’on ne voulait montrer que ceux-là! Il faut dire que la guerre a tendance à pousser vers le pouvoir les militaires les plus frondeurs et ambitieux. 

Ce qui a aussi enrichi considérablement mon travail, c’est qu’à partir de 1991, j’ai fait des retours réguliers au Viêtnam. Ces séjours m’ont permis de revoir les lieux de mon enfance – et de constituer une doc abondante pour mon travail-, mais surtout, ils furent l’occasion pour moi de rencontrer des oncles et des tantes de ma famille viêtnamienne, qui avaient vécu les événements du Viêtnam depuis les années trente, et ce, dans les deux camps ! 

En effet, comme bien des familles viêtnamiennes, la nôtre fut divisée au plan politique. Tous étaient plutôt nationalistes ou patriotes, mais certains regardaient vers l’ouest et prirent pour modèle les démocraties occidentales, pendant que les autres se tournaient vers les modèles communistes, soviétique ou chinois. 

Malgré les clivages politiques, ils ont su dans l’ensemble conserver une très bonne entente familiale, le clan, la famille, étant placée au-dessus des querelles politiques. 

Ce fut donc pour moi une découverte que d’entendre le point de vue de parents qui avaient milité ou même combattu dans le Viêt-minh, dans l’Armée populaire de Libération, ou au sein du Front National de Libération du Sud-Viêtnam. 

Même si je ne partageais pas toutes leurs idées, ils surent souvent se montrer très convaincants. C’étaient des gens bien, intègres et honnêtes, eux aussi, et la sincérité de leur engagement était évidente. 

L’histoire des guerres d’indépendance du Viêtnam est triste car elle est souvent celle de gens intègres, foncièrement idéalistes et patriotes, dont les vies furent profondément marquées par la souffrance, le déchirement, la perte d’êtres chers, la prison, l’exil. 

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Vous ne racontez pas en effet seulement votre histoire mais aussi celle du Viêtnam. Votre père a été entre autres l’interprète préféré du président Diêm. Dénoncer les injustices, était-ce une manière de s’échapper de votre jeunesse vietnamienne, plus éduquée que celle de la majorité de la population ?

 

Il y a plusieurs questions et affirmations dans votre question. 🙂

Oui, pendant environ deux ans, mon père, qui s’appelait Trương Bửu Khánh, fut l’un des interprètes du président Ngô Dinh Diêm, peut-être son interprète préféré. Mon père se rendait quasiment tous les jours au palais présidentiel, l’ancien palais du gouverneur général de l’Indochine française, lorsque le président recevait des interlocuteurs anglophones. Il n’y avait pas que les Américains à Saigon, mais de nombreuses personnalités ou journalistes britanniques, indiens, australiens de passage qui demandaient à être reçues par le président. 

De ce fait, mon père était tenu au courant de pas mal de choses. Son activité principale était de diriger l’agence de presse nationale : Viêtnam-Presse. Il était assez informé, mais ne faisait pas partie de l’entourage politique du président. Il était haut-fonctionnaire, et s’en tenait à ce rôle. Il n’était pas décisionnaire. C’était très intéressant de l’écouter parler de cette époque, et notamment du rôle de la presse étrangère pendant la guerre du Viêtnam. 

On oublie ou on occulte trop souvent le fait que nous avions au Sud-Viêtnam une quantité de correspondants étrangers–environ 300 en permanence, et jusqu’à 800 dans les périodes de crise, comme l’offensive communiste du Têt 1968-, et que ceux-ci faisait leur travail dans une très grande liberté, absolument inconnue chez nos adversaires du Nord.

Le régime de Hanoï ne laissait entrer que les journalistes acquis à sa cause et en nombre très limité. Lorsqu’ils étaient sur place, ils étaient constamment chaperonnés. 

On ne leur montrait que ce qu’on voulait bien leur montrer. Cela n’a pas été suffisamment relevé. 

Pendant ce temps, au Sud-Viêtnam, conformément au principe de la liberté d’expression prôné par les démocraties occidentales que nous nous efforcions d’égaler, les journalistes étrangers circulaient avec une liberté quasi totale, TRUONG7sautant d’un hélicoptère à l’autre. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les nombreux livres écrits par des correspondants étrangers ayant travaillé au Viêtnam pendant la guerre.

