Fait de chair, de sang et d’os, le corps humain a toujours fasciné. Ses formes et gestes sont dessinés dès la préhistoire. Le corps (masculin et féminin) représente notre propre identité, nos diversités mais également nos désirs les plus profonds. L’artiste ukrainienne Oleksandra Fastovets explore nos anatomies en y ajoutant une incroyable fantaisie. Dans son livre éponyme (Editions Caurette – 2025), les peaux s’exposent sous de multiples couleurs, les poses sont à la fois superbes et prodigieuses. Nos corps restent encore toujours à découvrir.
Entretien avec Oleksandra Fastovets, dessinatrice aux figures multiples.
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Vous avez étudié les arts classiques mais également le design photo-vidéo. Comment vous qualifieriez-vous en tant qu’artiste ?
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C’est avant tout motivé par l’envie de mieux connaître les gens et le corps humain. Il s’agit d’une curiosité de longue date. À 12-13 ans, alors que j’étudiais à l’École nationale des beaux-arts de Kyiv, je suivais aussi des cours de dessin avec un artiste, le mari de ma professeure de l’époque. À cet âge-là, nous dessinions surtout des pots et des pommes. L’objet le simple possible peut se révéler inspirant. Mais un jour, pendant les cours, j’ai pu apercevoir le dessin du mari représentant une femme nue. Toutes ces formes douces et cette stylisation m’ont fascinée. Animée par ma curiosité, j’ai décidé de reproduire cette image anatomique. L’artiste, en voyant mon dessin, m’a suggéré en plaisantant de le montrer à son épouse. Je l’ai fait sans hésiter, car je ne voyais rien de mal à cela. La réaction a été toute autre. Ma professeure a été choquée et contrariée. Elle pensait que j’étais bien trop jeune pour faire ce genre de dessin.
De l’âge 12 à 18 ans, aux beaux-arts, j’ai effectivement étudié l’art classique. Ce fut une bonne base. Ensuite, je me suis ouverte à de nouveaux genres artistiques. Ma fascination pour les corps nus est restée intacte.
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Qu’avez-vous réalisé pour Disney Publishing ?
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A l’âge de 16-18 ans, j’ai eu le désir d’étudier davantage dans l’objectif de devenir peintre académique.
Après les études, j’ai eu l’intention d’entrer à l’Académie des Arts de Kyiv mais pour des raisons financières (mais aussi à cause de l’angoisse), je n’ai pas tenté de passer les examens. Je me suis alors orienté vers la photographie à l’Université de Technologie et de Design. Les tests étaient plus simples. Au tout début de mon année, j’ai cependant réalisé que ce n’était pas pour moi. J’ai tout de même décidé de finir mes études. Cela m’a permis d’ajouter une compétence à mon cursus et j’ai progressivement eu un intérêt pour l’art numérique. Je voyais pourtant cela d’un mauvais œil lorsque j’étais aux beaux-arts.
Après 4 ans d’études à l’Université, j’ai dû trouver un premier emploi. Les opportunités pour les artistes étaient rares en Ukraine et j’ignorais à l’époque les différentes possibilités offertes aux jeunes. Je me souviens avoir demandé à mes professeurs quelles étaient les perspectives d’emploi et ils me disaient que la seule option était de travailler dans une imprimerie afin de réaliser des cartes de visite. Cette idée me faisait froid dans le dos.
Après plusieurs mois de recherche d’emploi, j’ai enfin décroché un poste d’artiste dans un studio de jeux mobiles. Ce ne fut pas simple. J’ai failli être licenciée plusieurs fois car je ne comprenais pas comment peindre de si petits symboles et éléments. En d’autres termes, je ne savais pas vraiment ce que l’on attendait de moi et on me répétait sans cesse que ma formation artistique ne correspondait pas aux attentes.
Après quelques années d’emplois de bureau, j’ai décidé de me lancer en freelance à 27 ans. J’ai réalisé des bandes dessinées pour un client indépendant. Puis, les éditeurs Dark Horse Comics et Disney Publishing m’ont contacté et j’ai été sélectionné parmi d’autres artistes pour un nouveau projet. J’ai fait partie d’une équipe en charge de réaliser une anthologie de romans graphiques en lien avec l’univers du film Disney « Le Roi Lion ». Le défi fut passionnant car, enfant, je m’étais passionnée pour les productions Disney.
J’aime toujours dessiner des animaux tels que les hyènes et les chèvres exotiques.
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En 2022, vous quittez l’Ukraine pour la France. Cette expérience française vous a-t-elle changé artistiquement ?
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Je séjournais Berlin lorsque les troupes russes ont envahi mon pays. Ma mère m’a téléphoné à 5 heures du matin. Elle m’a demandé de ne pas rentrer en Ukraine. Avant l’invasion, je savais que tôt ou tard je devais quitter mon pays.
Même si je n’ai jamais eu d’intérêt pour l’art classique français, des artistes comme Toulouse Lautrec ont été d’une grande inspiration. Je vis à présent à Paris. Je ne pense pas que cela a changé ma façon de concevoir l’art. Cependant, vivre en France m’a permis de rencontrer un grand nombre de nouvelles personnes et des artistes internationaux. J’ai pu m’enrichir, ouvrir davantage mon esprit et mon champ de création.
