A quelques encablures des luxueuses résidences parisiennes, le Bois de Boulogne reste le lieu des mystères. Dès la Révolution française, le « poumon » de Paris sert de refuge pour les fugitifs. Il reste encore de nos jours le haut lieu réputé de l’insécurité et de la prostitution. En 2018, le meurtre de la travailleuse du sexe trans Vanesa Campos met en lumière les dangers du Bois de Boulogne.
Dans « Les Reines du Bois » (Editions LOCO – 2025), Françoise Evenou a voulu montré une autre vision de ces prostituées, réfugiées et latinas. Pendant 18 mois, la photographe s’est plongée au cœur du Bois de Boulogne et a donné la parole à celles qui offrent le corps pour survivre. Les images montrent des cicatrices mais également des espoirs et avant tout de la beauté.
Entretien avec Françoise Evenou, photographe « royale ».
.
.
.
.
Après « La Rencontre », « L’Appel des Oliviers », « Una niña de la Guerra » et « Ose la Petite robe rouge », la photographie est-elle pour vous une autre écriture ?
.
.
.
.
Absolument. J’ai commencé ma démarche artistique par l’écriture. J’ai eu la chance d’être publiée et, quelques années plus tard, la photographie est entrée dans ma vie presque par hasard. Lors d’un voyage au Cambodge, dans un petit village de pêcheurs à Kep-sur-Mer, mon mari m’a mis un appareil photo entre les mains. J’ai passé des heures sous la pluie à photographier les pêcheurs. J’ai alors ressenti, comme avec l’écriture, ce sentiment d’exister plus intensément. C’était il y a sept ans. Depuis, la photographie est devenue une évidence.
L’écriture est un acte profondément solitaire. La photographie est, pour moi, un médium de la rencontre. Elle me permet de plonger dans des mondes qui me sont totalement inconnus, d’y vivre des expériences humaines bouleversantes. J’aime ce face-à-face avec l’autre, cet autre si éloigné de moi. Ce sont les rencontres qui donnent de la chair à l’image, qui déconstruisent nos idées reçues.
Comme pour l’écriture, mes projets photographiques naissent d’un appel intérieur. Un sujet s’impose, parfois longtemps, jusqu’à ce que je me sente prête. Même lorsqu’il a déjà été abordé, je sens qu’il reste toujours quelque chose à raconter autrement. Je m’intéresse particulièrement aux personnes jugées, méprisées, marginalisées ou exclues parce qu’elles appartiennent à une catégorie. Être rejeté hors de la communauté humaine est d’une violence inouïe, et cela suscite en moi une profonde indignation. C’est cette indignation qui me met en mouvement.
.
.
.
.
Pourquoi avoir choisi le thème des prostituées du Bois de Boulogne ? Avez-vous été au départ bien acceptée avec votre appareil photo ?
.
.
.
.
Je portais ce projet depuis longtemps. Je trouve ça terriblement triste, épouvantable de devoir se prostituer pour pouvoir se nourrir et se loger. Je vis près de la porte Dauphine. Je marche souvent au Bois de Boulogne. Pendant des années, je suis passée près d’elles. Intriguée par ces femmes, assises à l’avant de leurs camionnettes ou debout sur le trottoir. Parées comme des reines de beauté, maquillées comme pour entrer en scène. Poitrines vertigineuses, talons aiguilles…Ces femmes trans sud-américaines dégagent un glamour qui évoque le cinéma de Pedro Almodóvar.

