L’URSS a-t-il totalement disparu ? La doctrine soviétique est-elle de l’histoire ancienne ou s’est-elle intégrée dans la Russie contemporaine ? Ces gloires passées comme la Grande Guerre patriotique (1941-1945) sont-elles remises en scène par le Kremlin ?… De nombreuses questions se posent lorsque l’on voit les différentes politiques de Vladimir Poutine au pouvoir depuis 1999.

Russia is back pourrait-on penser que ce soit sur le plan national avec un patriotisme gonflé à bloc et une politique internationale intransigeante lorsqu’il faut défendre les alliés du Kremlin. 

Galia Ackerman, essayiste, historienne spécialiste du monde russe et de l’ex-URSS, vient de publier « Le régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine », un tableau de cette nouvelle idéologie qui remodèle un soviétisme sans communisme.

 

 

 

 

La Russie met toujours en avant son passé glorieux, d’abord tsariste et orthodoxe puis soviétique. Le temps de Boris Elstine plus ouvert à l’Occident est-il perçu comme une parenthèse peu glorieuse ?

 

 

 

Je dirais que justement à l’époque d’Elstine, il y a eu une condamnation de la Révolution d’Octobre et de la période soviétique avec la mise en avant de la période tsariste. Alors que sous Poutine c’est la période soviétique qui  est glorifiée.

Durant les années Gorbatchev et les premières années d’Elstine, il y a eu un flot de  révélations des crimes de l’URSS. Pas seulement ceux de Staline mais aussi ceux de Lénine, avec notamment la création de la Tchéka et la Terreur rouge. Les persécutions sous Khroutchev et Brejnev ont été dévoilées. Quant à la Guerre d’Afghanistan, elle a été dénoncée comme l’élément déclencheur de la déstabilisation du Proche et du Moyen Orient. Les Taliban sont nés suite à ce conflit.

Toutes ces condamnations ont été mises en avant. Pour la population russe ce fut avant tout un choc car il était difficile pour tous d’admettre que trois générations de leurs ancêtres ont vécu dans le Mal et le mensonge alors qu’elles avaient connu la construction de l’Union soviétique et la guerre. La perte de l’Empire soviétique et les révélations ont contribué à ce que Vladimir Poutine ‘appelle « l’humiliation nationale ».

Poutine a alors remis en valeur la période soviétique tout en réussissant à réduire l’opposition communiste. Le parti de Poutine « Russie Unie » a fini par devenir dominant à la Douma. Le nouveau régime a procédé à une véritable réécriture de l’Histoire : le passé soviétique fut glorifié, mais en effaçant l’idée communiste et en faisant accent sur le patriotisme soviétique. C’est du soviétisme sans l’idéologie communiste.

Concernant les années 1980-90, la période Gorbatchev est perçue comme peu glorieuse car c’est le moment de l’effondrement de l’Union soviétique. Moins dénigré que Gortbachev, GORBI ELSTINEElstine n’est pas non plus apprécié par les Russes car il est jugé comme avoir été trop pro-occidental. Lorsque les alliés historiques de la Russie, les Serbes, ont été bombardés par l’OTAN et ont perdu le Kosovo, Elstine n’a pas envoyé de troupes pour arrêter les Occidentaux. Les Russes se sont sentis humiliés.

L’époque d’Elstine est aussi un moment d’appauvrissement de la population russe, le temps de la politique ultra-libérale et de la domination des oligarques, ces personnes qui avaient le pouvoir à la fois économique et politique immense.

Aujourd’hui, une partie de ces oligarques ont des postes élevés dans l’administration et sont tous soumis à Poutine. Malgré leur fortune, ils restent dépendants de Poutine et ce dernier s’est par exemple servi d’eux pour financer les Jeux Olympiques de Sotchi et pour d’autres projets nationaux. Le Centre Georges Pompidou est également un bon exemple du soft power russe. L’entrepreneur Vladimir Potanine a utilisé sa fortune pour lui offrir une très importante collection d’œuvres d’art russe du XX siècle. . On se demande quelle est le dessous des cartes !

