Bien que faisant partie de notre quotidien, insultes et autres gros mots sont bien souvent dissimulés dans notre langage écrit. Pourtant, les « noms d’oiseaux » démontrent bien souvent notre pensée et sentiments. « Fille de pute » (Editions Istya & Cie – 2026) a été écrit avec les tripes. Celles de Swann Dupont, actrice et réalisatrice. Dans son premier roman, elle relate le quotidien d’un village typique de Normandie – Nourrie par son rythme et ses parts d’ombre. « Pute » voici un terme que Swann Dupont a entendu dans son enfance. Il désignait la compagne de son père – Cette figure féminine qui est différente et qui par conséquent déplait.
Dans « Fille de pute », Swann Dupont relate également le début de sa vie sexuelle. Violence et amour se confondent et les désirs sont de temps en temps des cris de liberté.

Puissant, cru et bouleversant – « Fille de pute » n’a pas fini de faire parler de lui…

Entretien avec Swann Dupont, écrivaine choc.

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Passionnée de cinéma, adorant le mouvement révolutionnaire qu’est la Nouvelle Vague, vous devenez actrice et réalisatrice. Avez-vous surtout l’envie de raconter ?

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J’écris en réaction à mon métier d’actrice. Apparaissant avant tout dans des publicités et des téléfilms, il s’agissait avant tout d’un job alimentaire. Je tenais souvent le rôle de la Parisienne assez légère et cliché. Cette image est très loin de ma personnalité. Avec de tels rôles, j’avais par conséquent peu de chance de vraiment m’exprimer. L’écrit m’a permis de me raconter. La ruralité et le travail du sexe reviennent souvent. En tant qu’actrice, on ne m’a jamais lié à de telles thématiques.

L’écriture a donc en effet été une petite révolution. J’avance à contre-courant et j’ouvre les portes à grands coups de pied. 
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« France profonde » traite-t-il de la lutte interminable entre conservatisme et liberté ?

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Pendant 6 ans, j’ai étudié la Nouvelle Vague. Par contre, le cinéma érotique était absent du cursus. La France a pourtant connu une multitude de films sur le sujet. Je n’ai jamais aimé la censure et donc j’ai commencé à faire des recherches. J’ai regardé beaucoup de films français. Puis, avec le co-scénariste Kris, nous avons raconté l’histoire de « France profonde ». Eliot a été le dessinateur. J’ai pensé « France profonde » comme une nouvelle. Ce n’était donc pas à proprement parler un scénario. Il y avait plus de descriptions. Nous avons ensuite donné toute la liberté à Eliot et nos idées sont devenues des images.
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© Brieuc Cudennec
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Etant votre premier roman, « Fille de pute » se devait-il d’être provocateur et surtout très intime ?

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Je souhaitais décrire mon intimité telle que je la ressentais et telle que je la voyais. Un premier roman est bien souvent un travail thérapeutique. Mais en aucun cas, je ne voulais choquer.

Tout ce que j’ai écrit dans « Fille de pute » est arrivé. J’ai juste changé les prénoms.
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C’est un roman très soigné, très littéraire.

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J’ai toujours aimé la rigueur des mots. En écrivant, je lisais à voix haute mon texte. Dans « Fille de pute », au-delà des chansons citées, il y a de la musicalité avec les mots. 
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Elle, votre belle-mère, a-t-elle forgé votre propre personnalité ?

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Etant la nouvelle compagne de mon père, son arrivée dans ma vie a été majeure. J’étais peine âgée de 7 ans. Je découvrais mon corps et la sexualité. Le sujet n’avait jamais été abordé dans ma famille.

Dès le début, cette femme, nouvelle compagne de mon père, a connu une mauvaise réputation. Le terme « Pute » a été évoqué sans que je sois certaine qu’elle se prostituait vraiment. C’était avant tout une légende de village. Cette femme différente, plus légère était comme maudite par le reste de la communauté.

