1 562 jours de combats, 760.000 orphelins, plus de 1,4 million de soldats français décédés au cours de la Guerre 14-18.

Les chiffres montrent à eux seuls l’intensité et le poids humain du premier conflit mondial. Alors que nous allons commémorer dans quelques jours l’Armistice du 11 Novembre 1918, nous nous sommes entretenus avec le fondateur d’1 Jour-1 poilu, Jean-Michel Gilot, qui a mobilisé pendant toute la durée du Centenaire une armée de volontaires bénévoles sur les réseaux sociaux farouchement déterminés à relever avec lui le défi de transcrire intégralement les 1 422 776 fiches des soldats français morts pour la France durant la Première Guerre mondiale à l’horizon du Centenaire de l’Armistice.

Un défi finalement relevé avec plus de 6 mois d’avance sur son objectif, donnant naissance à un mémorial numérique sans précédent, réunissant tous les combattants engagés dans le conflit jusqu’à l’ultime sacrifice, sans distinction d’origine ou de grade, sur le site Mémoire des Hommes du Ministère des Armées.

 

 

 

 

La mémoire de la Première Guerre mondiale interroge une grande majorité des Français qui ont eu un ancêtre mobilisé. Y a-t-il eu une démarche personnelle dans la genèse de votre projet ?

 

 

Ce projet s’est imposé à moi pour un faisceau de raisons, qui ne sont pas toutes directement liées à la Grande Guerre ni même à la mémoire, parmi lesquelles : l’intérêt pour les archives comme source du savoir historique, la conscience du rôle du numérique dans l’acquisition et la diffusion de la connaissance, et l’intuition de la puissance de relais des réseaux sociaux, encore bien peu exploitée dans un tel cadre.

J’ai aussi lancé ce projet parce que je savais être capable de le conduire, après vingt ans de métier dans le numérique et plus de sept ans de pratique des archives, et que je souhaitais réunir ces deux pôles de mon activité. Néanmoins, il est incontestable que ce projet comportait également une dimension forte d’engagement, à plusieurs niveaux.

En particulier, comme beaucoup, je me suis un jour interrogé sur mon passé familial. Je savais qu’il y avait eu des morts à la guerre : une rue de ma ville natale portait le nom d’un grand-oncle officier. Mais j’étais bien loin de me représenter l’ensemble des figures, à bien des égards remarquables, que mon enquête allait permettre de faire surgir du passé. Pourquoi leur mémoire ne m’avait-elle pas été transmise ? Il faut croire que les souffrances liées à la perte de leurs proches dans les circonstances dramatiques des deux guerres mondiales avaient conduit leurs descendants à court-circuiter ce pan de leur histoire, soit dans l’idée de préserver les générations futures, soit parce qu’il leur était trop douloureux d’en parler.

Quoiqu’il en soit, cette enquête m’avait beaucoup appris, sur ma famille, mais plus encore, sur moi-même, en me donnant des clefs inappréciables pour comprendre ce qui m’avait forgé une part de mon histoire, à mon insu. Il m’est, par la suite, apparu avec évidence qu’il serait salutaire que tout le monde puisse accomplir une telle démarche. Or, dans ce type d’enquête, la fiche « Mort pour la France » de son ancêtre sur « Mémoire des Hommes » est souvent le tout premier document d’archive que l’on consulte…

 

 

 

Pensiez-vous vraiment relever le défi de retranscrire numériquement les 1 400 000 fiches de soldats morts pour la France entre 1914 et 1918 ?

 
Oui, sinon je ne l’aurais pas lancé ! Mais le chantier était colossal, puisqu’il représentait près de 20 millions de données à insérer dans la base de données du Ministère des Armées, à partir des fiches originelles numérisées.

L’objectif du défi collectif 1J1P (nom de code du projet, utilisé comme hashtag sur le réseau carte-collaborative-1J1Psocial Twitter), lancé le 17 novembre 2013, était d’achever cette transcription pour la date éminemment symbolique du 11 novembre 2018, en mobilisant une communauté de volontaires sur les réseaux sociaux. Or, à la veille du Centenaire de la mobilisation générale les projections réalisées ne permettaient pas d’espérer la réalisation de cet objectif avant l’an de grâce… 2046 !

