Il y a 100 ans débutait la révolution d’Octobre, deuxième phase de la révolution russe après la révolution de Février. La Russie enlisée dans la Première Guerre mondiale depuis 1914 et qui peine à répondre aux exigences économiques et sociales, ne parvient pas à trouver les solutions adéquates. Le gouvernement provisoire, qui avait succédé au Tsar Nicolas II, tombe face aux bolchéviques, autrefois minoritaires et qui pourtant, fin 1917, parvient à prendre les rênes du pouvoir et à le garder jusqu’à la chute de l’URSS en 1991.

La révolution russe n’a pas seulement provoqué une terrible guerre civile, elle a également bouleversé le monde entier. Alexandre Jevakhoff, historien français d’origine russe, répond à nos questions. La révolution russe n’a pas fini de faire parler d’elle.

 

 

 

– En quoi la Révolution russe est-elle un événement majeur dans l’Histoire et pourquoi a-t-elle toujours répercussions aujourd’hui en Russie et ailleurs ?

 

 

 

C’est d’abord un événement majeur dans le contexte de la Première Guerre mondiale. A partir du moment où la Révolution russe se produit et même si le gouvernement provisoire essaye de rester fidèle aux engagements russes pris avec les Alliés, ces derniers se posent des questions. Du côté des Allemands, les objectifs sont nets : que le front de l’Est disparaisse ! Et du côté politique, toutes les forces de gauche (y compris les bolchéviques) sont favorables à ce que la Russie sorte du conflit.

 

Avec la prise du pouvoir des bolchéviques, on change de paradigme. La situation se modifie considérablement. On passe d’un enjeu militaire à un évènement politique et social. Chez les bolchéviques, il y a l’espoir d’une révolution mondiale avec la propagation des désordres Defenders_NGM-v31-p369-Aen Allemagne (notamment en Bavière), en Autriche-Hongrie… La révolution doit être un phénomène de ruissellement ou un tirage de cordée,  pour utiliser des images contemporaines. Parmi les contingents au sein de l’armée rouge, se trouvent des troupes chinoises ou encore magyares qui auront pour mission d’être des courroies de transmission de la révolution. C’est un contexte nouveau qui inquiète le monde capitaliste. Les Britanniques, les Français ou encore les Japonais souhaitent stopper cette menace.

Enfin, il faut poser la question du lien entre les conflits mondiaux. Hitler est-il « un enfant adultérin » de la révolution bolchévique? C’est un débat compliqué qui fait rage chez les historiens mais qu’il ne faut pas évacuer. Les événements de 1917 représentent ainsi un moment majeur du XXème siècle, qui peuvent expliquer la Seconde Guerre mondiale ou encore la Guerre froide.

 

 

 

– Pour quelles raisons le gouvernement provisoire a choisi la Marseillaise comme premier hymne du nouvel état ?

 

 

 

Par défaut car le gouvernement provisoire comme son nom l’indique est provisoire. Il n’y a pas de décision de fond.

Dans la culture révolutionnaire d’avant 1917, la Marseillaise version russe fait partie de la tradition russe. De plus, ce choix permet de donner un signal, certes ambiguë mais orienté vers la France. L’hymne est également préféré à l’Internationale. C’est un choix de centristes.

 

 

 

– Le gouvernement provisoire était-il conscient que les Bolchéviques allaient tôt ou tard frapper ?

 

 

 

Cela dépend quand. En février-mars 1917, rien ne permet de penser que, quelques mois plus tard, les bolchéviques allaient prendre le pouvoir. Leurs grands responsables sont loin de Pétrograd. Ils ne se mêlent pas de la révolution ; sur place, à Pétrograd, les bolchéviques sont en retrait des premières manifestations.

Tout change en avril, lorsque Lénine revient et élabore ses thèses d’avril, Lénine impose alors sa vision, y compris aux bolchéviques de Pétrograd, et cette vision est celle de la prise du pouvoir pour imposer la dictature du « prolétariat ».