On a beaucoup critiqué la République du Viêtnam, que l’on appelle le plus souvent « le régime de Saïgon », comme on parle d’un régime de bananes. On a souvent représenté la République du Viêtnam comme une république bananière. Elle le fut parfois, sans doute. Son personnel politique a parfois manqué de compétence et d’honnêteté, mais tous n’étaient pas corrompus, contrairement à la légende. 

L’Occident s’est montré très sévère avec la République du Viêtnam, tout faisant preuve d’une extrême indulgence avec son antagoniste au nord. La République du Viêtnam a tenté de bâtir un pays échappant à la domination communiste, c’est-à-dire au monopole de l’exercice du pouvoir par un seul parti, LE Parti. On a reproché au président Diêm d’être un dirigeant autoritaire. Il le fut certainement. Mais l’Occident surveillait en permanence le moindre de ses faits et gestes. Que dire des dirigeants du Nord Vietnam? Le Nord n’était-il pas une dictature communiste ? On a complètement occulté le fait que le système mis en place au Nord par Hô Chi Minh était un copié-collé des systèmes soviétique et maoïste.

On a dit du Sud-Viêtnam qu’il était « pro américain ». Cette expression m’agace. Dans ce cas, on doit dire que la RDVN était pro-soviétique et pro-chinoise. Bref, il aurait fallu appliquer la même sévérité aux deux régimes, de part et d’autre du 17e parallèle.

 

 

Dénoncer les injustices était-ce une manière d’échapper à ma jeunesse vietnamienne plus éduquée que la majorité de la population? 

 

 

 

Vous me demandez si, en dénonçant les injustices, j’ai tenté d’échapper à ma jeunesse vietnamienne, selon vous, une jeunesse dorée ?

Non, je n’ai pas eu une jeunesse dorée. Bien sûr nous étions privilégiés par rapport à beaucoup de nos compatriotes, mais nous n’avons jamais roulé sur l’or. Mon père ne recevait que son traitement de haut-fonctionnaire. C’est tout. D’ailleurs, mon père était quelqu’un de très janséniste et très spartiate. Il prônait la frugalité. J’ai reçu une éducation assez rigoriste, et certainement pas une éducation de fils à papa. Je ne sais pas si je dénonce les injustices lorsque j’essaye de raconter de nouveau la guerre du Viêtnam. TRUONG14

Si! Je viens d’en dénoncer une, une injustice, en désignant l’indulgence étonnante dont bénéficiaient nos adversaires communistes pendant que l’on jugeait notre camp, le camp non-communiste avec une très grande sévérité. 

Je pense que l’une des plus grandes injustices est là.

C’est entre 1945 et 1975 que le Viêtnam, et l’Indochine entière, ont subi 30 ans de guerres pour parvenir à l’indépendance. À une certaine indépendance, disons. Or, c’est pendant ces 30 années que le communisme mondial a connu des sommets de popularité. Cette popularité a fini par diminuer à partir des années 80, mais souvenez-vous qu’en 1945, la moitié de la planète voyait en Staline un demi-dieu. Ensuite c’est Mao, en 1949, qui deviendra à l’idole et le modèle des mouvements de libération et de bien des Occidentaux. Il sera suivi en 1954 par Hô Chi Minh. Puis viendront Fidel Castro et le séduisant sex-symbol Che Guevara. 

Il faudra attendre 1974 pour que « L’Archipel du goulag », livre fleuve de Soljenitsyne, soit publié en Occident.

Il faudra attendre les années 80 pour que la vérité de la révolution culturelle chinoise soit connue en Occident, que l’on découvre l’ampleur du génocide opéré par les Khmers rouges, que les boat-people périssent par milliers en mer, pour qu’enfin les thuriféraires des régimes communistes commencent à ouvrir les yeux. Mais bon, la guerre du Viêtnam a pris fin en 75 et donc tout cela, toutes ces prises de conscience, sont venues trop tard. 

En voilà une injustice, si vous en voulez une.

 

 

Que ce soit dans vos romans graphiques ou dans les autres illustration, les femmes ont un rôle central. Est-ce que l’admiration de l’enfant ou de l’auteur qu’il y a envers votre mère ou encore Madame Nhu ?