C’était donc, en effet, un véritable défi. Et aussi un défi personnel, puisque je m’étais moi-même engagé à indexer un Poilu mort pour la France quotidiennement, pendant la durée du Centenaire, et à m’en faire le relais tout en animant le compte du projet, sans être assuré de pouvoir disposer d’une connexion internet partout où je me trouverais, ce qui a donné lieu, à plusieurs reprises, à quelques mésaventures assez épiques…

En outre, j’ai rapidement pris conscience que le buzz initial autour du défi ne suffirait pas à agréger suffisamment de participants, et qu’il me faudrait aussi mener une véritable bataille de la communication. Car, au début du défi, et jusqu’en novembre 2015, nous n’avions pas les encore les faveurs de la presse. Mais j’étais déterminé à réussir, coûte que coûte. C’est 1-jour-1-poilu-sur-la-route-du-Tour-de-France-2016pourquoi j’ai mis les bouchées doubles en 2015, en mettant en place, coup sur coup, une série de dispositifs numériques innovants. Les « opérations spéciales », ces campagnes d’indexation liées à un événement, commémoratif, dont « 1 Jour – 1 Poilu sur la route du Tour de France » a été la première illustration, ont ici joué un rôle décisif, pour dynamiser l’indexation, populariser le projet et pour obtenir nos tous premiers relais media, tout à la fois.

 

 

Vous souvenez-vous du premier soldat indexé ?

 

 

Le Ministère des Armées pourrait nous renseigner sur ce point. Mais dans le cadre du projet 1J1P, les tous premiers Poilus indexés ont été ceux d’Availles-en-Châtellerault, dans la Vienne, par une participante nommée Gloria Godard. C’était le 16 novembre 2013. J’avais annoncé le principe du projet, mais le compte « 1 Jour – 1 Poilu » (avec son hashtag associé : « #1J1P ») ne devait naître que le lendemain…

 

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Quelles sont les plus grandes surprises que vous avez connues au cours de ces années de mobilisation ?

 

 

Mes plus grandes surprises, et aussi mes plus belles joies, ont précisément été liées à la mobilisation des internautes, tout particulièrement lors des opérations spéciales. Je reste, encore aujourd’hui, stupéfait par le degré d’investissement du public, et plus particulièrement des membres de la team #1J1P dans le projet d’indexation.

Leur dévouement, leur esprit d’entraide, leur abnégation face aux difficultés, leur volonté de rigueur et leur endurance ont été, durant ces 5 ans en tout point admirables, et c’est pourquoi j’avais demandé à Mme la Secrétaire d’Etat, déléguée auprès de la Ministre des Armées, lors de notre rencontre le 28 juin 2018, de bien vouloir programmer un événement à la hauteur de leur mobilisation et de leur engagement (demande restée jusqu’à présent sans suite). J’insiste sur ce dernier mot.

On pense souvent que les internautes ont été mus par la passion. Que la passion ait joué un rôle dans cette mobilisation, comme on en trouve à la racine de toute entreprise désintéressée, cela ne fait aucun doute. Mais ce dont j’ai été le témoin, avec les quelque 10 000 internautes qui ont suivi et relayé le projet, et le nombre bien plus important encore, qui en ont eu connaissance, va bien au-delà. Nous avons assisté, durant ces 5 ans à une forme d’engagement collectif qui a réaffirmé de manière éclatante la permanence et la puissance du lien entre les Français et ces hommes qui ont forgé notre histoire au prix de leur sacrifice.

 

 

A-t-on à présent une meilleure visibilité sur le nombre de morts sur les différents champs de bataille et notamment sur les pertes du 22 août 1914 jour, le plus meurtrier du conflit pour les Français ?

 

 

 

Selon les résultats de l’indexation sur Mémoire des Hommes, 20 945 soldats engagés au sein de l’Armée française ont été tués le 22 août 1914 lors de la bataille des frontières, contre 23 424 le 25 septembre 1915, lors de la double offensive de Champagne et d’Artois. L’indexation a donc permis de révéler que, contrairement à ce que l’on avait cru depuis l’historien Henry Contamine (La bataille de la Marne, 1970), c’est le 25 septembre 1915 CHAMPAGNEplutôt que le 22 août 1914  qui serait, pour les Français, le jour le plus meurtrier de la Grande Guerre. Les chiffres des victimes de ces deux journées n’en demeurent pas moins colossaux. Ils illustrent de manière éloquente combien la conception de stratégies plus économes en vies humaines a tardé à s’imposer dans l’esprit du haut-commandement. Le tournant, à ce niveau, se situerait d’ailleurs plutôt en 1917, après l’échec de la sanglante offensive Nivelle et l’apparition des phénomènes de mutineries pouvant faire craindre une implosion de l’Armée. Quoiqu’il en soit, les périodes marquées par des offensives resteront très meurtrières jusqu’à la fin de la guerre.