Quels sont les relais du gouvernement provisoire ? L’autorité militaire veut continuer la guerre et ne fait pas confiance à ce gouvernement provisoire qui a acceptkerenski_9_0é les contestations de la discipline militaire. Les milieux financiers considèrent qu’il est de plus en plus difficile de travailler, il y a une désorganisation industrielle, les transports fonctionnent mal. Les milieux politiques s’interrogent également. De plus, il ne faut pas oublier l’ego d’Alexandre Kerenski. Il pense que son pathos suffit à régler la situation. Lorsque l’offensive militaire  de l’été 1917 échoue, Kornilov devient une alternative à Kerenski, c’est le fameux épisode de « l’ultimatum » que le général aurait imposer au chef de gouvernement provisoire. C’est une affaire tragique, Kornilov perd ce jeu de dupes ce qui redonne un espace d’action et de légitimité aux bolchéviques pourtant mis à l’écart après les journées de Juillet 1917. Kerenski se retrouve seul, il est fatigué avec une santé fragile. La voie est ouverte aux bolchéviques.

 

 

 

– La Tchéka a remplacé l’Okhrana. Comment s’est produit le retournement de situation où le persécuté devient persécuteur ?

 

 

 

 

Merveilleux sujet de fable, de roman ou de pièce de théâtre, s’il n’y avait pas de millions de victimes en course. Je considère que la Tchéka a fait pire que l’Okhrana. La police tsariste a été dure mais la Tchéka s’avère bien plus cruelle. Elle n’a aucune vision légaliste et dès les premiers mois, Lénine donne raison aux méthodes de la Tchéka contre les réserves des socialistes révolutionnaires de gauche alors (1er semestre 1918) alliés des bolchéviques.

 

Le parallèle entre l’Okhrana et la Tchéka ne peut pas se faire. Cependant, lorsque la Tchéka se met en œuvre, elle dispose de peu de moyens en matériel et en hommes. On fait alors appel à ceux qui connaissent les méthodes, à ceux qui ont été fugitifs auparavant. Ceux qui ont été incarcérés, interrogés, savent comment obtenir efficacement des informations. Ils maîtrisent un certain savoir-faire et savent qu’il est bien plus facile d’interroger une personne qui a été réveillée en pleine nuit.

 

Je n’oublie pas l’usage de la cocaïne par les thékistes. Même ces hommes et ces femmes, nombreux dans leurs rangs, avaient besoin de drogue pour « tenir le coup » et continuer à pratiquer tortures et exécutions.

 

 

 

 

– Pourquoi peut-on dire qu’il y a plusieurs catégories de Russes blancs?

 

 

 

 

La propagande soviétique a voulu caricaturer ses opposants. Le Blanc, c’est avant tout le garde blanc c’est-à-dire un noble monarchiste et propriétaire foncier. C’est en fait plus compliqué que cela. Pour prendre un exemple personnel, mes deux familles appartenaient à la noblesse, mais ne possédaient pas de propriété foncière ou immobilière. Tous meUniformes_(koltchak)_001s ascendants étaient des officiers qui vivaient de leurs seuls traitements.

J’ajoute qu’une bonne partie de la noblesse militaire a été tuée pendant les premières années de la guerre mondiale, ce qui a conduit à admettre dans le corps des officiers des hommes venus d’autres milieux sociologiques. Un point de vocabulaire également. Ce qualificatif de Blanc utilisé par les Rouges et repris dans les pays européens est celui des armées anti-bolchéviques qui s’appelaient Armée des Volontaires puis en 1920, Armée russe.

 

Il ne faut pas oublier non plus que les premières victimes du pouvoir bolchévique sont les menchéviks et les socialistes révolutionnaires. Ils sont les premiers à quitter la Russie et on les retrouve très nombreux en Allemagne, en France ou en Tchécoslovaquie.

