Chanteuse, écrivaine, poète, peintre,… Sapho est une artiste « absolue ». Depuis la fin des années 70, elle utilise une large palette d’expressions pour réaliser des passerelles entre les cultures. Franco-marocaine, Sapho est une grande ambassadrice des rives de la Méditerranée. Par son allure sombre et , elle est aussi une figure raffinée, elle installe une ambiance de spectacle. Sapho c’est aussi une écriture, une voix et une sincérité scénique exclusives.

En dialogue avec le guitariste flamenco Vicente Almaraz, elle sera sur la scène du New Morning (7, rue des Petites écuries – Paris) pour une seule représentation le 12 février 2026.

Entretien avec Sapho, artiste du partage.

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Vous êtes d’origine juive, vous avez passé votre enfance au Maroc, vous êtes chanteuse francophone mais également polyglotte. Vous voyez-vous comme une artiste et une personnalité internationale voire multiple ?

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Même si je m’y rends beaucoup moins, le Maroc reste un pays qui m’est très cher. Mon identité s’est également nourrie de mon éducation juive. De nos jours, je me sens très Française. Lorsque vous lisez Voltaire, Rousseau ou encore Beaumarchais, vous ne pensez plus de la même manière. La langue française a été émancipatrice pour moi. Il y a une grande richesse et une ouverture sur le monde manifeste. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen a dès son origine eu des valeurs universelles. Pendant des siècles, la France a influencé le reste du monde. Je crois qu’elle continue via sa langue. 

Au début de ma carrière, je me suis faite passée pour une chanteuse québécoise, Bergamotte. C’est un gag qui m’a beaucoup amusée.
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© Calia
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Qu’avez-vous retenu personnellement et artistiquement du punk français et américain ? Vous en parlez dans « Douce Violence » (1982) livre écrit à New York –  « Je croque du rock pour mâcher mon blues/traitement de choc j’m’en envoie dix douze… »
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Jean-François Bizot, Directeur du magazine de free jazz Actuel, m’avait demandé de me rendre à New York pour écrire un article. J’ai profité pour emmener avec moi mon premier disque, « Premier album » (1977). Je n’en ai été pas très contente mais le faire écouter outre-Atlantique était une façon pour moi de m’intégrer parmi les artistes américains. L’ambiance était électrique voire énervée. Les figures étaient blêmes. Par chance, je ne me droguais pas. Je me souviens du petit groupe Sick Fucks qui me faisait beaucoup rire. Le chanteur montait sur scène et lançait dans son micro : « I’m Lou Reed » (rires).

Malgré nos différences, je me plaisais dans cet environnement. J’accompagnais une nouvelle révolte, le punk. J’étais issue de la petite bourgeoisie marocaine. Chaque jeune fille devait épouser un notable. New York m’a fait découvrir la liberté. J’aimais provoquer mais je n’étais pas dans la destruction. 

Manquant de ressources financières et nostalgique de la France, j’ai fini par quitter New York. Columbia Records m’avait proposé de réaliser un album en anglais. Je n’ai pas eu l’envie d’abandonner la langue française.

« Douce Violence » raconte mon année frénétique à New York. Aujourd’hui, on parlerait d’autofiction.
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Rester artiste était une évidence pour vous ?

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Absolument. Le premier désir que j’aie eu était d’écrire. Enfant, j’avais envoyé des poèmes à une émission pour enfants de Radio Maroc. On m’a engagée comme petite comédienne. J’ai fait des études du théâtre parce que j’avais écrit. Être comédien c’est faire le don de son corps et de sa parole. Vous devenez l’instrument d’un auteur et d’un metteur en scène. Ce n’était pas pour moi. Je n’avais qu’une seule idée en tête : écrire encore. J’ai choisi de devenir chanteuse car c’était le moyen d’être une artiste indépendante. J’ai également aimé composer.

A mon retour de New York, je ne pouvais faire du rock. Les Anglo-saxons sont bien trop bons pour cela. J’ai eu l’envie d’allier la nouveauté et la langue française. J’ai ajouté des tonalités orientales. Finalement, tout ce mélange faisait écho à mon identité et mon énergie. Même lors de mon séjour à New York, je chantais en français. J’ai toujours choisi d’être sincère.

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© Pierre Terrasson
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L’écriture, la poésie et les lectures sont-elles des évasions ? Echanger sans être sur scène.

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Avant même de monter sur scène, vous avez écrit la mise en place, les chansons et l’ambiance. Tout est écriture. La scène met juste en avant le corps. J’ai toujours eu besoin de créer dans l’intimité mais aussi de m’exposer et d’être en lien avec le public.  
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Qu’exprimez-vous en peinture ?

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C’est une autre écriture. Quand mes mots sont épuisés, je change de mode d’expression. Je peins pour respirer autrement.

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Vous avez participé à des musiques de film comme « Maman j’aime les voyous », vous avez fait partie d’opéras, vous avez joué dans « Paris vu – Rue du bac » (1984) de Frédéric Mitterrand mais finalement peu de rôles. Le cinéma est-il un regret ?
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Je suis passionnée de cinéma. Mais je pense que je suis trop singulière pour être actrice. Mon personnage est trop marqué. Je n’aimerais pas qu’on me métamorphose.

Par contre, mon rêve serait d’être réalisatrice. Mon prochain livre de poésie (sortie mai 2026) traitera justement de la magie du cinéma.
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© DR
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Vos tenues (couleur noire, voilette, gants), vos coiffures et votre maquillage imposent un style. La forme est-elle aussi importante que le fond ?
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Nous devons avoir une esthétique de vie. J’ai fait le choix de ne jamais prétendre être quelqu’un d’autre. Je ne me soumets pas.
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Votre concert du 12 février 2026 au New Morning sera une unplugged anthology. Est-ce une façon de renouer avec le public ? Vous parlez d’amitié.
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Avec une guitare flamenco, c’est un événement qui met en valeur la légèreté et la parole. D’une certaine manière, c’est aussi une mise en danger et le risque peut être porteur. Je vais revisiter mes différentes compositions et je lirai quelques-unes de mes chansons.
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Photo de couverture : © Pierre Terrasson

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