 

 

 

Oui, bon, les femmes ont toujours été un sujet central dans mon travail, comme dans celui de nombreux artistes. J’ai souvent célébré leur beauté et leurs qualités. 

Pour ce qui est de ma mère, c’est plus compliqué. J’ai éprouvé de l’admiration pour ma mère lorsqu’elle était admirable, et elle le fut souvent. En revanche, comme toute ma fratrie, et comme mon père, j’ai beaucoup souffert de sa maladie bipolaire. J’ai tenu à en parler dans mes deux romans graphiques, car la dissimuler aurait été un mensonge inutile. 

Je pense qu’il faut parler de ces choses. 

Pendant des années, j’ai eu l’impression qu’il n’y avait que chez nous qu’il y avait eu des problèmes. Ce n’est que plus tard dans la vie que je me suis rendu compte que personne, qu’aucune famille n’échappe aux difficultés de toutes sortes, mais que bien des gens les dissimulent, par pudeur, ce que je comprends, ou pour préserver la façade et arborer une sorte de masque de la perfection. Là, c’est plus discutable. Mais chacun fait comme il le ressent. 🙂

Quant à Madame Nhu, là c’est vraiment une autre histoire. On ne peut pas dire que j’aie admiré Madame Nhu. Ce fut une figure, c’est sûr. 

Le moins qu’on puisse dire est qu’elle fut une personnalité controversée. Elle fut certainement admirée parTRUONG3 beaucoup. Elle fut aussi très critiquée et détestée. Mais elle fut à sa manière une femme moderne dans un pays où le statut de la femme – issu du confucianisme- était encore extrêmement arriéré, défavorable et injuste. Peu de gens en Occident savent qu’elle lutta pour l’égalité des femmes au Viêtnam. On lui doit un Code de la famille protégeant la femme bien plus qu’elle ne l’avait été.

Elle a commis des erreurs et fait des gaffes impardonnables, notamment lors de la crise bouddhiste dont nous avons été témoins, nous les Truong. Par ses maladresses, elle a accéléré  la chute du régime et entraîné indirectement la mort de son mari et de son beau-frère. Mais il faut dire une chose en sa défense. Madame Nhu n’avait que son baccalauréat. Il lui manquait, à mon avis, une formation universitaire et un parcours politique classique. La démocratie, ça s’apprend.  On a mis des siècles, en Occident, pour y parvenir. Et puis, c’est très difficile de respecter les règles de la démocratie dans un pays en temps de crise ou de guerre. Et quelle guerre! 

Je crois aussi que les Viêtnamiens du Sud ont voulu jouer à la démocratie de type occidental, mais qu’ils n’en avaient pas la culture. En Asie, encore aujourd’hui, c’est l’autoritarisme qui domine.

Madame Nhu ne savait pas du tout comment en parler à la presse. Une presse à l’affût du sensationnel. Au  Nord, ils n’ont pas eu ce problème. Pas de liberté de la presse, au Nord, et très peu d’observateurs étrangers. Et puis un langage étatique hyper contrôlé, car ils ont adopté à la lettre tous les codes et le jargon des démocraties populaires, cette langue de bois si commode, car elle est composée bien souvent de phrases toutes faites que l’on récite sans trop de risque ni trop de pensée. Au Nord, chaque déclaration était préparée collectivement, calculée, pesée. Aucune place pour l’improvisation, la spontanéité, et du coup pour les gaffes. Mais derrière la façade policée de la dictature de Hanoi, on sait maintenant qu’ils s’en est passé des choses, bien des intrigues de palais, souvent impitoyables et sanglantes! Mais dans le Nord, communiste, on appliquait toujours l’adage chinois : « Bats ton chien derrière la porte ! »

 

 

Avec Give peace a chance, vous quittez le Vietnam pour le Swinging London, puis la France. Avez-vous voulu une différence du style entre le premier et le second album? 

 

 

Très peu de différences de style entre les deux romans graphiques.