 

L’appellation « Russes blancs » regroupe donc une grande palette, un ensemble d’opinions très diversifiée. Certains sont favorables à une République, d’autres sont monarchistes. Les Russes ont une capacité à se chamailler, a fortiori dans le contexte de l’émigration et de ses contraintes, ils sont bouleversés et ne réussissent pas à s’organiser. Il y a une remise en cause permanente des liens. La patrie quittée, les habitudes abandonnées, le statut social perdu, il faut se reconstruire, selon le vocabulaire d’aujourd’hui. Dans ce contexte, tout le monde cherche à se rassurer, d’où l’importance des paroisses orthodoxes, des associations et du milieu familial.

Enfin, un aspect très important doit être souligné : Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, l’émigration russe espère la chute de l’URSS et donc revenir au pays.

 

 

 

 

– Pourquoi les Russes blancs choisissent la France elle-même république ?

 

 

 

 

Dans un premier temps, les Russes s’installent à proximité de la Russie, en Finlande, en Suède, dans les Etats baltes ou encore dans le Caucase. Lorsque les événements se détériorent, ils s’éloignent et partent en Sibérie pour les uns et en Turquie (150 000 Russes blancs) pour les autres,  puis en Bulgarie, en Serbie et en Grèce. Ceux qui ont quitté le pays par le Nord se retrouvent en Pologne ou en Allemagne. Au début des années 20, certains quartiers berlinois sont totalement russifiés.

La France n’intervient que dans un deuxième temps. Le patronat français fait appel à la main d’œuvre russe. Avec les difficultés économiques de l’Allemagne, les Russes quittent ce pays. En France, ce n’est pas une difficulté pour les Russes qui sont souvent francophones. Parfois, au sein de l’aristocratie, le français est même mieux maîtrisé que le russe. Dans ma « Guerre civile russe », je raconte d’ailleurs comment en 1918, certains aristocrates, réfugiés en Crimée, prennent des cours de russe tant ils connaissent mal leur langue « maternelle ».

 

Avant la Révolution, beaucoup de Russes avaient acheté des maisons ou avaient leurs habitudes sur la Côte d’Azur.

 

Les Russes s’installent à Paris ou en banlieue près des usines automobiles (Peugeot, Citroën ou Renault) ou des studios de cinéma à Boulogne-Billancourt. Avec le cinéma muet, certains acteurs russes peuvent jouer sans que leur accent pose problème. Des paroisses orthodoxes sont créées au fil du temps.

Il faut aussi évoquer le cas des juifs, nombreux par les émigrés, « de gauche » ou « d’affaires ». L’un des plus connus est l’écrivain Joseph Kessel dont la famille a quitté la Russie avant la Révolution.  On sait avec ses merveilleux récits, Kessel fréquente avec plaisir les milieux « blancs », leurs restaurants et leurs boîtes de nuit. Des gens qui ne seraient pas croisés en Russie se retrouvent ainsi en France. Krimov, journaliste qui avait créé la revue « la capitale et la maison de maître » et qui avait fui la Russie en 1917, vivait dans une villa à Chatou où il invite des Romanov et des socialistes. A Saint-Pétersbourg, ils ne seraient jamais rencontrés. L’émigration les met en contact.

 

 

 

 

– L’intervention européenne, japonaise et américaine peut-elle rappeler la guerre des monarchies qui ont combattu la Révolution française ?

 

 

 

 

Je pense qu’il faut distinguer entre ces différentes interventions. Les Japonais sont intéressés à contrôler la Sibérie orientale. C’est un projet purement impérialiste.

La politique américaine est très ambiguë. Les milieux d’affaires considèrent que la Sibérie représente une opportunité stratégique. Les Américains croient qu’ils pouvaient faire des affaires avec les bolchéviques. Dans contexte, les Etats-Unis regardent d’un œil critique les interventions japonaises.  Plus les Japonais s’occupent de la Sibérie, moins ils sont tentés par la Californie.

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Au sein du corps expéditionnaire américain, le commandement se sent plus à l’aise avec les bolchéviques qu’avec les forces anti-bolchéviques de Koltchak. D’ailleurs, l’état-major de l’amiral Koltchak soupçonne le mouvement YMCA de pratiquer l’espionnage et interdit sa présence sur le front.

