Peintre, illustrateur, auteur de bande dessinée, réalisateur de films d’animation, Lorenzo Mattotti a su, à travers les différents médiums et projets, élargir sa palette et changer sans cesse au fil du temps. Les courbes (élégantes), les couleurs (vives) et les personnages (singuliers) sont au service d’une poésie tantôt blanche tantôt noire.

2025 fut une année productive. Lorenzo Mattotti illustre avec brio « Revenants » (2025- Actes Sud). Il ajoute une touchante part de fantaisie au deuxième acte de la trilogie new-yorkaise de l’Américain Paul Auster. Avec « Voyages de Gulliver » (2025- Futuropolis), Mattotti rappelle avec son trait que le conte de Jonathan Swift est aussi une superbe satire du progrès scientifique. Enfin, avec « Médiéval et Baroque » (2025- Locus Solus), l’artiste italien relit avec l’historien Pascal Ory le merveilleux du Moyen-Âge.

Entretien avec Lorenzo Mattotti, conteur d’images.

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D’après votre expérience, qu’est-ce que les artistes italiens ont que les Français n’ont pas ?

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A propos de la bande dessinée, nous avons des cultures très différentes. La ligne claire a été un mouvement artistique qui n’a pas touché les Italiens. Je n’ai lu les aventures de Tintin qu’à l’âge de 14 ans.

© Seuil

La tradition italienne du dessin s’inscrit avec l’école Bonelli et une certaine influence de Disney. Les artistes tels qu’Hugo Pratt ou Guido Crepax ont ensuite révélé leur personnalité.

Avec les magazines Métal Hurlant et (A Suivre), j’ai pu apprécier la bande dessinée française. L’art de Moebius a été pour moi une véritable claque visuelle. J’ai également beaucoup aimé Tardi. Je l’ai perçu comme un fils spirituel d’Hugo Pratt et d’Hergé.

J’ai été influencé par l’école sud-américaine. Les artistes José Muñoz et Carlos Sampayo avaient fui la dictature en Argentine et se sont ensuite installés en Italie. Nous nous sommes connus car nous travaillions dans la même agence. Alberto Breccia a lui aussi été une grande influence pour moi. Chez ces artistes sud-américains, il y avait un aspect très urbain. Contrairement à Hugo Pratt qui avait un univers exotique, Muñoz et Breccia aimaient raconter le monde urbain.

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Casanova, Alice au pays des merveilles, fondation du collectif d’artistes Valvoline… Dès le début de votre carrière, vous souhaitiez faire une révolution de l’image ?
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Nous étions peu de dessinateurs issus de la Nouvelle Vague. Je voulais dessiner la réalité italienne. L’influence surréaliste du Français Fred m’a galvanisé. J’ai eu envie d’apporter de la fantaisie à l’Italie. Le milieu éditorial m’a alors perçu comme un artiste étrange car difficile à cerner. J’ai passé plus de 5 ans à être publié. Pour être accepté, j’ai proposé des histoires et des styles différents. J’ai enfin pu sortir un livre : « Alice Brum brum » (1977). Avec mon scénariste Jerry Kramsky, nous avons mélangé la fantaisie et un aspect réaliste afin de narrer cette histoire qui se déroule à Milan.  
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De « Doctor Nefasto » à Guirlando en passant par Docteur Jekyll et Mister Hyde, le travail avec Jerry Kramsky est-il avant une dualité de « frères » ?
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Kramsky dessinait aussi. Nous avons fait le choix qu’il soit le scénariste et moi le dessinateur. J’aimais beaucoup son écriture surréaliste. Kramsky avait écrit une histoire hallucinante de 50 pages. Elle n’a jamais été publiée car illisible pour les autres.

L’étrange était notre moteur. « Docteur Jekyll et Mister Hyde » (2002) a été avant tout un travail d’adaptation. Kramsky aimait beaucoup Robert Louis Stevenson et tenait à respecter son récit.  
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© Casterman

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Le passage à des histoires en couleurs a-t-il été difficile ?

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J’ai connu une époque où un grand nombre de bandes dessinées était en noir & blanc. Seuls Moebius ou Hugo Pratt utilisaient la couleur. Il y avait une question de budget.

© Casterman

L’arrivée des couleurs a été pour moi très lente. Je ne savais pas quelle technique utiliser. J’étais très prudent. « Monsieur Spartaco » (1983) a été ma première histoire en couleurs. Ce fut comme une explosion d’émotions : chaque image réalisée était comme une découverte. Les couleurs peuvent même me donner des idées.