Ce premier résultat « brut » (car il conviendrait de définir un cadre méthodologique pour l’affiner) est sans doute le plus parlant pour le grand public. Mais bien d’autres pourront être obtenus à partir de la base indexée, à condition que la possibilité soit accordée aux historiens amateurs et professionnels de s’en emparer, j’y reviendrai.

 

 

Votre initiative a-t-elle suscité d’autres défis d’indexation en Europe ou ailleurs ?

 

 

Il est vraisemblable qu’il a inspiré d’autres projets, tels que la campagne « Adoptez un Poilu » conduite par les archives départementales des Yvelines, ou le défi des 24 h de l’indexation, organisé par l’association Geneatech lors d’événements généalogiques, mais il faudrait le leur demander !

Plus fondamentalement, le projet « 1 Jour – 1 Poilu » a ouvert des perspectives nouvelles, en inaugurant une nouvelle forme de pratique commémorative dans laquelle les citoyens deviennent de véritables acteurs de la mémoire et de la construction du savoir historique (via l’acte d’indexation, et son relais sur les réseaux sociaux perçu comme un acte d’hommage), aux antipodes des cérémonies officielles, propices aux instrumentalisations du politique. Cet apport me parait aller bien au-delà des résultats, par ailleurs remarquables, enregistrés par l’indexation ou de l’effet d’entraînement suscité par le succès du projet.

 

 

1 Jour-1 poilu a-t-il un avenir après le 11 novembre 2018 ?

 

 

Ce sont les internautes qui le diront ! Je fourmille de nouveaux projets, riches en perspectives scientifiques et mémorielles, dans le prolongement du projet « 1 Jour – 1 Poilu », mais je ne dispose à l’heure d’aujourd’hui d’aucun autre moyen matériel de les réaliser que ceux dont j’ai pu bénéficier pour 1J1P, qui n’a mobilisé durant 5 ans que mes propres ressources et celles des internautes. Toutefois, compte tenu de sa popularité, le dispositif « 1 Jour – 1 Poilu » (réseaux sociaux et site Internet) est prolongé pendant un an, dans un premier temps, pour relayer les initiatives concernant la Grande Guerre dans sa dimension humaine.

Enfin, à titre personnel, je continuerai de porter la question de l’export des données issues du programme d’indexation. Cette question impose en effet un examen juridique de la part du Ministère des Armées. Elle peut paraitre technique. En réalité, son enjeu est immense. Il s’agit Evolution-hebdomadaire-indexations-2013-2018d’ouvrir la possibilité, à tout chercheur qui le souhaite (amateur ou universitaire) de pouvoir disposer de l’ensemble des données indexées par les internautes en vue de les exploiter pour la recherche. Une très grande partie de l’intérêt du projet mené depuis 5 ans dépend de cette ouverture. Or, depuis le départ de l’équipe initiale du programme d’indexation sur Mémoire des Hommes, cette question parait avoir été reléguée aux oubliettes. C’est pourquoi, j’ai tenu à signaler, à Mme la Secrétaire d’Etat, déléguée auprès de la Ministre des Armées, dans un mémo que lui ai remis le 28 juin dernier, ses enjeux et l’urgence d’y apporter une réponse.

Comme l’a du reste souligné fort justement à plusieurs reprises M. Laurent Veyssière, initiateur du programme d’indexation au sein du Ministère de la Défense, l’institution doit désormais évoluer pour ne plus demeurer muette face aux demandes légitimes des internautes devenus co-créateurs de ses contenus.

 

 

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Jean-Michel Gilot

 

 

Pour en savoir plus :

 

Base de données des Morts pour la France de la Première Guerre mondiale: http://tinyurl.com/lpyp9m3

 

1 Jour – 1 Poilu sur Twitter : https://twitter.com/1J1Poilu
1 Jour – 1 Poilu sur Facebook : https://www.facebook.com/1jour1poilu/ (Page)
1 Jour – 1 Poilu sur le Web : http://www.1jour1poilu.com
Vidéo de présentation du projet « 1 Jour – 1 Poilu » en 3 mn : https://www.youtube.com/watch?v=lZ0pk664DWo

 

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