 

 

 

Le soviétisme du régime actuel lié à un conservatisme certain de la Sainte Russie est-il pour le Kremlin la parfaite combinaison ?

 

 

 

Oui absolument. Dans son quotidien, le régime communiste était conservateur. Sous Staline, l’uniforme des étudiants est revenu, la moralité communiste luttait contre la liberté des moeurs. Même sous Brejnev, un policier pouvait arrêter un jeune homme avec des cheveux longs dans la rue, et on lui rasait le crane au poste de police…

Moralement, l’homme soviétique devait être rasé de près et devait avoir un aspect standard. Une femme avec une jupe courte pouvait être critiquée et sa famille dénigrée.

Le régime de Poutine est officiellement conservateur. On met l’accent sur le patriotisme, le militarisme, sur la famille et sur la condamnation des moeurs « dissolues » occidentales et de l’immigration. C’est pour cette raison qu’il y a une proximité avec les partis d’extrême droite européenne.

La religion est moins importante qu’auparavant car l’aspect sacré existe déjà avec le culte de la Seconde Guerre mondiale.

 

 

 

Nous sommes à une époque où les témoins et survivants de la Seconde Guerre mondiale disparaissent peu à peu. Est-ce justement le moment opportun pour revisiter ce passé lointain ?

 

 

 

Lorsque vous avez connu des personnes qui ont survécu à la guerre, vous savez que la guerre fut impitoyable. Les dommages furent considérables et les pertes soviétiques furent immenses. Cette fête de la victoire n’a pas par conséquent été souvent célébrée après la guerre. Il y eut un immense défilé en 1945 mais le 9 mai, jour de la victoire, restait un jour travaillé et non férié.

A partir de 1965, sous Brejnev, un grand défilé militaire a été organisé afin de réveiller la flamme patriotique. Il y a eu pour les mêmes raisons un nouveau défilé en 1985. Ce n’est qu’en 1995 que les célébrations sont devenues annuelles.

Les Russes étaient habitués aux fêtes du 1er mai et de la célébration d’Octobre rouge. Avec la fin de l’URSS, il fallait organiser de nouvelles célébrations. Le 12 juin, il y a le Jour de la Russie (Fête de la Souveraineté de la Fédération de Russie) mais cela n’est pas très populaire. Le Jour de l’Unité nationale (révolte de Moscou contre les Polonais), le 4 novembre, n’est pas suivi non plus. Par contre, le 9 mai, jour de la victoire de la Grande Guerre patriotique est devenu un jour sacré. Plus on s’éloigne de la guerre, moins il y a de survivants, plus il est facile de la mythifier. Les aspects sombres (le pacte germano-soviétique, la guerre avec la Finlande, le crime de Katyn, les viols des femmes d’Europe de l’Est et d’Allemagne, la conquête des pays de l’Est,…) sont soit passés sous silence, soit on les justifie. Il y a un point de vue officiel et il y a des points de vue officieux.

Par exemple, on affirme souvent en Russie que les massacres de Katyn auraient été perpétrés par les Allemands. Les autorités russes ont juste repris la version soviétique.

 

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Que sait-on réellement des convictions personnelles de Poutine ?

 

 

 

Personnellement, je le crois très soviétique. Il a ce côté conservateur et il a le mépris de l’Occident. Certains pensent que ce qui l’intéresse c’est uniquement l’argent. Ce qui n’est pas incompatible avec des convictions. Poutine et son entourage sont très rapaces avec des richesses énormes et en même temps se mobilisent pour la suprématie de la Russie dans le monde.

 

 

 

La Russie est le deuxième pays après les Etats-Unis à accueillir le plus grand nombre d’immigrés, souvent originaires des anciens pays de l’ex-Union soviétique. Comment sont aujourd’hui perçus ses « anciens frères et camarades »?