Et pourtant. Derrière l’apparence étincelante, il y a la misère. La violence. J’en ai pris pleinement conscience en 2018, lorsqu’une d’entre elles a été assassinée. Vanesa Campos, femme trans péruvienne. Les médias en ont beaucoup parlé. J’ai découvert l’existence de cette communauté trans sud-américaine et, j’ai compris qu’à quelques encablures des quartiers parisiens les plus paisibles, la violence était omniprésente.
Un jour, je me suis sentie prête. C’était en décembre 2019. Je suis allée sur le chemin de la Croix-Catelan, le long du Racing. Des camionnettes étaient alignées. Je me suis approchée de la première. Une femme trans était au volant, téléphone à la main. Je me suis présentée, en espagnol :
« Hola, me llamo Françoise. Soy escritora y fotógrafa y me encantaría… »
Elle m’a répondue : « Súbete, cariño. »
Elle a ouvert la portière latérale, elle s’est installée sur la banquette arrière, là même où elle reçoit ses clients, et moi, en face d’elle, assise par terre.
Bien sûr, être d’origine espagnole, parler leur langue maternelle à crée une intimité immédiate, une chaleur des rapports humains… Et puis le fait d’être une femme. Une femme qui s’adresse à une autre femme. Je me présentais comme écrivaine et photographe — c’est-à-dire que, d’emblée, je proposais une collaboration : recueillir leur histoire.
J’ai mené la plupart des entretiens à l’intérieur des camionnettes. Elles m’ont invitée à pénétrer dans leur intimité : une chambre improvisée de trois mètres carrés. C’était extrêmement émouvant
Je me souviens d’une anecdote. J’étais avec Romina depuis plus d’une heure lorsqu’un client a frappé à la portière :
« Tu es femme ? C’est combien ? Tu es libre ? »
Et elle a répondu :
« Reviens plus tard, je suis occupée. »
À ce moment-là, ce qui comptait le plus pour elle, c’était « de dire au monde la vérité ».
Bien sûr, certaines ont refusé d’être photographiées — parce que leur compagnon s’y opposait, ou parce que leur famille ignorait leur activité. D’autres n’avaient tout simplement pas le temps de parler, car « je dois travailler, tu comprends » Mais dans l’ensemble, j’ai reçu un accueil incroyable.
La nuit est un territoire de souffrance, de détresse et de violence. À cause des bandes qui viennent voler, agresser, je ne pouvais plus m’y rendre seule. Pendant des mois, j’ai rencontré des femmes trans qui se prostituent dans une tente de fortune, près d’un tronc d’arbre. En hiver, dans le froid glacial, elles attendent parfois des heures avant d’apercevoir un client.
.
.
.
.

.
.
.
.
Les témoignages vocaux sont-ils un apport aussi important que les textes ?
.
.
.
.
L’enregistrement sonore fait partie de ma démarche. La voix est un reflet essentiel de ce que nous sommes, de notre identité. Un souffle. Un récit qui se dit autrement.
Ce qui est essentiel pour moi, c’est d’être attentive à l’autre, de recueillir leur récit tout en restant dans la rencontre, le face-à-face. L’enregistrement me permet d’être là, vraiment. Présente.
J’ai ensuite passé des heures à écouter, réécouter, transcrire et traduire leurs histoires. J’étais encore avec elles.
Les textes, eux, sont faits pour être lus. Ils obéissent à une autre temporalité. Le livre devait bien sûr contenir leurs récits. Je leur avais fait une promesse : transmettre leur voix. Une voix qui dit « je », qui s’affirme, qui ose. C’est pourquoi les textes sont au cœur du livre. Mon éditeur Eric Cez des éditions Loco, l’a parfaitement compris.
Je me souviens du Festival du Regard, où Les Reines du Bois ont été exposées. Sylvie Hugues, directrice artistique du festival, avait imaginé une installation sonore puissante, accompagnée de vingt-six photographies et de textes… Le travail documentaire me permet de relier l’image, la voix et l’écriture.
.
.
.
.
La couverture ne montre pas de reine mais le bois. Parlez-vous de magie ?
.
.
.
.
Ah, j’adore la couverture du livre. C’est la maquettiste Joanna Stark, qui travaille avec les éditions Loco, qui nous l’a proposée. Une trouée vers l’obscurité… elle est mystérieuse. J’espère qu’elle donne envie d’ouvrir le livre, de découvrir ce qui ne se voit pas, ou ce que l’on ne veut pas voir.
Ces femmes qui se prostituent sont rejetées dans l’obscurité, humiliées, comptées pour rien… et la lumière à l’entrée du Bois suggère une invitation à voir ce qui se cache au cœur du Bois.
.
.
.
.

.
.
.
.
L’aspect religieux (madones) s’est-il imposé ?
.
.
.
.
Ah la couronne ! L’idée de la couronne est venue progressivement. C’est en écoutant les enregistrements que le mot reine a surgit, la manière dont elles aimeraient se voir : reine de beauté, reine de la nuit, reine des bois. Alors j’ai longtemps cherché une couronne, comme un symbole de dignité. Il fallait que ce soit juste, surtout pas un artifice. Alors je suis allée leur demander ce qu’elles en pensaient.