Le premier, Une si jolie petite guerre, alterne les ouvertures de chapitres et les double-pages en couleur, avec des pages de récit en bichromie sépia, et des pages documentaires en bichro’ bleue. Souvent, les images qui nous sont restées de la guerre du Vietnam sont en noir et blanc. La bichromie s’en rapproche. Le second, Give peace a chance, est entièrement en couleur. C’était pour coller à l’ambiance multicolore des années d’ébullition de la contre-culture pop en Angleterre.

 

 

Give peace a chance, est-ce un titre qui s’adresse également à vous-même ?

 

 

C’est Jean-Luc Fromental qui a trouvé ce titre. J’avais une appréhension, face à un titre en anglais, c’est que les Français l’écorchent! Mais dans l’ensemble, il n’y a pas eu de problème car la chanson de Lennon et Yoko Ono est bien connue de ma génération.  Est-ce que ce 2e roman graphique m’a apporté l’apaisement? Pas sûr. Il a même londonéveillé en moi une sorte de colère qui s’est calmée depuis, rassurez-vous. 🙂

Pourquoi cette colère ? Bah, pour les raisons que j’évoquais tout à l’heure.

L’Occident fut souvent bien plus indulgent avec nos adversaires communistes qu’il ne le fut avec nous, les Sud-Viêtnamiens non communistes. Or, nous étions bien plus proches de l’Occident que nos frères du Nord communiste. C’est la présence américaine, et l’intervention démesurée, et extrêmement médiatisée, des États-Unis, qui nous fait du tort. Il faut se souvenir du contexte de la guerre du Viêtnam. 

Dans les années, 50, 60 et 70, une bonne partie des intellectuels en Occident – et ce courant est très fort en France -, voit ce conflit comme un affrontement asymétrique entre le petit David viêtnamien et le Goliath américain. Ils se méfient de l’Amérique, cette Babylone capitaliste et impérialiste, et sont remplis de sympathie et d’admiration pour les pays du Tiers-Monde, dont beaucoup se libèrent de la colonisation. 

Quoi de plus normal? Qui ne préfère pas prendre parti pour le faible contre le fort? 

Il y avait là une forme d’altruisme que nous partagions, dans ma famille. Le problème est que cet altruisme était mal placé. À cette époque, nombreux sont les politiques, les intellectuels et les artistes occidentaux qui voient en Mao ou Hô Chi Minh un sauveur, un réel espoir pour l’Asie, et un modèle pour les peuples opprimés. 

En France, on fait très fort dans ce genre et n’oublions pas que, pendant toute la durée des conflits d’Indochine, Sartre et sa cour et bien d’autres, sont… maoïstes. Une vision très romantique des communismes chinois et viêtnamien est la norme. On leur prête toutes les vertus, à ces Robins des bois asiatiques!

Se met en place un manichéisme terrible. Un mouvement puissant de la jeunesse – la contre-culture pop – s’en mêle. La guerre du Viêtnam devient un flambeau, comme le fut la guerre d’Espagne dans l’avant-guerre. La guerre du Viêtnam se met à diviser les familles. Les jeunes, amoureux de Che Guevara, prennent parti pour les révolutionnaires et s’opposent aux parents, ces beaufs conservateurs, partisans de l’ordre. Tous les doux, jeunes et les gentils sont pour le doux et frêle Oncle Hô, et nous autres, les Sud-Viêtnamiens, nous sommes considérés comme les laquais de l’Oncle Sam. C’est ignorer qu’au Nord-Viêtnam, la dictature communiste est ultra-militariste, que la presse est entièrement sous contrôle étatique, qu’il n’y a pas de hippies, de musique pop ou de drogue, pas de mouvement pacifiste, pas de festival Woodstock, là-bas. 

Là-bas, c’est le Parti et l’armée qui font la loi. Il a fallut attendre les années 80 pour que l’Occident ouvre les yeux sur la nature totalitaire des régimes communistes d’Asie, et encore, cette prise de conscience ne fut que partielle. En Europe de l’ouest, on n’a connu au XXe siècle que l’oppression nazie. Les pays de l’Est ont connu la domination soviétique et savent à quoi s’en tenir. Le système capitaliste n’est pas parfait, mais au moins il y a une possibilité d’alternance. Les élections présidentielles américaines récentes ont démontré combien le principe du vote et de l’alternance est fragile et combien il est précieux. Or, dans les pays communistes d’Asie, le parti unique au pouvoir n’a aucune intention de céder sa place. Aucune alternance n’est envisageable. 

