Diffusé sur la plateforme Netflix, le Frankenstein du réalisateur Guillermo del Toro suscite l’intérêt. Véritable mythe littéraire, le roman fantastique de Mary Shelley (1818) sera à nouveau adapté au cinéma par Maggie Gyllenhaal avec « The Bride » (2026).

Plus que jamais, « Frankenstein ou le Prométhée moderne » fascine voire trouble le public. Avec les illustrations de Stan Manoukian, dessinateur des chimères impossibles, Gallimard et sa collection Papillon noir redonnent un nouvel éclat au chef d’œuvre d’épouvante. La Créature et Victor retrouvent leur apparence d’origine et accompagnent magnifiquement le récit de Mary Shelley.

Ce « Frankenstein » est une belle aventure graphique et la Galerie Daniel Maghen expose jusqu’au 17 janvier 2026 les plus grands monstres de Stan Manoukian. Une (étrange) façon de commencer l’année…

Entretien avec Stan Manoukian, expert en Monstrologie.

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Savez-vous enfin pourquoi la figure du monstre vous fascine autant ?

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Depuis l’enfance, je suis passionné par les monstres. Que ce soit dans les films ou dans les livres. En 2007, je recherchais un exercice récurrent qui n’allait pas me lasser. J’ai alors pris la décision de dessiner chaque jour un monstre pendant un an. C’est une figure à la fois merveilleuse, étrange et aux possibilités infinies. Qu’il soit laid, beau d’une certaine manière, minuscule ou gigantesque, un monstre se démarque par son excentricité. Pour un artiste, il n’y a pas de limites.

18 ans, je continue d’explorer le monde fascinant des monstres.

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Comment est né le projet « Frankenstein » ?

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© Pavillon noir Gallimard

Lorsque l’illustrateur et directeur de la collection Papillon noir de Gallimard, Benjamin Lacombe m’a proposé l’idée, j’ai refusé. « Frankenstein » est un monument littéraire. Le dessinateur américain Bernie Wrightson avait déjà brillamment illustré le roman. Il était pour moi impossible de faire quelque chose de pertinent avec « Frankenstein ».

Cependant, le cinéma a pris de grandes libertés à propos du roman de Mary Shelley. A tel point que notre vision de « Frankenstein » est totalement déformée. Le personnage si populaire de Boris Karloff est par exemple très loin de la créature du livre. La collection Papillon noir a justement pour but de reconnecter le lecteur avec les romans. Finalement, peu de personnes ont lu le roman « Frankenstein ». J’ai donc été convaincue de réaliser le projet. Il y a encore tant de choses à dire et à montrer avec « Frankenstein ».
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Avez-vous voulu illustrer la créature comme un être sauvage ?

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C’est une figure complexe. Il est l’un des premiers surhommes de la littérature. Dans le roman de Mary Shelley, la créature est verte, puissante, a des cheveux longs, sa peau est translucide, balafrée. C’est un géant qui mesure 2m60. A la Galerie Daniel Maghen, nous avons même montré la créature contre un mur grandeur nature). Cette créature est également très intelligente, sensible et finalement très humaine – plus que Victor Frankenstein.

La montagne est omniprésente dans l’histoire. La créature s’adapte totalement à son milieu puisqu’elle peut escalader des sommets à mains nues. Mon dessin s’apparente parfois au yéti.

Dans tous les cas, je souhaitais être fidèle au roman et par conséquent me détacher des films Universal. Ce personnage peut susciter l’effroi puisqu’il est composé de plusieurs cadavres – même d’animaux. Son apparence gigantesque est le reflet des rêves démesurés de son créateur, Victor Frankenstein.
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© Pavillon noir Gallimard

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Ce fut un plaisir de ramener l’aspect anatomique ?

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J’ai conçu cette partie qui est au milieu du livre au tout début du projet. Je voulais montrer le journal de bord du docteur Frankenstein. Il met deux ans à aller au bout de son projet. Avec mon papier et mes crayons, j’ai voulu illustrer la folie du scientifique. C’était aussi ma façon d’intégrer mon style. Il y a des chimères. C’est en faisant cet exercice que j’ai progressivement conçu la créature. Je n’avais pas une idée claire au début. Je voulais un personnage impressionnant mais aussi attachant. Je crois que le lecteur est plus attaché à la créature plutôt qu’à Victor Frankenstein.

Mary Shelley est aussi l’une des premières auteures qui utilisent les données scientifiques dans la littérature.

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Vos illustrations montrent-elles avant tout de la violence psychologique ?

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« Frankenstein » traite de la violence intérieure. On parle de solitude, de trahison, de rejets, de déception. Les souffrances de la créature finissent par atteindre le docteur Frankenstein.

Je ne voulais pas ajouter plus de violences que l’écrit. Mary Shelley raconte des scènes terrifiantes. Il n’y avait pas besoin d’en rajouter. J’ai adouci la scène où on retrouve William gisant dans les bois. Le jeune garçon semble endormi.

Tout le long du récit, j’ai souhaité une certaine homogénéité. J’ai utilisé peu de couleurs pour rappeler la pâleur cadavérique de la créature.
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© Pavillon noir Gallimard

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Était-ce évident d’intégrer graphiquement Mary Shelley ?
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Il s’agit d’une personnalité étrange. Son apparence sortait de l’ordinaire. Les sourcils de Mary sont très fins. Il existe des peintures d’elle mais la romancière est déjà âgée. Elle a pourtant écrit « Frankenstein » à 18 ans suite au décès de son fils, William.

La préface permet de mieux connaître la vie de Mary Shelley et les similitudes avec les événements de son roman. On pourrait penser qu’en imaginant la créature, elle a eu le souhait de redonner vie à son défunt enfant. Les descriptions sont incroyables de réalisme. 

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Avez-vous été surpris par la relecture du livre ?

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J’ai lu le roman à l’âge de 15 ans. En outre, je pense que ce n’était pas la version intégrale. Relire « Frankenstein » (avec la traduction d’Alain Morvan), 40 ans plus tard, a en effet été une redécouverte. 

Victor Frankenstein est un jeune scientifique de 19 ans. Il a la folie de la jeunesse. J’avais oublié cet aspect.

La collection Papillon noir me permet de revenir aux sources des textes classiques tout en apportant son identité graphique. Pour moi, « Frankenstein » est avant tout un roman gothique et un conte philosophique. En relisant le roman, j’étais en colère envers le cinéma qui a pris des directions totalement différentes. 

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© Pavillon noir Gallimard

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Image de couverture : © Pavillon noir Gallimard

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