Odilon Redon a été un artiste qui a peint pendant des années uniquement des toiles étranges en noir & blanc. La mort l’entourait et donc il était uniquement inspiré par des pensées sombres. Redon trouve à nouveau l’amour et a des enfants. A partir de ce moment sa palette a pris des couleurs. En regardant ses peintures, vous pouvez ressentir le plaisir qu’il a eu à redécouvrir la vie. 

La sortie de « Monsieur Spartaco » a été aussi un moment important dans ma carrière car il s’agit du premier album que j’ai réalisé seul.
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La peur est-elle toujours présente dans vos dessins ?

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J’ai toujours en effet eu peur de la réalité et des relations avec les autres. Pourtant, dès l’enfance, j’ai aimé le cinéma d’épouvante. Je recherchais les sensations fortes. J’ai pu même réaliser en 2007 un court métrage d’animation, « Peur(s) du noir ». La nature peut être effrayante. Je n’aimerais pas dormir seul dans une forêt.

Ma vie est pleine de contrastes car j’ai aussi de nombreuses passions. Je ressens pleinement les émotions.   
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La peinture est-elle un univers opposé à la bande dessinée ?

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Au début de ma carrière de peintre, j’ai voulu réaliser des images qui s’apparentaient à de grandes pages de bandes dessinées. Mes premières œuvres picturales avaient une certaine narration. L’album « Murmure » (2001) a d’ailleurs été nourri par des peintures que j’avais auparavant réalisées. Je peignais beaucoup sur le thème de l’homme à la fenêtre.

J’ai ensuite choisi de faire des choses très différentes. La peinture est devenue comme une opposition à la bande dessinée. C’était comme si je détruisais les images avec les couleurs de mon pinceau. Il y avait du sauvage et du naïf comme pour aller à l’encontre de mon style. L’exercice m’a tellement plu que j’ai voulu ensuite intégrer de la peinture dans mes propres bandes dessinées.

Mes peintures sont aujourd’hui des variations de mes dessins. J’explore sans limites y compris pour les affiches. J’éprouve beaucoup de difficultés à achever mes peintures. Elles peuvent être en cours de réalisation pendant des années.   
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© Casterman

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Est-ce complexe d’illustrer pour la presse internationale (Libération, The New Yorker, Cosmopolitan,…) mais aussi pour des festivals de cinéma ?
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Si l’inspiration vient naturellement c’est que le procédé est à maturité. Il ne faut pas oublier que le naturel se nourrit de beaucoup de travail et d’expériences. Rien n’est facile.

Quand vous réalisez un travail pour une institution comme le Festival de Venise, ce n’est pas seulement votre goût, votre vision qui est recherchée. Vous devez vous adapter à l’événement. Les commandes sont toujours un dialogue.  

Pour chaque travail précis, je suis en réflexion. C’est un exercice périlleux car omniprésent. Heureusement je dessine rapidement. Je me reporte souvent sur des images que j’ai réalisées dans des cahiers. Certaines sont anciennes mais continuent de m’orienter.

Il faut savoir rester vous-même dans vos dessins. Il faut toujours que votre travail vous parle. Tout comme auparavant Alberto Breccia, j’ai pris mes distances avec les règles académiques.

« Les Arpèges de l’amour » (2021) et « Rites, Rivières, Montagnes et Châteaux » (2021) sont deux œuvres qui montrent toute mon identité et tout mon itinéraire narratif. Ce sont mes deux livres les plus libres.
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Donnez-vous de la place aux œuvres improvisées ?

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Oui mais c’est un exercice complètement différent. Suite à une crise personnelle, je le fais depuis 1979. Je suis face à la feuille blanche et je ne sais pas ce qui va être réalisé. Je travaille ainsi librement. Pour moi, l’improvisation est une aventure. C’est comme un dialogue entre mon imaginaire, ma mémoire et mon style. Je suis à la fois créateur et spectateur de mon propre dessin. C’est pour moi l’improvisation, c’est est un immense plaisir !
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© Locus Solus

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Une adaptation d’un classique comme « Pinocchio » peut devenir personnelle ?
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Oui. Un tel exercice vous oblige à regarder le travail des auteurs précédents. Pour vous différencier, il faut que vous ayez une vision personnelle du conte. Je n’ai jamais apprécié les célèbres peintres qui deviennent subitement illustrateurs. C’est un exercice complètement différent.    
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Avec « La Fameuse invasion des ours en Sicile » (2019), le dessin animé vous donne-t-il une nouvelle voie d’expression avec le son et la musique ?
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© Prima Linea Productions

La musique a toujours été importante pour moi lors du processus de création. Avec Kramsky, comme un montage primitif, nous avions l’habitude de projeter les images sur des diapositives. Nous ajoutions alors la voix du personnage et une musique.