 Voilà, c’est cette injustice qui me met en colère. La violence si médiatisée de la guerre du Viêtnam – « the living-room war »- a tellement révolté l’opinion internationale en Occident qu’on a perdu de vue la nature totalitaire du communisme d’Asie. Et ce communisme totalitaire a bouleversé les vies de millions d’Asiatiques. Nous avons été les perdants de cette histoire et la moitié de l’Occident se réjouissait des succès de nos adversaires. Aujourd’hui, le communisme d’Asie, passé à l’économie de marché, n’a en rien renoncé au monopole de l’exercice du pouvoir par un parti unique. Le mot d’ordre du Parti est: « Enrichissez-vous (et enrichissez-vous, par la même occasion), mais ne remettez pas en cause le monopole du pouvoir par le Parti ». Grinçant, non ? C’est le rêve de tous les régimes populistes.

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Espérez-vous la traduction de vos romans graphiques en vietnamien ?

 

 

 

Je sais que mes livres circulent au Vietnam chez les particuliers. Un bon éditeur de Hanoï a envisagé de le publier, mais s’en est abstenu, jugeant que le sujet était trop délicat pour le Viêtnam d’aujourd’hui. 

Il faut bien comprendre qu’au Vietnam, tout récit historique est étroitement contrôlé par le parti. La censure existe et elle exige  que les récits sur les guerres du Vietnam et sur la révolution vietnamienne soient conformes à l’image que le parti souhaite véhiculer. Tant qu’il n’y aura pas de pluralisme au Viêtnam, mes livres à contenu politique, ainsi que ceux d’autres auteurs de la diaspora, ont peu de chance d’être publiés.

 

 

Quels sont vos projets?

 

En ce moment, je travaille chaque jour de longues heures sur un nouveau roman graphique. Une fiction racontant le parcours d’un jeune artiste-peintre viêtnamien de Hanoï, à la fin de la guerre d’Indochine. Ce jeune artiste-peintreTRUONG FROMENTAL est un hédoniste aimant la peinture, le jazz et la vie. Il rêve de visiter Paris, le Louvre, Rome et Florence. Il ne s’intéresse pas à la guerre qui entre dans sa huitième année. Pour échapper à la conscription dans l’Armée nationale (les Viêtnamiens combattant aux côtés des Français pour édifier un Viêtnam non communiste, car nous sommes en pleine Guerre froide), mon héros part se réfugier à la campagne. Il a la surprise de découvrir son village entièrement sous contrôle du Viêtminh et doit s’engager dans l’Armée populaire de Libération. Après un entraînement sévère en Chine populaire, il rejoint une unité de propagande armée faisant route vers l’ouest, vers une grande bataille faisant rage dans une vallée portant le nom de … Diên Biên Phu. 

Je veux donner un visage à ceux d’en face, de l’autre côté du rideau de bambou, à ceux dont on a, en Occident, une vision très romantique, seulement partiellement vraie. C’est la vision véhiculée par la propagande du bloc communiste. Cette propagande dont je décris le travail dans mon nouveau roman graphique, qui paraîtra à l’automne 2021, toujours chez Denoël Graphic. Pour l’instant, le titre provisoire en est Quarante hommes et douze fusils. C’est la composition d’une unité de propagande armée. Celle-ci rassemble une quarantaine de femmes et d’hommes : artistes plasticiens, écrivains, poètes, comédiens et musiciens, travaillant tous au service de la propagande. Ces saltimbanques sont encadrés par une escouade de 12 soldats. Leur devise : « Chaque artiste est un combattant politique »!

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Pour en savoir plus :

Le site de Marcelino Truong : http://www.marcelinotruong.com/

« Une si jolie petite guerre – Saïgon 1961-63 » de Marcelino Truong – Denoël Graphic 2012 : http://www.denoel.fr/Catalogue/DENOEL/Denoel-Graphic/Une-si-jolie-petite-guerre

« Give peace a chance – Londres 1963-75 » de Marcelino Truong – Denoël Graphic 2015 : http://www.denoel.fr/Catalogue/DENOEL/Denoel-Graphic/Give-Peace-a-Chance

 

 

 

 

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