 

 

 

La Russie a un grand problème démographique alors que c’est un territoire immense. Il y a eu un petit sursaut démographique sous Gorbatchev notamment lorsqu’il a adopté la loi contre l’alcool. Mais aujourd’hui, nous sommes dans un trou démographique qui va continuer. La mortalité dépasse la natalité. La Sibérie et le Grand Nord se dépeuplent de façon considérable. Poutine a lancé un plan pour augmenter l’espérance de vie de 5 ans en 5 ans. Ce qui est techniquement impossible.

Face à ces problèmes démographiques, les Russes n’ont pas d’autre choix que d’accueillir des étrangers. 2 millions de Russes sont revenus du Kazhakstan après la chute de l’URSS. D’autres sont revenus d’Asie centrale en raison de la grande pauvreté. Aujourd’hui, il y a de moins en moins d’arrivées. Beaucoup de Russes d’Ukraine préfèrent s’installer dans l’Union européenne notamment en Pologne. La Russie a même décidé d’accepter des réfugiés afghans et syriens ce qui n’était pas le cas auparavant. Poutine a même adopté un décret pour faciliter la naturalisation des populations du Donbass qui se réfugient en Russie. Ce sont des millions de personnes en plus des 2 millions d’habitants de Crimée, ce qui permet d’améliorer un peu les statistiques.

 

 

 

Voit-on une résolution du conflit du Donbass ?

 

 

 

Le nouveau président ukrainien Zelenski a promis la fin du conflit. En sera-t-il capable ? La vraie raison de la décision de Poutine d’octroyer des passeports russes aux DONBASShabitants du Donbass, c’est, selon moi, d’en siphonner la population russophone. Les entreprises de valeur du Donbass ont déjà été exportées en Russie. Ces régions, déjà en difficulté avant la guerre, souffrent du conflit. Si en plus, elles sont vidées de leurs populations et de leurs bonnes entreprises, le Donbass ne sera plus utile pour le Kremlin. Abandonné, le Donbass deviendra alors un cadeau empoisonné pour les Ukrainiens. D’autant plus que ce cadeau leur pourrait leur être « offert » en échange de l’abandon de la Crimée et la levée des sanctions internationales.

 

 

 

La présence de soldats russes dans la Guerre de Syrie marque le retour d’interventions militaires hors de la zone d’influence de la Russie ce qui n’était pas arrivé depuis la Guerre en Afghanistan. Y’a-t-il un désir de rivaliser ainsi avec l’OTAN ?

 

 

 

L’opération en Syrie fut capitale pour l’armée russe. Elle a pu ainsi tester ses armements dans un conflit réel. A tous les niveaux, tout le monde est allé en Syrie. Ces manoeuvres ont permis aux Russes de s’assurer qu’ils peuvent gagner une guerre à grande échelle.

Poutine a été très impressionné par les exécutions de Saddam Hussein et de Kadhafi. Sa priorité est aujourd’hui de protéger ses alliés. Poutine a sauvé Bachar Al-Assad d’une chute pourtant devenue certaine et protège toujours Nicolas Maduro au Vénézuela. Sans l’aide de la Russie, ces deux chefs d’Etats ne seraient jamais restés au pouvoir.

Les négociations entre les Etats-Unis et la Corée du Nord ont été un échec. Poutine en a profité pour recevoir Kim Jong-Un en Russie et tous les deux se sont mis d’accord pour le projet de construire un grand pont entre les deux pays. L’embargo américain n’aura par conséquent plus de sens avec la multiplication des échanges entre la Russie et la Corée du Nord.

 

KIM JONG UN

 

Pour en savoir plus :

Le Livre de Galia Ackerman « Le régime immortel. La guerre sacrée de Poutine » Premier parallèle 2019

http://www.premierparallele.fr/livre/le-regiment-immortel

https://www.amazon.fr/r%C3%A9giment-immortel-Galia-Ackerman/dp/B07MLB1L1B

https://livre.fnac.com/a13192664/Galia-Ackerman-Le-regiment-immortel

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