Quand je l’ai montrée à Melissa, j’ai vu ses yeux s’illuminer. Elle m’a dit :
« Reviens plus tard, je veux me préparer comme une reine. »
Ensuite, elles ont toutes posé fièrement devant l’objectif.
Et c’est vrai qu’il y a aussi une dimension religieuse. Elles viennent d’Amérique latine, où l’éducation catholique est très présente. Dans cette communauté Latina, la plupart sont habitées par une foi très vivante. Dans beaucoup de camionnettes, j’ai vu des images pieuses : la Vierge Marie, un chapelet, une petite icône du Christ ou du saint de leur village. Elles écoutent de la musique religieuse, elles prient… Elles demandent la santé, elles font des vœux pour leur famille. La foi, c’est aussi une manière de tenir dans un monde si violent, de garder l’espoir. D’ailleurs, comme elles le racontent dans le livre, elles font toutes des projets pour l’avenir.
En les photographiant, il m’est arrivé de penser à Marie-Madeleine.
Je me souviens. J’avais rendez-vous avec Maricela, avenue de la Reine-Marguerite. Je ne la voyais pas à l’avant de sa camionnette. J’ai contourné le véhicule. La portière était entrouverte. Et je l’ai vue agenouillée, une serpillière à la main, sa longue chevelure aux reflets dorés caressant le lino. Les yeux embués, le visage fatigué, elle m’a souri faiblement:
« Oh, pardonne-moi ! J’aime nettoyer à la javel après un client. Entre, entre ! »
Et là, j’ai pensé à Marie-Madeleine. Peut-être parce qu’elle m’avait beaucoup parlé du péché. Cette femme, prostituée, qui lave les pieds de Jésus avec ses larmes, les essuie avec ses cheveux et les couvre de baisers.
.
.
.
.
L’homme est-il le grand méchant loup ?
.
.
.
.
(rires) Je ne le vois pas ainsi. Je n’ai jamais cherché à faire un travail engagé, politique sur la prostitution, les clients, les lois… Mon obsession unique a toujours été de mieux comprendre, connaître cette communauté trans latina.
Bien sûr, dans leurs témoignages, elles parlent des clients, des conditions de plus en plus terribles, de la violence, de la police … Mais mon intention, dès le départ, était ailleurs : montrer la dignité de ces femmes, même là où tout semble effondré. Dans cette course contre la violence, l’injustice, la solitude, la mort, je ne sais qu’une seule chose : tenter d’en extraire une indicible beauté, une trace du sacré.
.
.
.
.

.
.
.
.
Les objets sont-ils des personnages dans vos photographies ?
.
.
.
.
Oui. Un simple tabouret rouge posé au bord du trottoir, une guirlande lumineuse enroulée autour d’un tronc d’arbre, un foulard rouge qui pend dans un rétroviseur, un sac plastique accroché aux branches, ou encore un tronc marqué des initiales d’un prénom… Tous racontent, à leur manière, la dureté de leur vie. Et j’aime cette photographie minimaliste, qui dit beaucoup avec très peu.
.
.
.
.
Avez-vous changé d’avis sur ses femmes après la réalisation du livre ? Avez-vous gardé contact avec certaines ?
.
.
.
.

Je n’aurais jamais imaginé une telle misère, une telle souffrance J’ai été bouleversée, bien plus que je ne l’avais imaginé. Tous ces parcours de vie sont marqués par la souffrance dès l’enfance : le rejet de la famille, la précarité, les transitions douloureuses, les illusions perdues, le mépris, la violence,… Et pourtant, elles tiennent debout, avec une force de résilience et un courage inouï. Oui, j’ai gardé le contact. Pour moi, il est essentiel de rester liée à cette communauté d’une manière ou d’une autre.
Pendant 18 mois, plusieurs fois par semaine, jour et nuit, j’ai vécu une obsession pour mon sujet. En repensant aux longues heures passées au cœur du Bois de Boulogne, je me rends compte que j’ai eu une forme de protection, presque comme si les planètes s’étaient alignées. Le Bois est un univers violent. Pourtant, je n’ai connu aucune intimidation, aucune agression.
Je suis revenue voir ces femmes pour leur offrir le livre. Les voir s’émouvoir en se découvrant dans ces pages… ça m’a profondément émue. Mais ce qui m’a vraiment déchirée, c’est que quatre, cinq ans plus tard, en retrouvant certaines d’entre elles — qui espéraient quitter le Bois au plus vite — j’ai vu que tous les pare-brise de leurs camionnettes venaient d’être fracassés.
.
.
.
.
Où souhaitez-vous aller à présent ?
.
.
.
.
Depuis quelques mois, je travaille sur un projet très personnel, intime, qui explore la lignée féminine de ma famille. Ma mère et ma grand-mère ont traversé la Guerre d’Espagne. Ce sont des femmes fortes, puissantes… et, à travers mon travail, j’ai l’impression d’ouvrir un coffre aux trésors qu’elles m’ont légué.
Je continue d’allier texte et photographie pour raconter ces histoires.
Et je vais entamer un nouveau projet documentaire sur la grande pauvreté et la précarité des femmes, un sujet qui me tient profondément à cœur.
.
.
.
.

.
.
.
Image de couverture : © Françoise Evenou







