Révélé dans les pages du magazine Pilote au début des années 1970, passé ensuite chez Métal Hurlant, Jacques Tardi est devenu une grande figure de la bande dessinée. Adèle Blanc-Sec, Nestor Burma, Griffu, Polonius,… tous ces personnages sont des incontournables du 9ème art.
Incroyable dessinateur, remarquable adaptateur et incontestable amoureux d’Histoire, Tardi ne finit pas de passionner les lecteurs. Entre 1997 et 1999, Numa Sadoul a réalisé avec lui une longue série d’entretiens. Les éditions Dupuis et Frédéric Niffle viennent de sortir une réédition du livre. Une occasion de se pencher à nouveau sur l’univers Tardi.
Entretien avec Numa Sadoul, passionné de bandes dessinées et des dessinateurs.
.
.
.
.
Il y a eu Hergé, Franquin, Jean Giraud-Moebius, Uderzo, Vuillemin, Sattouf… Quest-ce qui différencie Tardi des autres dessinateurs ?
.
.
.
.
Tardi est un amoureux de Paris et de l’Histoire. Cette fascination fait partie intégrante de son identité graphique.
Ce sont tous de grands travailleurs et de grands observateurs. De plus, ils se connaissaient plus ou moins tous. Il y avait chez les « vieux » dessinateurs de la simplicité, même de la modestie et une envie de mieux connaître. Ils ne se considéraient pas comme des artistes.
Je crois que la bande dessinée d’aujourd’hui semble différente. J’ai l’impression que les auteurs ont moins d’interaction entre eux.
.
.
.
.
Tardi est-il un objet volant non identité parmi l’équipe de Métal Hurlant ?
.
.
.
.
Il est en effet très différent des autres membres de l’équipe. Tardi tente d’imaginer des histoires de science-fiction mais il n’est pas à l’aise avec le sujet. Il quitte Métal Hurlant assez rapidement tout en y laissant une trace indélébile.
.
.
.
.

.
.
.
.
Comment est née Adèle Blanc-Sec, cette héroïne parmi les multiples héros masculins ?
.
.
.
.
Féru d’Histoire, notamment de la Belle époque, Tardi souhaitait réaliser un pastiche des feuilletons du début du XXème siècle. Nouveau pour l’époque, le personnage de la série est en effet une femme. Tardi a d’une certaine façon voulu mettre en scène une certaine liberté au sein d’une société conservatrice. Le Paris d’Adèle Blanc-Sec est également bien reconstitué et précis dans le décor.
.
.
.
.
L’humour est disséminé par-ci par-là mais Tardi est-il avant tout un auteur sombre ?
.
.
.
.
Adèle Blanc-Sec est une exception plus positive dans l’univers pessimiste de Tardi. Cependant, l’humour n’est jamais absent de ses dessins. On le retrouve toujours un peu disséminé. Tardi a connu des moments difficiles, il est révolté par les injustices du monde. On retrouve cette noirceur dans les albums.
.
.
.
.

.
.
.
.
Jean-Patrick Manchette, Daniel Pennac, Dominique Grange, Didier Daeninckx,… Tardi peut être solitaire mais également un partenaire. Reste-t-il tout de même un dessinateur libre ?
.
.
.
.
Tout à fait. Tardi ne travaille pas pour des scénaristes mais avec des scénaristes. Il maîtrise parfaitement le dessin et la mise en scène.
.
.
.
.
Les adaptations des romans Nestor Burma de Léo Malet fonctionnent-elles car il y a matière à sortir facilement du récit ?
.
.
.
.
Les enquêtes de Burma sont en effet un prétexte pour parler du passé et de Paris. L’intrigue imaginée par Léo Malet est en second plan chez Tardi.
.
.
.
.
Nestor Burma est-il devenu un personnage de plus en plus Tardi ?
.
.
.
.
Absolument. Léo Malet lui a laissé toute la liberté possible d’interprétation. Progressivement, Nestor Burma s’intègre dans l’identité graphique de Tardi. Son menton et son nez deviennent plus grossiers. Tardi se raconte également dans ce personnage de détective ancien anarchiste et végétalien. Le Burma littéraire devenait de plus en plus conservateur voire raciste. Chez Tardi, il reste à gauche. « Du Rififi à Ménilmontant » (2024) est une bande dessinée originale. L’histoire se situe dans le populaire 20ème arrondissement de Paris. C’est du 100% Tardi.
.
.
.
.
Tardi est-il devenu un auteur de plus en plus politique (« La Commune », « Putain de guerre », « C’était la guerre des tranchées », « Elise et les nouveaux partisans »…) ?
.
.
.
.
Tardi a toujours été un homme de gauche. Son dessin est bien souvent révolté. Tardi a toujours su brillamment représenter les gueules cassées de la Grande Guerre et les repressions policières.
Il est devenu un dessinateur militant avec sa compagne, Dominique Grange.
.
.
.
.

.
.
.
.
Tardi est-il avant tout un passionné de cinéma ?
.
.
.
.
Il s’est même laissé entraîner dans des chroniques avec son ami Michel Boujut. Ensemble, ils allaient voir des films et en faisaient les critiques. Tardi a également réalisé des affiches pour Claude Berri ou Robert Altman.
Le cinéma américain a été une grande influence à la fois graphique et scénaristique pour Tardi. Les aventures de Blanc-Sec sont aussi des hommages au cinéma muet. Je pense à « Irma Vep » et à « Fantômas ».
.
.
.
.
Comment la Première Guerre mondiale est-elle devenue une obsession graphique ?
.
.
.
.
C’est surtout une préoccupation. Il a été marqué par les histoires de son grand-père, ancien combattant. En tant que dessinateur, dès qu’il a étudié le sujet, il a réalisé qu’il y avait tant à découvrir. La Première Guerre mondiale est un choc pour Tardi. Il a l’impression que nous n’avons pas tiré les leçons de cette tragédie.
Il y a eu ce même choc lorsqu’il a adapté en bande dessinée les mémoires de son père, René Tardi, ancien prisonnier en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale.
.
.
.
.

.
.
.
.
Y’a-t-il un point commun entre Tardi et Riad Sattouf ?
.
.
.
.
Ils ont tous les deux un regard pertinent sur notre passé et notre présent. J’ajoute également que lorsqu’il faut raconter des moments difficiles, que ce soit Jacques ou Riad, ils n’écartent jamais totalement l’humour.
.
.
.
.

.
.
.
Image de couverture : © Dupuis