Cependant, je reste une artiste lunatique. Même si j’ai quitté l’Ukraine, je garde une certaine tristesse en moi. Même si cela me ferme sûrement des portes, ce trait de caractère fait partie de mon identité.
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Qu’avez-vous apporté à l’univers Arcane Saison 2 ?
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À Berlin, j’ai eu la chance de rencontrer de nouvelles personnes. Parmi elles, une jeune artiste chez Fortiche m’a dit que mon profil pouvait correspondre à un de leurs projets. Elle m’a donné les coordonnées d’un responsable des ressources humaines et j’ai été engagée. Par chance, un des directeurs de Fortiche connaissait mon travail et nous avons pu échanger. Je serai toujours reconnaissante envers cette artiste.
Pour le poste, j’ai dû me rendre en Suisse et j’ai eu l’honneur d’échanger avec Dzgegozsh Rosinski, dessinateur de la saga bande dessinée Thorgal. Il a réalisé un portrait de moi très drôle. Ce nez très long n’est pas si loin de la réalité (rires)… J’ai adoré l’idée de créer sous l’œil attentif d’un artiste aussi renommé et expérimenté. Malgré tout, je suis restée très angoissée. Il a été question que je travaille avec Dzgegozsh mais je cherchais avant tout un emploi stable.
À 32 ans, j’ai intégré Fortiche. C’est un studio et une équipe vraiment exceptionnels. J’ai intégré l’équipe de conception de la saison 2 d’Arcane. Embauchée à la fin de la production, j’ai surtout dû m’accrocher à ce qui avait déjà été créé. Ce fut un défi de taille. L’équipe restait tout de même ouverte à mes propositions et j’ai fait de mon mieux pour apporter du nouveau au projet.
Bien que l’on puisse reconnaître mon style dans les personnages d’Arcane, il reste difficile d’exprimer pleinement son opinion et son style dans des projets de telle envergure.
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Les femmes sont-elles vos personnages principaux ?
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Il y a un effet miroir. J’aime les personnages qui mêlent masculinité et féminité. Les femmes que je dessine paraissent douces mais sont en même temps fortes intérieurement.
J’aime aussi la diversité – les formes non conventionnelles et complexes. Rondes ou minces, les femmes restent puissantes et belles.
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Réalisez-vous aussi des autoportraits ?
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Oui car le modèle le plus accessible pour un artiste, c’est l’artiste lui-même. Cependant, mon dessin n’est jamais un reflet profond. Beaucoup de gens me reconnaissent dans mes dessins. Parfois, c’est moi, parfois non. Plus que de me représenter, je dessine mes sentiments.
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Qu’est-ce que la nudité révèle ?
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Dessiner des personnages nus les libère de leur catégorie dans la société et de leur propre époque. Ils n’ont plus les vêtements. Le corps révèle finalement ce que vous êtes vraiment.
Les muscles, la peau, la graisse, la posture me fascinent. La façon dont les gens se tiennent, les poses qu’ils choisissent pour se mettre en valeur, les émotions qu’ils expriment… Si une personne exerce un métier physique exigeant, ses mains s’élargissent. Si c’est un danseur, ses lignes sont plus douces.

Comment le corps vieillit-il ? Quelles parties s’étirent, se plissent, se déforment ? Une fois, j’ai dessiné un Français nonagénaire. Jeune, il avait posé pour Disney. Ce vieil homme restait très fort pour son âge mais l’élasticité de sa peau, ses os marqués par le temps me racontaient une histoire. Cela m’a profondément touchée.
J’aime aussi l’extrême diversité humaine : on ne connaît jamais la répartition des muscles et des graisses d’une personne, leur développement, leur structure osseuse. Chaque partie du corps est unique. Nous naissons avec des corps différents et, tout au long de notre vie, nous les façonnons différemment.
Environ 50 % de mes œuvres (quand je me laisse aller à l’inspiration) révèlent quelque chose d’étrange, même pour moi.
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Comment choisissez-vous les couleurs ? Symbolisent-elles, elles aussi, un état d’esprit ?
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Dessiner est comme hurler pour moi. Il n’y a pas de sons mais une multitude de couleurs qui apparaissent. Cela m’apaise. Les couleurs sont souvent à l’opposé de ce que je ressens par rapport aux événements dans le monde. Je n’ai pas vraiment de couleurs préférées mais j’aime créer différentes combinaisons de couleurs.
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Piercings, tatouages, boucles d’oreilles… Racontent-ils des histoires ?
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J’aime dessiner des personnes atypiques. Elles peuvent être expressives et leur corps raconte bien plus d’histoires que les autres. C’est une vraie richesse artistique. J’aime l’audace dans toutes ses formes ou une autre : la pose, la coiffure, le style. Tous disent « J’existe et je ressens ».
Certains des tatouages sur mon corps sont aussi de ma création.
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Quels sont vos projets ?
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Je souhaite me concentrer sur des œuvres plus personnelles car je veux être plus à l’aise. Mon rêve serait de me remettre à la peinture à l’huile. Je souhaite également continuer à travailler dans le monde de l’animation et m’améliorer dans la conception des personnages. Je pourrais même apprendre à dessiner des vêtements (rires).
Cela me plairait aussi de réaliser de courtes bandes dessinées. Finalement, je souhaite explorer de nombreux domaines dans le but de mieux m’exprimer et de rester moi-même.
Je sais que je dessinerai et explorerai le corps toute ma vie.
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