Ma belle-mère ne pouvait être qu’une héroïne. C’était une femme libre et son image contrecarre celle de la prostituée victime. 
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© Brieuc Cudennec
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Votre mère, par contre, joue un rôle plus effacé.

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Elle a pourtant été très tendre avec moi. Cependant, « Fille de pute » ne la concerne pas. Plus discrète, plus conventionnelle (contrairement à mon père), ma mère est donc un second rôle dans mon roman. Un jour, peut-être, j’écrirai davantage sur elle.
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« Fille de pute » est-il également le récit de la naissance d’un nouveau corps ?

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Absolument. Au début et à la fin du roman, « Fille de pute » parle également de la naissance de ma fille. Mon corps est par conséquent un véritable personnage dans le roman. Il y a la découverte, la mise à l’épreuve jusqu’à la révélation (à travers la prostitution, l’avortement, la grossesse). Le corps forge clairement la personnalité d’une femme. 
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« Fille de pute » est-il également un récit qui fait la part belle aux prolos (musique, la campagne, les strings, les routiers…) ?
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Je regrette qu’en littérature et au cinéma les territoires dits perdus de France soient évoqués uniquement sur l’aspect paysannerie. La population des campagnes est soit mise en scène ou perçue de façon condescendante. J’ai aimé grandir dans la ruralité.

Avec « Fille de pute », je souhaitais montrer que la lutte des classes et des territoires perdure toujours. Mon Bac en poche, j’ai pu découvrir la vie à Paris. Sans cela, certaines personnes ne peuvent sortir de leur territoire.

L’identité prolo est sans cesse remise en question. Quittant le lieu d’origine, on perd une part de son identité initiale. Vivant ailleurs, nous ne sommes jamais perçus comme de vrais résidents. Les personnes issues des campagnes cherchent sans cesse leur identité.
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Vous traitez la prostitution et même de la vôtre. Il n’y a pourtant pas de mention de l’argent. Offrir son corps c’est selon vous surtout une libération ?
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Pour moi, il y a autant de prostitutions que de prostituées. Chacun a son histoire. Pourtant, le cinéma et la littérature abordent bien souvent le thème de manière unique. A titre d’exemple, dans « Pretty Woman » (1990), le personnage de Julia Roberts est sauvé par un homme.

« Fille de pute » traite de la non-victimisation de la prostituée. J’ai voulu montrer que le travail du sexe peut être choisi. Je n’aborde pas l’argent dans « Fille de pute » car ce n’était pas mon but. J’écrivais le roman et je souhaitais comprendre la démarche. Comme une masseuse, j’ai mis mon corps à la disposition de quelqu’un qui en avait besoin contre rémunération. Je me suis prostituée mais cela n’a pas été traumatisant. Le plus difficile a été de mentir puis de révéler mes activités à mon amoureux et père de mes enfants. Heureusement, je vis avec quelqu’un de très compréhensif. 
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L’image de votre belle-mère a donc influencé votre décision de vous prostituer ?

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Oui. Je voulais comprendre les effets sur le corps et la tête. Se prostituer était également une façon pour moi de me mettre au même niveau que la légende sur ma belle-mère.

Lorsque je rends visite à mon père, je vois Elle. Je pense que ma belle-mère sait que j’ai écrit un roman sur elle. 
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Avez-vous l’envie d’écrire à nouveau ?

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J’aime dire que « Fille de pute » est mon livre de colère. J’avais des comptes à régler avec les hommes, les bourgeois et la ville. C’était comme un journal intime. Le fait de devenir mère a calmé ma fureur.

J’ai envie d’écrire un nouveau roman. Il sera par contre plus apaisé que « Fille de pute ».
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« Fille de pute » est un livre grossier. Quel est votre juron préféré ?

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Je suis très grossière lorsque je conduis ma voiture. Le terme gitan Gadjo revient souvent. C’est finalement un juron assez doux. Même ma fille de 2 ans arrive à le dire (rires).
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Photo de couverture : © Brieuc Cudennec

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