J’avais pu réaliser d’autres dessins animés comme « Peur(s) du noir » et le « Pinocchio » (2012) d’Enzo d’Alò. J’ai même conçu des génériques pour des émissions de télévision.

« La Fameuse invasion des ours en Sicile » a nécessité 6 ans de travail. Il a fallu adapter à l’écran le livre de Dino Buzzati en entier. J’ai travaillé avec les scénaristes Jean-Luc Fromental et Thomas Bidegain, des monteurs, un compositeur, des acteurs italiens puis français… Il fallait également négocier le budget avec les producteurs. Il y avait des règles à respecter à la lettre.

Finalement, ce film est un rêve devenu réalité.
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« Hänsel & Gretel » (Gallimard – 2009) est-il un cauchemar ?

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L’adaptation est venue après un voyage en Patagonie. Je me suis mis en tête de faire une recherche graphique sur les forêts. Je voulais créer une profondeur noire de cet espace naturel. Cette recherche qui a duré plus de 3 ans a été avant tout picturale. Il n’y avait au départ aucune narration. Je voulais raconter librement l’histoire d’une forêt.

© Gallimard

Le magazine The New Yorker m’a contacté pour réaliser des images pour le conte d’Hänsel & Gretel. J’ai eu l’idée d’utiliser mon travail sur les forêts. Pour l’adaptation, j’ai pris la décision de ne pas relire le conte des frères Grimm. J’ai utilisé mes souvenirs d’enfance. « Hänsel & Gretel » avait été l’une des histoires les plus effrayantes que j’avais entendue. J’ai retrouvé le livre que j’avais quand j’étais enfant. Toutes les illustrations qui représentaient la sorcière avaient été recouvertes au feutre. Enfant, je ne voulais pas la regarder. Mon adaptation parle finalement de ma relation avec le conte.  

En deux jours, j’ai réalisé l’adaptation à l’encre de Chine. J’ai intégré Hänsel et Gretel dans ma forêt sombre. Le travail terminé, j’ai persuadé mes éditeurs italiens et Gallimard de publier un livre uniquement en noir & blanc. 
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« Attraper la course » (2024 – Casterman) est un hommage au corps sportif. Est-aussi un éloge aux paysages ?

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Dès le début avec l’éditeur, nous avons eu l’envie de montrer le caractère large de la course. J’ai toujours aimé marcher dans la ville et courir dans la nature. J’ai eu beaucoup de plaisir à dessiner les paysages.

Je me suis inspiré de photos de coureurs puis j’ai laissé libre cours à mon imagination. Dans beaucoup de mes livres, j’aime mélanger les différents supports de création. Pour « Attraper la course », j’ai utilisé l’encre de Chine, le crayon et les aquarelles.  

Pour les Jeux Olympiques de 2024, 80 de mes dessins ont été exposés dans 25 gares de France. La SNCF m’a demandé de réaliser également une série de dessins spécifiques sur les jeux paralympiques. J’ai beaucoup de respect pour ces athlètes qui combinent leurs forces et la machine pour réaliser de tels exploits.
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Où voulez-vous aller à présent ?

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Aujourd’hui, je réalise des projets qui me plaisent beaucoup. Le dessinateur américain Paul Karasik m’a proposé d’adapter avec lui en bande dessinée « Revenants » du regretté Paul Auster.

J’ai toujours envie de m’améliorer. Le dessin doit toujours être une exploration. Je ne suis plus le dessinateur qui a réalisé « Feux » (1985). Je suis passé à d’autres plaisirs graphiques. Il ne faut jamais être prisonnier d’un style particulier. J’essaye toujours d’éviter de réaliser une œuvre « à la Mattotti ». Je laisse de la place à l’improvisation. Je veux sans cesse découvrir des émotions.

De nos jours, j’ai envie de faire de la peinture mais la bande dessinée est comme une sirène qui m’appelle. J’y reviens toujours.

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© Futuropolis

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Image de couverture : © Casterman Casterman – Attraper la course – Catalogue FIBD 2024

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