 

Du côté des Européens, l’approche privilégie une défense de leurs intérêts au Levant, dans les Indes et en mer Noire. Les Français ne veulent pas non plus retrouver de révolutionnaires bolchéviques en Indochine et en Afrique du Nord.

 

Il y a également environ 50 000 Tchèques incorporés dans l’armée russe pour combattre les Autrichiens. Les Français ont souhaité les utiliser pour combattre les Allemands sur le front ouest avec comme promesse un Etat tchèque indépendant. Finalement, les Tchèques n’arriveront jamais à rejoindre Vladivostok. Ils deviennent alors les maîtres du Transibérien, axe stratégique en Sibérie.

 

 

 

– Est-ce anecdotique de parler des aristocrates qui se sont enrôlés chez les Bolchéviques ?

 

 

 

Cela dépend du sens que l’on donne au mot anecdote. Dans l’Armée rouge, de très nombreux officiers ont servi dans l’armée impériale. Certains avaient une logique patriotique et d’autres étaient simplement carriéristes.  Trostky a eu l’idée géniale d’enrôler des spetz, les spécialistes. Les officiers étaient surveillés de près par les commissaires politiques. Le système a très bien marché et s’est diffusé peu ou prou dans les administrations civiles et dans les ministères.

 

Parmi les « grands noms rouges », il n’y a quasiment pas de nobles. Fait exception Alexandra Kollontaï qui deviendra membre du gouvernement bolchévique alors qu’elle est fille puis épouse divorcée de généraux de l’armée impériale. Je peux également citer Tchitchénine, issu d’une vieille famille noble, qui va devenir un des principaux diplomates soviétiques. On dit souvent que Lénine était noble. C’est vrai mais il n’appartient pas aux grandes familles. Le père de Lénine avait été en fait anobli au titre de ses activités professionnelles.

 

 

 

– Face aux armées rouge et blanche, il y a les armées vertes qui tentent de survivre tant choisir un des deux camps. Y’a-t-il tout de même une dimension politique chez ces paysans et déserteurs ?

 

 

 

Il faut différencier un certain nombre de bandes idéalisées comme les anarchistes. D’autres sont simplement des paysans qui veulent conserver les terres promises par la révolution. Ils veulent maîtriser leur exploitation. Ils refusent de choisir entre les Blancs et les Rouges et souhaitent avoir confirmation qu’ils sont bien des propriétaires de leurs terres.

Ces soulèvements paysans en Ukraine et le long de la Volga ont été nombreux. Ils ont été longtemps écartés de l’historique de la guerre civile par l’idéologie et l’historiographie communiste car ces complexités paysannes ne cadraient pas avec la doxa soviétique pour laquelle, seuls les paysans riches, les fameux koulaks, pouvaient s’opposer à l’œuvre messianique du pouvoir rouge.

 

 

 

 

– Comment est perçue cette période trouble que fut la guerre civile dans la Russie de 2017 ?

 

 

 

Je vous réponds comme quelqu’un qui ne vit pas en Russie mais comme un Français d’origine russe. Je remarque une difficulté à traiter la commémoration de la révolution ou des révolutions de 1917, ainsi que de la guerre civile. Je note deux avis explicites, en quelque sorte aux deux extrémités. D’un côté, le parti communiste russe qui trouve Octobre et tout le reste pur et parfait ou presque. De l’autre, le Patriarche de Moscou, qui a déclaré que la Révolution est une tragédie russe pour l’église orthodoxe et pour la Russie.

Du côté officiel, je ne vois pas de véritables manifestations seulement des conférences. L’ambassade russe à Paris qui a consacré un colloque sur les événements d’Octobre.

 

Les associations représentatives de l’émigration russe en France et en Belgique, membres de la FAR (Fédération des associations russes) ont élaboré un texte sur 1917, la Russie d’alors et le centenaire. La grande majorité de ces associations a validé ce texte, à l’exception de trois ou quatre d’entre elles.

 

La mort du Tsar et de la famille impériale est un rendez-vous qui est devant nous. Ce sera intéressant de voir comment la mémoire de cet assassinat sera assurée à l’été 2018.

 

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